Lecture / Ecriture
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Passion simple de Annie Ernaux

Annie Ernaux
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Annie Ernaux est une écrivaine française née en 1940.

Passion simple - Annie Ernaux

... A la folie
Note :

   Dans "Passion simple", Annie Ernaux raconte comment pendant quelques mois, elle a aimé passionnément un homme. Un amant qui s’il partage son désir ne partage peut-être pas sa passion, un étranger dont elle n’aimerait peut-être pas les travers s’il n’avait pas une aura exotique, un diplomate marié sur l’emploi du temps duquel elle n’a aucune prise: il lui annonce ses visites au téléphone, quelques heures avant de venir. Et elle vit dans l’attente. Une attente qui génère toutes sortes de superstitions pour contrer le manque, l’angoisse. La passion apparaît comme une obsession avilissante, tout en étant un degré d’existence supérieur, plus pur, plus absolu.
   
   L’écriture blanche est d’une froideur paradoxale pour dire l’obsession et la sensualité. Mais en même temps, c’est bien une passion «simple» que dissèque Annie Ernaux: ce n’est pas la fusion du couple qu’elle étudie, mais l’exaltation et la souffrance de celle qui aime et est crucifiée.
   
    «Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme.»

    ↓

critique par Rose




* * *



Analyse de la passion
Note :

   En exergue « "Nous deux" le magazine est plus obscène que Sade»
   
   La passion décrite par Annie Ernaux ne ressemble ni à "Nous deux" ni à Sade. Elle se rapproche d'une vue cartésienne.
   
   Elle évite le mot amour. Chaque fois que l'on a un sérieux penchant, on invoque l'amour plutôt que la passion, terme délibérément philosophique qui s'emploie dans les traités. Annie Ernaux prend donc le recul avec son sujet. Une fois, elle substitue le mot «obsession» à passion.
   
   Les faits qui l'inspirent ont duré de «à partir du mois de septembre l'année dernière» à «cet été» au moment où pour la première fois, elle verra «en flou», un film classé X.
   
   A vrai dire je me suis demandé si «cet été» n'était pas antérieur au 9 février 91, date qui termine le livre.
   
   Le ton est volontairement neutre. On note que l'objet de cette passion était nettement moins exigeant qu'elle d'un point de vue intellectuel et qu'elle en prit facilement son parti allant jusqu'à régresser dans ses options personnelles.
   « il n'est pas attiré par les choses intellectuelles et artistiques malgré le respect qu'elles lui inspirent».
   
   Autrement dit, si elle avait vécu avec lui, elle eût été fort malheureuse. Comment vivre avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes valeurs, les mêmes priorités?
    C'est une bonne chose qu'elle l'ait eue comme amant et rien de plus...
   Mais ce n'est pas facile non plus. La passion rend bête et fait délirer.
   Exemple :
   - Elle fait la liste des activités qu'elle doit faire ou ne pas faire le concernant
   - Elle fréquente les cartomanciennes et redevient très superstitieuse.
   - Tout ce qu'elle lit sur les relations entre couple concerne son ami et elle.
   - Elle ne fait qu'attendre sa venue ou un appel de lui.
   
    «Où est le présent?»
   Cette interrogation qui la taraude avant/après, toujours attendre, «où est le présent» n'est pas spécifique à la passion...
   
   Elle compare les rencontres faites avec lui à des épreuves .
   
   Le nombre de jours sans nouvelles de lui amène la crainte d'être recalée.
   
   « Vivre cette passion comme j'aurais écrit un livre: la même nécessité de réussir chaque scène, le même souci de tous les détails»

   Cette phrase me semble très importante!
   J'ai écrit plus haut qu'Annie Ernaux évite le mot amour et par suite le romanesque; et même en quelque sorte le récit: elle décrit plus qu'elle ne narre. Par cette narration, elle donne l'impression de décrire en utilisant le style du constat, une voix sans timbre.
   En dépit du recul qu'elle prend, et de la détermination d'observer froidement les faits, elle manifeste toujours son désarroi.
   Cela se sent à l'absence de sentences, de discours, de conclusion, de métalangage...
   C'est surtout parce qu'elle se garde du mot amour que tous les «passionnés» revendiquent; elle ne s'est pas crue amoureuse.
   
   « Je ne savais pas de quelle nature était sa relation avec moi...»
Elle suppose qu'il éprouve la même chose et après quelques temps conclut qu'il vient seulement pour satisfaire un désir sexuel. «la seule vérité incontestable était visible en regardant son sexe».
   
   Il est "étranger"par la nationalité et la langue, mais cette manière de dire est une métonymie: l'objet d'une passion nous est toujours étranger et l'autre est toujours un étranger, attirant ou non.
   
   S'il était français elle comprendrait assez vite qu'il a plusieurs manières de parler français et que la sienne lui échappe de toutes manières.
   
   Page 60, un indice de chronologie apparaît: Deux mois après le départ de A. elle a commencé à raconter, à partir du mois de septembre … ensuite p 69 c'était le moment où elle allait vivre la fin de sa passion. Cela signifie vire d'espérance lorsqu'il n'y en a plus (toujours très superstitieux) lui envoyer une carte postale en allant dans un pays étranger et s'y rendre rien que pour cela.
   
