Lecture / Ecriture
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Le pont des soupirs de Richard Russo

Richard Russo
  Un rôle qui me convient
  Le déclin de l'empire Whiting
  Le phare de Monhegan et autres nouvelles
  Quatre saisons à Mohawk
  Le pont des soupirs
  Un homme presque parfait
  Les sortilèges du cap cod
  Ailleurs

Richard Russo est un écrivain américain né en 1949. Il a obtenu le prix Pulitzer en 2002 pour "Le Déclin de l'empire Whiting".

Le pont des soupirs - Richard Russo

Une grande fresque familiale et amoureuse
Note :

   Alors qu'il s'apprête à partir en voyage pour la première fois de sa vie, avec sa femme Sarah, le narrateur de ce récit, âgé de 60 ans, surnommé depuis son plus jeune âge Lucy, revient sur sa vie à Thomatson, une petite bourgade près de New York, où il a toujours vécu.
   
   Énormément d'amour et de tendresse émanent de ce magnifique roman, grande fresque familiale et amoureuse. Je me suis arrêtée sur de nombreux passages que j'ai trouvés superbes. Car Richard Russo sait avec talent restituer les silences, les doutes, les interrogations, les peurs, le désir, la méchanceté, ou encore la bonté ou l'empathie.
   
   Le récit de la vie de cet homme m'a beaucoup touchée. Sa sensibilité, ses relations amicales, amoureuses, ou familiales, les dialogues entre lui et sa mère, le regard de cet adulte mature qui revient sur l'enfant qu'il a été et les relations qu'il a eues avec son entourage sont tout simplement émouvants. A travers le récit de sa vie, c'est aussi celle de ses parents que nous livre le narrateur, et notamment le personnage de son père, et de sa lente ascension sociale. Mais la mère n'en est pas pour autant absente. Il dresse un portrait sensible d'elle et des personnages ou des événements qui ont marqué sa vie, et notamment de son ami d'enfance, qui a un rôle clé dans sa vie. L'écriture est à la fois sobre et riche, et le récit lent et intimiste comme je les aime.
   
   Déjà séduite par la première partie du roman, j'ai carrément été bouleversée par la deuxième, me régalant de cette façon délicate qu'a l'auteur de nous révéler la problématique des uns et des autres, leurs secrets, de revenir sur les actes manqués et la complexité des êtres.
   
   Curieux comme notre perception du destin change au cours d'une vie. Jeunes, nous croyons ce que croient les jeunes, que tout dans l'existence est affaire de choix. Nous avons une centaine de portes devant nous, nous choisissons d'en ouvrir une, puis il en arrive encore cent, et il faut recommencer. Nous choisissons ce que nous ferons, mais aussi qui nous serons. Sans doute le bruit de chacune de ces portes qui, au fur et à mesure, se referment derrière nous devrait-il nous troubler, mais non. Même si elles se ressemblent et nous amènent au même endroit. Il s'en trouvera à l'occasion quelques unes de verrouillées, mais qu'importe, puisque tant d'autres ne le sont pas. Le choix lui même n'est peut-être qu'une illusion, mais nous n'en tenons pas compte. Nous sommes trop curieux de savoir ce que cache la prochaine [...] Mais il est un moment où tout cela change. Fruit de la déception et de la répétition, le doute remplace la curiosité. De guerre lasse, nous commençons à situer le vrai, à comprendre que les portes sont plus nombreuses derrière qu'il n'en reste devant."
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critique par Clochette




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Le voyageur immobile
Note :

   Louis C. Lynch, dit "Lucy" depuis sa première rentrée scolaire, vit à Thomaston sans jamais avoir désiré quitter cette petite ville de l'Amérique profonde à une encablure de la trépidante et cosmopolite New-York. Il y est viscéralement attaché et ne peut envisager d'aller vivre ailleurs. Il y a ses amis, ses épiceries, son fils, ses souvenirs heureux et malheureux, il y croise des figures familières, celle dont l'histoire intime est inscrite dans l'atmosphère, dans les interstices du bitume ou du gazon, et qu'il peut lire, relire sans fin, par le prisme de son optimisme indéfectible et sans faille.
   
   Il a entrepris d'écrire l'histoire de sa vie et, alors que son épouse Sarah, s'occupe des ultimes préparatifs de leur voyage à Venise, Lou achève de regarder derrière lui une vie qu'il a lentement déroulée. Il regarde et voit les menus faits de son enfance, coincée entre un père d'un tel optimisme qu'il semble être simplet et une mère au réalisme épuré de tout regard amène sur l'être humain: son meilleur ami Bobby Marconi en compagnie duquel il "surfait" dans la camionnette de livreur de lait de son père, ses balades à vélo dans les quartiers de la ville, les soirées au bal du samedi soir où il regardait les filles sans espoir de conquête ou sa rencontre avec Mr Mock et à leur amitié construite au fil des grilles repeintes, à une époque où les Noirs américains étaient maintenus sur les bas-côtés de la société. Lou se rappelle aussi de sa terrible expérience due aux agissements d'une bande de mauvais garçons, expérience qui restera imprimée, malgré l'apparent oubli, au plus profond de son être: les moments passés dans un tonneau, la nuit, attendant, soumis à une immense frayeur, sa fin programmée, provoquant sa première "absence" et un étrange bien-être au "réveil".
   
