Lecture / Ecriture
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Sur la plage de Chesil de Ian McEwan

Ian McEwan
  Samedi
  Les chiens noirs
  Le jardin de ciment
  Délire d'amour
  Un bonheur de rencontre
  Sur la plage de Chesil
  Expiation
  Solaire
  L'enfant volé
  Opération Sweet tooth
  Amsterdam
  L'intérêt de l'enfant
  Dans une coque de noix

Ian McEwan est un romancier et scénariste britannique né en 1948.

Sur la plage de Chesil - Ian McEwan

Où est-ce que c'est que cette plage de Chesil?
Note :

   Je ne connais aucun autre roman de Ian McEwan. Peut-être ne faut-il pas commencer avec celui-là... "Sur la plage de Chesil" est un court roman de la taille des nouvelles de Stefan Zweig, dans lequel deux jeunes mariés passent leur nuit de noces dans un hôtel sur les rives de la Manche, sur la plage de Chesil.
   
   Edward est un jeune dadet qui aimerait jouer dans la cour des grands en les imitant. Il a tout pour être austère, souhaiterait devenir un rat de bibliothèque pour étudier les sectes millénaristes, et veut absolument se marier pour ressembler à son beau-père, un capitaliste un peu rustre mais bon père de famille, à la manière de la old school comme on aimerait dire outre-manche.
   
   Florence est une jeune femme éduquée dans une sorte de frustration qui empiète dans tout ce qu'elle entreprend, à l'exception de la musique - c'est une violoncelliste brillante - qui la transcende littéralement. Elle est particulièrement dégoûtée par tout ce qui concerne le sexe, mais par amour pour son mari, et prête, du moins le pense-t-elle à surmonter son écoeurement.
   
   L'histoire raconte cette nuit de noces, entrecoupée par les différents éléments qui ont constitué l'éducation des deux jeunes gens.
   
   L'intention de l'auteur
   Car l'intention de l'auteur est, à mon avis, de montrer la rupture générationnelle dont la nuit de noces d'Edward et de Florence cristallise les principes, à l'aube des années 1960. Les oppositions sont nombreuses et choisies: la musique classique de Florence s'oppose au rock'n roll d'Edward; l'intronisation d'Edward, simple fils d'instituteur, dans la riche famille de son future femme, marque une certaine disparition des barrières sociales; la proposition finale de Florence, tiraillée sur les questions sexuelles, symbolise en quelque sorte la transition sociale qui marquera l'occident quelques années plus tard; Edward, lui-même, dans son comportement hésitant entre bagarre et poésie, montre à quel point il lutte contre l'ordre établi: il s'apprête à refuser le service militaire, hésite pour Oxford, ne sait par quel bout prendre son beau-père et futur employeur.
   
   Tout ceci est bien plus parlant dans cet extrait de la page 114, qui, pour moi, résume d'une certaine manière, tout le livre:
   «[...] Edward se prit à rêver, non seulement de faire l'amour avec elle, mais de mariage, d'enfants, de la fille qu'ils auraient peut-être. Assurément, c'était une preuve de maturité que d'envisager cette éventualité. A moins que ce ne soit qu'une variante du vieux rêve d'être aimé par plus d'une femme à la fois. Elle aurait la beauté et le sérieux de sa mère, son superbe dos si droit, et à coup sûr elle jouerait d'un instrument - le violon, sans doute, même s'il n'excluait pas totalement la guitare électrique.»
   
   Ian McEwan décrit le virage pris par cette société occidentale au travers de la biographie succincte des deux jeunes gens. Et le leitmotiv de ce virage reste le sexe. Tout au long du roman, c'est l'élément central autour duquel vont réagir les deux protagonistes, directement ou indirectement.
   
   La morale de l'histoire
   Ian McEwan écrit bien, c'est indéniable. Il décrit avec brio le comportement de ses deux personnages, et arrive, avec une certaine cohérence psychologique, à leur donner une âme, si ce n'est originale, tout du moins possible. En revanche, l'intrigue en elle-même et son brutal dénouement ne paraît pas forcément crédible, mais après tout, pourquoi pas...
   
   La morale de cette histoire se trouve dans les toutes dernières phrases de l'ouvrage: «Voilà comment on peut radicalement changer le cours d'une vie: en ne faisant rien.» C'est paradoxal, mais c'est terriblement bien amené. J'ai beaucoup apprécié les dernières pages, l'accélération temporelle, le passage en revue de l'existence des deux protagonistes, et l'uchronie latente à tout cela. Ce n'est pas un chef-d'oeuvre, loin de là, mais c'est une lecture agréable, une lecture détente de qualité.
    ↓

critique par Julien




* * *



Nuit de noces
Note :

   1962. Une jeune fille, Florence, violoniste passionnée et de talent. Un jeune homme, Edward, jeune historien en devenir. Ils se sont mariés et c’est leur nuit de noces. Nous sommes avec eux dans cet hôtel de bord de mer. La plage est de gros galet. Ces deux jeunes gens bien de leur personne se sont mariés vierges et plein d’appréhension vis-à-vis de ce qui est censé les attendre dans cette chambre nuptiale. Tout va tourner autour de «l’épreuve».
   
