Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes

Carlos Fuentes
  Le siège de l'aigle
  La plus limpide région
  La mort d'Artemio Cruz
  Une certaine parenté
  Le vieux gringo
  La campagne d’Amérique
  L'Oranger
  Géographie du roman
  La frontière de verre
  Diane ou la chasseresse solitaire
  L'instinct d'Inez
  En inquiétante compagnie
  Le bonheur des familles
  Brillant
  Portraits dans le temps
  Les années avec Laura Diaz
  Adam en Éden

AUTEUR DES MOIS D‘AVRIL & MAI 2009

Carlos Fuentes est né à Panama le 11 novembre 1928. Ses parents étant diplomates, il partage son enfance entre plusieurs capitales d’Amérique du sud et du nord. Après des études de droit à Mexico poursuivies à l'Institut des hautes études de Genève, il devient également diplomate.

Il commence à publier des nouvelles en 1954 (Jours de carnaval) et son premier roman en 1958 (La Plus Limpide Région). Il a également écrit des essais, un scénario (La Chasse à l’homme pour Bunuel) et une pièce de théâtre (Le borgne est roi).

Ecrivain mondialement reconnu, son roman «Terra Nostra» a obtenu en 1977 le prix Romulo Gallegos, la plus haute distinction littéraire d’Amérique latine; et il a reçu en 1987 le prix Cervantes pour l’ensemble de son œuvre.

Il est décédé à Mexico en 2012.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'instinct d'Inez - Carlos Fuentes

Et si on regardait ça de près?
Note :

   L'incipit
   Au moment où je commence à écrire ces lignes, je viens tout juste de lire les cinq premières pages de ce livre, et je suis déjà sous le charme. Dès la dédicace de l'auteur («A la mémoire de mon fils bien-aimé»), dès la citation de Cao Xuequin en exergue («Je n'ai perdu que trop de temps parmi les humains. Mes destins successifs peuvent se lire ici. A qui confier le récit d'une aventure extra-ordinaire?») et dès les premiers mots de Carlos Fuentes («Nous n'aurons rien à dire sur notre mort»), j'ai compris que le livre traiterait de thèmes qui me sont chers: la mémoire, le temps et la mort. Et indirectement, l'inquiétude de la mémoire, du temps qui passe et de la mort, dissimulent bien souvent l'amour - la peur de ne plus se souvenir, de le voir disparaître avec soi ou avec l'autre.
   
   «Nous sommes tous à la fois victime et bourreau d'une mémoire trop courte qui ne dure pas plus de trente secondes et nous permet de continuer à vivre sans nous retrouver prisonnier de ce qui arrive autour de nous.»
   
   «Le mémoire longue, en revanche, ressemble à un château construit avec de grandes masses de pierre. Il suffit d'un symbole - le château lui-même - pour faire resurgir tout ce qu'il contient.»
Et le sceau de cristal de l'incipit est précisément le symbole de cette mémoire longue. Ce passage m'a immédiatement fait pensé à l'art mnémotechnique de Simonide de Céos, l'Ars memoriae, formidablement détaillé dans l'essai de la britannique Frances A. Yates: "L'art de la mémoire" (livre traduit en français par l'excellent Daniel Arasse).
   
   Cet art s'appelle également la méthode des loci et consiste en l'association d'un lieu déjà connu (de préférence à l'architecture complexe, comme une cathédrale ou un palais) avec différents symboles. Le parcours 'mental' de ce lieu avec dans différentes salles, un symbole (comme un sceau de cristal par exemple), permet de mémoriser de nombreuses listes et de s'en souvenir pendant de nombreuses années. Cela permettait notamment aux orateurs d'apprendre leurs discours par coeur.
   
   Carlos Fuentes utilise d'emblée cette méthode des loci pour graver dans sa "mémoire longue" son amour, au travers du sceau de cristal.
   
   Pourtant le premier chapitre du roman fourmille de références, d'allusions, et sa densité révèle de la densité du roman. Si la mort plane sur les premiers paragraphes du livre, il règne également une atmosphère mystérieuse, parfois sombre, parfois mystique. Fuentes fait graviter tous ces thèmes autour de ce petit objet symbolique:
   «Un sceau de cristal qui contenait peut-être tous les souvenirs de la vie, mais dont la matière était aussi fragile que ces souvenirs, était-il un objet dangereux? En le regardant, posé ainsi sur son trépied devant la fenêtre, entre la ville et lui, le vieil homme se demanda si la perte de ce talisman de verre signifierait aussi la perte de la mémoire, laquelle se briserait en mille morceau [...].»
   