   Son ami Bobby s'est exilé de Thomaston pour partir en Europe et s'installer à Venise où il mène une brillante carrière de peintre et est devenu Robert Noonan. Il regarde, lui aussi, par-dessus son épaule et voit son passé revenir à lui: son enfance difficile, entre un père autoritaire et violent et une mère oscillant entre folie douce et perte de raison, son amitié incongrue avec Lou Lynch, ce garçon timoré, timide et en quête de copain.
   
   Tous deux, séparés par un océan et une vision de la vie, sont les voix d'une histoire où perce la nostalgie d'une époque révolue, celle des petites villes américaines des années 50, engluées dans un ronron insipide, prémices d'une récession économique (l'épicerie Chez Ikey qui perdure malgré l'arrivée des grandes surfaces dévoreuses de petits commerces tisserands de liens sociaux, la tannerie qui pollue tout, la nature et les hommes, les livraisons des bouteilles de lait, les quartiers "ghetto" des différentes couches sociales...). Pourquoi ces deux garçons si différents, si éloignés l'un de l'autre, ont-ils tissé des liens d'amitié, que trouvaient-ils l'un chez l'autre? Chacun leur tour, ils s'interrogent sur la nature de ces liens et leurs regards croisés sur le monde actuel apportent un parfum de frustrations du couple, de désirs inavoués et inassouvis, de violences secrètes, et un lourd passif du poids des origines sous les hypocrisies empoisonnées de la vie provinciale, cette vie souvent étriquée qui n'a de cesse de pourfendre, à coups de lames perfides, ce qui ose sortir du bon ordonnancement des choses. Chacun, à leur manière, ont construit une face du pan d'une vie: entre le danger de l'aventure et le confort d'une vie sans surprise, la présence d'un parfum légèrement délétère... celui de l'amour commun d'une femme.
   
   Richard Russo dissèque, soigneusement, les âmes de ses personnages, allant jusqu'au bout de l'ambiance guimauve et provoque l'écoeurement de son lecteur devant l'optimisme horripilant de Lou Lynch père, qu'il a envie de secouer pour lui faire quitter ce sourire à la limite de la niaiserie. Lou Lynch, parangon de la confiance en son pays qui ne peut que désirer le bien et le bonheur de ses citoyens, ce pays qui est l'exemple de la liberté (à partir du moment où on n'est ni noir, ni latino, ni indien!) et de la démocratie, alors que tout part à vau l'eau entre les cancers dus aux pollutions industrielles et le déclin économique. Le lecteur se dit que Lucy n'a aucune chance d'évoluer et commence à angoisser devant l'inamovible sourire dont il a hérité et son entêtement à ne pas vouloir bouger de Thomaston. Par de subtils petits coups de pinceau, Russo apporte profondeur et complexité à Lucy si bien que très rapidement, le lecteur ne peut s'empêcher de s'y attacher, de sourire avec lui, de regarder nostalgique le passé et les souvenirs, d'éprouver tendresse et compassion pour le monde qui va comme il peut. Derrière les apparences, se dissimule toujours une face invisible avec ses joies et ses blessures, c'est ce, grâce à une très belle écriture et un regard tendre, que Russo dessine délicatement, au gré des tons sépia de l'univers révolu des souvenirs et de l'enfance.
   
   "Le pont des soupirs" est un roman intimiste qui déroule une galerie de personnages plus attachants les uns que les autres, malgré leurs défauts; ainsi le personnage de Berg, le professeur de lettres, père de Sarah, dont les cours subversifs sont un véritable régal... un orfèvre de la maïeutique! Ou encore le frère de Lou senior, irritant de grossièreté mais débordant d'amour indicible pour son frère comme pour sa belle-soeur. Au fil des chapitres et de leurs touches minimes mais essentielles, l'irritation, l'agacement ressenti devant la naïveté de Lou et les "absences" de Lucy (absences qui puisent leur origine dans le refus d'accepter la noirceur inexplicable du monde? Absences qui offrent une porte de sortie, une respiration salutaire, un monde de paix et de sérénité dont il a de plus en plus de difficulté à quitter?), laissent la place à une vision positive du monde malgré ses imperfections et apportent, sans fausse note, le dénouement du récit: Lucy qui déplace son amour du voyage immobile pour la fraîcheur enthousiaste d'une enfant qui s'éveille à la vie.
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critique par Chatperlipopette




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Faire la paix avec son passé
Note :

    Résumé
   
   "Louis Charles Lynch (aussi connu sous le nom de Lucy) a soixante ans et a vécu toute sa vie à Thomaston, dans le nord de l'état de New York. Lui et Sarah, son épouse depuis 40 ans, sont sur le point de partir visiter l'Italie. Le plus vieil ami de Lucy vit maintenant à Venise, loin, très loin de Thomaston. 
   Avant de partir, Lucy décide d'écrire, de raconter son enfance, sa vie, pour que rien ne soit oublié."