   A partir de la situation de départ, utilisant par touches bien senties les retours en arrière, Mc Ewan va nous faire partager le passé des deux tourtereaux, leurs familles nous sont présentées, leur rencontre, leur amour naissant... Tour à tour, au travers de la pensée des jeunes mariés, nous assistons aux doutes et aux questionnements intérieurs de ces enfants de l’avant 68. Rien n’est clair dans leur corps, ni dans leurs têtes. Mais surtout, ils ont un déficit chronique de communication. Et les évènements somme toute d’une banalité extrême s’enchainent jusqu’à un dénouement sans violons, ni volupté. Enfin, à vous de voir…
   
   Les descriptions sont simples. Les personnages crédibles. J’imagine qu’ils ne plairont pas à tout le monde. J’imagine que certains les trouveront trop englués dans leurs difficiles apprentissages de la vie. C’était une autre époque, c’était une autre vie, et c’est tout cela qui est si bien écrit… Pas de concessions mielleuses, pas de fin obligatoirement heureuse…
   
   Un livre qui se lit vite et facilement, dont l’histoire fait l’effet d’une marche pieds nus sur une plage de galets, on aime y marcher mais ce n’est ni facile, ni agréable sur le moment. Malgré cela, on a aimé le faire.
   ↓

critique par OB1




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Parallèle
Note :

   J'ai découvert des correspondances certaines entre le roman de Carol Joyce Oates : "Les Chutes" et celui de Ian McEwan : "Sur la plage de Chesil".
   Tous deux parlent de jeunes mariés en voyage de noces, l'un aux Etats-Unis en 1950, l'autre en Angleterre, en 1962, une nuit de noces qui sera sans lendemain pour les deux couples. Tous deux seront en effet, des victimes de leur époque et de leur milieu. Si le récit de cette nuit de noces ne couvre que la première partie du long roman de Joyce Carol Oates, et ne représente qu'un moment rapide (mais décisif) de la vie de son héroïne, Ariah, il constitue par contre le corps du court roman de Ian McEwan, le reste de la vie des personnages, Florence et Edward, étant résumé en quelques pages.
   
   Les deux récits sont construits de la même manière avec des retours en arrière qui renseignent sur le passé, le milieu social, le caractère, les sentiments des personnages.
   
   Pour le couple américain tous deux issus de milieux protestant puritains -lui est un pasteur évangéliste- le sexe, considéré comme un péché, est une souillure. L'absence d'amour entre le couple, sa peur de la damnation, les non-dits sur les tendances homosexuelles du mari, tout va les conduire à un dénouement tragique. Le couple anglais, à priori, paraît moins marqué par le puritanisme et l'empreinte judéo-chrétienne, il doit surmonter pourtant tout autant d'inhibitions. Les années soixante sont encore une période où la sexualité est tenue secrète, où l'on cache la vérité sur la procréation aux enfants, sur les règles des filles aux garçons... Les rares manuels d'éducation sexuelle sont maladroits et finalement malsains. Le sexe est associé à la peur d'avoir des enfants par "accident", à la crainte du contact physique ou d'échouer dans l'acte sexuel, de se ridiculiser. Pourtant si l'on devait parier sur l'un ou l'autre couple, j'aurais choisi celui de Mc Ewan car Florence et Edward ont une attirance physique l'un envers l'autre et s'aiment au contraire du couple de Oates qui n'éprouvent qu'un dégoût physique l'un envers l'autre assorti à un sens du devoir et des convenances peu réjouissant.
   
   Les lieux éponymes des deux romans témoignent de l'influence déterminante qu'ils vont avoir sur l'avenir de ces jeunes mariés. Les Chutes du Niagara pour l'un, la plage de Chesil dans le Dorset, pour l'autre, vont consacrer la rupture du couple et décider de son avenir...
   
   Le Niagara, fleuve à l'égal d'un Dieu, dans le roman de Oates, apparaît, en, effet, comme un personnage à part entière, obsédant par sa formidable présence, symbolique du destin des êtres humains qui gravitent autour de lui sans pouvoir lui échapper. Les chutes sont le symbole de la toute puissance de la Nature et de la Mort présentée comme un fléau et une délivrance à la fois. On dirait même qu'il s'impose comme la seule solution au mari d'Ariah. La plage de Chesil est présente, elle aussi, dans la soirée du couple; d'abord comme un paysage attrayant mais inaccessible. Ils le contemplent par la fenêtre lorsqu'ils sont à table mais n'osent se lever car ils sont retenus par les conventions sociales et gênés par les serveurs qui s'agitent autour d'eux.
   "Edward ne restait pas insensible à cet appel venant de la plage, et, eut-il su comment faire ou justifier une telle suggestion, il aurait proposé de sortir sans plus attendre."