   La mort est présente par la fragilité de l'objet, l'évanescence des souvenirs. Il y a également une notion d'enfermement, de réclusion dans le début du roman, à l'image de l'ensemble des souvenirs d'une vie contenu dans un objet si petit, à l'image de l'individualité du héros face à sa vie sociale, de ce sceau qui fait barrière «entre la ville et lui», entre le monde extérieur et son monde intérieur. Cette opposition est d'emblée très présente:
   «Rangé dans un placard, le sceau exigerait d'être remémoré, au lieu d'être, lui, la mémoire visible de son possesseur.»
   
   Ce rapport à la société et à la mort commence à monter en puissance vers la fin du chapitre. Le compositeur est vieux, et il pense aussi bien à la mort -il a peur de tomber dans l'anonymat-, qu'aux souvenirs de sa vie -il a peur d'oublier ses souvenirs-, tout ce qui, en somme, constitue son existence:
   «[...] être vieux est un crime. Tu peux finir sans identité ni dignité dans un asile, en compagnie d'autres vieillards aussi stupides et démunis que toi.»
   
   
   La Damnation de Faust de Berlioz
   Le chef d'orchestre Gabriel Atlan-Ferrara décide de monter "La Damnation de Faust" d'Hector Berlioz.
   
   Avant d'aller plus loin, dans le récit, j'ai voulu comprendre ce qui rendait si important cet opéra dans l'oeuvre. Très vite, j'ai imaginé que le roman de Fuentes collait au déroulement de l'opéra que je ne connaissais pas.
   La présentation de l'opéra de Berlioz est réalisée essentiellement au chapitre 2 de l'oeuvre, avec en toile de fond, la seconde guerre mondiale. Ce n'est pas anodin: dans un premier temps, Fuentes compare le chef d'orchestre à un dictateur. « [...] ce pouvoir autoritaire qui faisait de lui le jeune et éminent chef d'orchestre européen Gabriel Atlan-Ferrara, le dictateur inévitable d'un ensemble fluide, collectif [...]» (Chap. 2, p. 38). Ensuite, l'auteur mexicain évoque la machine destructrice et collective qui a sévi en cette sombre période de l'histoire: «[...] le Diable n'est pas une incarnation singulière [...] mais une hydre collective [...]» (Chap. 2, p. 38). L'opéra est bien inscrit dans l'Histoire: «Mais en cette nuit de blitz à Londres [...]» (Chap. 2, p. 39).
   
   Le choix même du mythe de Faust et de l'opéra de Berlioz dénote de cette volonté d'inscrire le roman dans un contexte historique qui dépasse de loin le cadre de la simple histoire d'amour entre un chef d'orchestre ambitieux et une cantatrice (dont la voix s'élève au passage d'un choeur, encore l'unique qui s'extrait du collectif, de l'ensemble fluide...): le mythe de Faust représente la convocation du Diable sur Terre pour servir des aspirations vaines. «Faust pénètre dans le territoire du Diable comme s'il retournait au passé, au mythe perdu, à la terre de l'effroi originel, oeuvre de l'homme, non de Dieu ni du Diable, Faust gagne sur Mephisto parce qu'il est maître de la terreur terrestre, atterrée, déterrée, enterrée, désenterré: la terre humaine dans laquelle Faust, en dépit de sa méchante défaite, ne cesse de se lire...» (Chap. 2, p. 37).
   
   Fuentes projette son roman dans une dimension historique. Le mythe de Faust est comparable à la période sombre de l'histoire de l'Europe, à l'Homme qui a transformé le continent en une terre où sa patte terrible est inscrite dans chaque recoin. En revanche, l'opéra de Berlioz dessert plutôt le récit amoureux du roman.
   