    P 66 « Maintenant c'est avril, elle fait un progrès dans le deuil. « Il m'arrive de me réveiller sans que la pensée d'A. ne vienne aussitôt» Nous sommes au présent de la narration. Elle cherche toutefois «quelque chose d'impérissable que ne donnent pas les souvenirs».
   
   Relisant ce qu'elle a écrit sur sa passion, elle en éprouve de la honte. Inquiétude des jugements de valeurs normalisantes du monde qui va la lire.
   
   Donc 4 moments: Février 91; Avril 91; Printemps 89, et ce mois de septembre 1988.
   
   Elle le revoit ce n'est pas le même. Et c'est la dernière fois pense-t-elle. Même si ce n'était pas la dernière cela ne changerait rien...
   
   Intérêt des notations hétéroclites opposant deux réalités de registres différents et d'importance différentes
   «J'ai voulu apprendre sa langue; J'ai conservé sans le laver un verre où il avait bu.»
   
   Tout le livre est dans ce type d'opposition, également le décalage entre le sujet et la manière de le traiter.
   
   Donc ce serait plut tôt une sorte de documentaire sur la passion entre le récit et le document. Certains diront «l'autopsie d'une passion» .
   
   La conclusion peut sembler déroutante: Annie Ernaux fait l'apologie de la passion. C'est, dit-elle, un luxe. Elle se serait approchée de la limite qui la sépare de l'autre. Au point d'imaginer la franchir (mais jamais plus on ne méconnait davantage l'autre que dans la passion).
   
   « Absence de dignité» dit-elle dans la passion.
   
   « ce que son existence m'a apporté; le souvenir que l'on garde d'une passion ce sont de furtifs moments érotiques, des images de ce genre, des sensations-images. Il n'en reste jamais rien d'autre.»

   
   Le « don» dont elle parle n'existe pas dans la passion. Les souvenirs si vifs soient-ils n'ont aucune signification.
   
   Le souvenir d'une passion (si l'on a écrit en «direct» ce que l'on vivait) est désastreux. C'est tout ce temps passé à l'autel d'un autre qui n'existait pas, ce sont toutes ces phrases répétitives, témoins d'une obsession amoureuse de tous les instants. Certes, elle a bien noté ces faits, mais avec recul. Elle aurait dû dire qu'au jour le jour, si ça s'écrivait, c'était beaucoup plus insensé plus vil, plus bas plus stupide. Elle a de la chance si les passions lui rapportent quelque chose, lui montrent de quoi elle est capable. Lui permettent de mesurer le temps de tout son corps. Les souvenirs qui en restent peuvent paraître précis et durs s'ils se rapportent à un être qui a cessé de nous intéresser.
   
   Un livre d'une intelligence aiguë.
    ↓

critique par Jehanne




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Chacune s’y reconnaîtra !
Note :

   A la fin des années 80, Annie Ernaux vit une passion avec un homme marié, un étranger d’un pays de l’Est, qui n’a rien à voir avec le monde de la culture ou de la littérature. Elle est donc soumise à l’attente des appels de cet homme, ne pouvant se permettre de se manifester en l’appelant.
   
   Annie Ernaux nous livre ici une sorte de description clinique de la passion amoureuse qui l’a animée pendant ces quelques mois. Ce n’est donc pas le récit de la relation entre elle et cet homme, mais une énumération et, en même temps, une analyse de tous les symptômes étranges qui l’ont frappée, elle et elle seule. Elle suppose en effet – et cela la tourmente – que cet homme ne ressent pas pour elle ce qu’elle ressent pour lui, avant de s’apercevoir qu’elle n’a, au fond, aucun moyen de le savoir puisque l’homme qu’on aime est et demeure toujours un étranger.
   
   Parmi tous les symptômes qu’elle décrit, il m’a semblé que le plus omniprésent était de toujours tout ramener au sujet de sa passion : elle ne s’intéresse plus aux conversations avec ses amis, sauf si le sujet de cette conversation a un rapport, même lointain, avec son amant, elle ne supporte plus d’entendre une autre voix au téléphone que celle de son amant, les sorties qui doivent la divertir et, comme on dit, lui changer les idées, lui deviennent des efforts insurmontables.
   
   Contrainte à l’attente, elle envisage souvent de rompre mais elle s’aperçoit qu’alors il n’y aurait plus rien à attendre et cette perspective lui semble invivable. C’est donc une sorte d’addiction à l’attente qui la frappe durant ces quelques mois d’obsession amoureuse.
   
   Elle est également envahie par des idées irrationnelles, se met à lire son horoscope, songe à consulter des voyantes, fait des vœux dès qu’une occasion se présente.
   
   Vers la fin du livre, après que son amant est reparti dans son pays, elle observe le déclin de sa passion qui devient peu à peu moins obsessionnelle. Elle réalise qu’elle va devoir faire lire ce récit et elle est prise de honte comme si, ayant perdu tout sens critique dans la période qui précédait, elle reprenait brutalement conscience d’elle-même et, surtout, du regard des autres sur elle.
   
   J’ai adoré ce livre où, pour une fois, l’écriture extrêmement sèche d’Annie Ernaux ne m’a pas incommodée. J’ai trouvé que "Passion simple" était à la fois intime, vrai, courageux. Je me suis demandé pourtant à la fin de ma lecture si un lecteur masculin se sentirait touché ou concerné par ce récit qui me semble typiquement féminin.

critique par Etcetera




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