   
   La plage représente donc un interdit que le couple s'impose et qui symbolise toutes leurs inhibitions au point de vue sexuel, tout ce qui, dans une éducation hypocrite et conventionnelle, brime la spontanéité et les élans du cœur et du corps. On se dit se dit que si le couple avait cédé à cet appel, il aurait trouvé dans toute cette beauté, "les falaises vertes et nues derrière la lagune, et quelques fragments de mer argentée, l'air d'une douceur vespérale"... la liberté de s'aimer. Il est donc normal que, puisqu'ils sont "trop polis, trop coincés, trop timorés", la plage ne puisse alors qu'être le témoin de leur rupture et de la fin de leur amour...
   
   Ainsi les deux récits se terminent pour les deux couples par un échec à la suite de la nuit de noces. Pour ma part, j'avoue que j'ai été beaucoup plus séduite par le dénouement de Joyce Carol Oates non seulement parce qu'il est d'une puissance hallucinante mais parce qu'il est en accord avec la psychologie des protagonistes, des êtres entiers, tourmentés, exacerbés, marqués par la religion comme par un fer rouge, terrorisés par le sens de la faute et du péché.
   
   Si le roman de Mc Ewan a de la force, je ne suis pas arrivée à adhérer à cette fin sur la plage car elle me paraît un peu superficielle. D'abord, parce que les deux jeunes gens s'aiment, et l'amour aurait pu, on le sent d'ailleurs à plusieurs reprises, leur permettre de surmonter la peur qui est sans commune mesure avec l'angoisse spirituelle qui précipite les héros de "Chutes" en enfer. Ensuite, parce que, pour justifier la rupture de Florence et Edward, Ian McEwan a dû préciser, dans le passé du jeune homme, sa tendance à l'emportement voire à la colère. Autrement dit si le héros n'avait pas été coléreux, il n'aurait pas brisé son couple. Ce fait paraît artificiel car il n'a rien à voir avec le sujet du roman qui s'énonce ainsi : Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient dans des temps où parler des problèmes sexuels était manifestement impossible.
   ↓

critique par Claudialucia




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Pas raccord
Note :

   Ian McEwan faisait partie de ces (nombreux) auteurs dont je convoitais les romans alléchants depuis un moment sans jamais me décider à les lire. J'ai finalement profité d'un séjour londonien pour découvrir son univers avec "Sur la Plage de Chesil".
   
   Edward et Florence viennent de se marier et s'apprêtent à traverser ensemble leur nuit de noces. Dans un petit hôtel en bord de mer, le dîner traîne en longueur tandis que les mariés anticipent chacun à sa façon la nuit à venir. D'un côté Edward brûle d'impatience et ne rêve que du bonheur qui l'attend auprès de sa jeune épouse. A l'inverse, Florence est tétanisée : elle n'a jamais voulu en arriver là et elle rêverait d'un amour platonique car la perspective de ce qui l'attend la dégoûte profondément. Tous deux sont complètement inexpérimentés et le mariage est venu brutalement bousculer le statut quo qui existait entre eux, car il est évident pour tous les deux que le serment fait dans la journée a changé officiellement leur relation et ce qu'ils sont en droit d'en attendre.
   
   Une très belle entrée en matière pour ma première rencontre avec Ian McEwan. Dans ce roman qui pour l'essentiel tient en une seule soirée, McEwan nous livre le portrait de deux personnages que tout oppose, deux âmes à la recherche l'une de l'autre mais profondément entravées par le poids de la tradition et des convenances. Toute leur relation se heurte à ce mariage dans lequel tous deux se sont réfugiés pour de mauvaises raisons et qui leur donne de nouveaux droits ou leur octroie de nouveaux devoirs, selon que l'on songe à Edward ou Florence. Ce changement de statut sonnera le glas de la relation romantique et romanesque qu'ils entretenaient avant.
   
   Un roman tout en finesse, des personnages qui prennent vie sous nos yeux, une écriture très agréable... pour ma part un coup de cœur et une lecture qui me marquera!
   
   Un extrait :
   
    « Elle vénérait les vieux mélomanes qui mettaient des heures à émerger de leur taxi, ces derniers Victoriens qui rejoignaient leur place en boitant et en s'appuyant sur leur canne, pour écouter un récital dans un silence religieux, leur sens critique en éveil, les genoux recouverts d'un plaid qu'ils avaient apporté avec eux. » (p30)

critique par Lou




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