   
   
   Commentaire

   J'ai terminé ce livre ce matin et je ne sais toujours pas quoi en dire. Ce que je sais, c'est que j'ai passé un très bon moment de lecture. Mais je sais aussi que ce livre ne plaira pas à tout le monde car pour apprécier, il faut aimer les rythmes lents et les histoires où il n'y a pas nécessairement un rebondissement éclatant à chaque page. 
   
   En fait, Richard Russo nous dépeint encore une fois un "loser" sympathique... deux en fait. Ok, pas nécessairement des losers... mais des éternels optimistes, qui ne voient que le bon côté des choses, qui se font avoir et qui n'aspirent qu'à de petites choses. Comme une épicerie de quartier dans la petite ville de Thomaston, ville qui se meurt de plusieurs façons mais à laquelle Lucy (Pour comprendre d'où ça vient, essayez de prononcer "Lou C." à l'anglaise) est très attaché. Il ne peut quitter ses souvenirs, ce qui a été ou ce qui aurait pu être. Le rythme du roman, lent et détaillé, reflète bien le rythme de vie dans la petite ville, où chaque événement avait son importance, où chacun avait sa place. Au bout d'un moment, j'ai été vraiment été imprégnée de l’atmosphère et du mode de pensée de cette petite ville, séparée distinctement en trois quartiers et où tout le monde connaissait tout le monde. J'en suis presque venue à ressentir l'atmosphère rassurante et familiale du magasin familial des Lynch.  
   
   Les personnages ne sont pas parfaits, loin de là. Mais à travers le roman, j'ai appris à les connaître sous leurs différents jours, avec leurs nuances de gris (parce que même pour les moins gentils, il y a du gris). Big Lou et Lucy sont parfois énervants avec leur éternel optimisme et leur vision un peu naïve du monde mais ils sont quand même attachants. J'ai parfois eu le goût de secouer Lucy, éternelle victime, quand il s'en veut presque d'avoir causé une bonne frousse à ses agresseurs... qui l'avaient enfermé dans un coffre... J'ai beaucoup aimé le personnage de Tessa, la très réaliste mère de Lou et je décerne une mention spéciale à Uncle Dec, un sympathique bon à rien. Russo a un talent particulier pour rendre les personnages un peu "croches" sympathiques! Bobby, l'Ami (notez l'emploi du "A" majuscule, qui est voulu), est présent par petites touches mais son ombre plane sur tout le roman... il est toujours là, dans chaque page. Bobby qui a tout quitté pour vivre autre chose...
   
   La narration est un peu particulière car on passe du "je" de Lou à l'heure actuelle au "je" du récit qu'il écrit et où il parle de son enfance. Nous avons aussi droit aux parties à la troisième personne, où le personnage principal est Sarah (adolescente et adulte) ou encore Bobby (adolescent et adulte également). Ça prend parfois quelques lignes pour s'y retrouver. J'ai particulièrement aimé les parties où Bobby est à l'avant plan... quand ses pensées nous sont - enfin- révélées, nous avons presque l'impression de le connaître (par la voix de Lou) et ainsi de rencontrer un vieux copain que nous sommes prêts à admirer, tout comme lui.  
   
   Bref, un roman empreint de nostalgie où les personnages font la paix avec certains épisodes de leur vie... près de 40 ans après. Un deuil du "ce qui aurait pu être si...", en quelque sorte. J'ai bien aimé la balade et j'ai été touchée à plusieurs reprises. Beaucoup de petits moments d'émotion mais pas vraiment de grand "coup au cœur" qui aurait pu me submerger. Mon seul problème avec ce livre? Imaginez-vous que la rivière était empoisonnée par une industrie locale... et que le taux de cancer dans cette petite ville est très très élevé. En fait, la maladie est comme une menace qui pèse sur les habitants... ce n'est presque pas "si" mais plutôt "quand"... Bien entendu, à l'heure actuelle, je suis certaine d'être gravement malade, ayant lu le mot fatidique trop de fois dans les derniers jours. Hypocondriaque, vous dites? I know...
   
   
   Titre original: Bridge of Sighs

critique par Karine




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