   Même si cela ne saute pas aux yeux dans un premier temps, il y a un gros rapport à la Nature dans "L'instinct d'Inez". C'est d'ailleurs dans le choix du titre de son roman que Carlos Fuentes dévoilera ses aspirations. L'instinct étant inné, on peut dire que l'instinct est à la culture ce que le chant est à la musique. Le lien entre la nature et "La Damnation de Faust" est relaté par un Gabriel Atlan-Ferrara assez fier de lui: «Pour diriger une œuvre comme La Damnation de Faust, il faut convoquer tous les pouvoirs de la Nature. Il faut avoir présente à l'esprit la nébuleuse de l'origine, il faut imaginer un soleil jumeau du nôtre qui a un jour éclaté et s'est dispersé en formant les planètes, il faut imaginer l'univers entier comme une immense marée sans commencement ni fin, en expansion perpétuelle, il faut avoir pitié du soleil qui dans quelques cinq mille millions d'années se retrouvera orphelin, tout fripé, sans oxygène, tel un ballon d'enfant dégonflé…» (Chap. 2, p. 63).
   
   
   La Nature et Rousseau
   La musique, si artificielle pour Atlan-Ferrara: «La musique est l'image du monde sans corps.» (Chap. 2, p. 50), «Tout dans la musique est artificiel» (Chap. 4, p. 123). Pour dire toute la vérité, je me doutais que le thème de la Nature était important dans le roman de Fuentes, mais cela dépassait tout ce que je pouvais imaginer. En racontant la structure du roman à une philosophe, j'ai été cordialement mis sur la piste de Jean-Jacques Rousseau et son "Essai sur l'origine des langues". Bien lui en a pris, car il s'agit très certainement d'une lecture essentielle pour Fuentes et pour l'apprécier de "L'instinct d'Inez".
   
   Maintenant, revenons-en à notre roman. Que nous dit Fuentes? Il insère une discussion essentielle entre Don Cosme (qui au passage épousera Inez, mais cette relation sera un échec) et Atlan-Ferrara, sur le rôle de la passion dans l'opéra (chant + musique): «Les passions qui restent enfermées à l'intérieur de soi peuvent nous tuer par implosion. Le chant les libère en trouvant la voix qui les exprime. La musique serait donc une espèce d'énergie qui rassemble les émotions primitives, latentes, celles que vous ne montreriez jamais en prenant l'autobus, monsieur Laviada, en prenant votre petit déjeuner, madame Lazo, en prenant votre douche, excusez-moi, mademoiselle Ambriz. Les accents mélodiques de la voix, le mouvement du corps dans la danse, nous libèrent. Le plaisir et le désir se confondent. La nature dicte les accents et les cris : ce sont là les mots les plus anciens, c'est pourquoi le premier langage est un chant passionné.» (Chap. 4, p. 123).
   
   Et Fuentes, narrateur tutoyant son personnage féminin primitif, a-nel, déclinera cette thèse dans ses chapitres préhistoriques: «Tu pousseras des cris parce que tu sentiras que ce que ton corps cherche à exprimer […] sera trop impulsif et violent si tu ne l'extériorise pas d'une façon ou d'une autre.» (Chap. 3, p. 84). Plus que la passion, c'est au final le désir qui pousse a-nel à s'exprimer: «[...] je ne crie plus par nécessite, je crie par désir [...]». (Chap. 9, p. 197)
   
   
   Eros et Thanathos
   La passion qui sous-tend le récit est fortement liée à la mort. Mais face à ces deux thèmes si présents dans la littérature, les fameux Eros et Thanathos, Fuentes ajoute le liant inévitable qui les unit, la passion: «La passion première ne se répète jamais. Le regret, en revanche, ne nous quitte pas. La nostalgie. Celle-ci devient mélancolie et nous habite comme un fantôme frustré. Nous savons faire taire la mort. Nous ne savons pas dompter la souffrance. Nous devons nous contenter d'un amour qui ressemble à celui dont nous avons gardé le souvenir dans le sourire d'un visage disparu.» (Chap. 8, p. 187).
   
   Cette passion est symbolisée de plusieurs manières. Aussi bien à travers "La Damnation de Faust" de Berlioz, à travers la passion du chef d'orchestre pour son art et de la cantatrice pour le chant (l'ambition), à travers l'histoire d'amour d'Inès pour le double de Gabriel, de Gabriel pour Inès.
   
   Même si je ne détaille pas vraiment cette partie, il faut comprendre que c'est un peu le nerf qui constitue ce récit. J'ai préféré prendre plus de temps sur les autres thèmes présentés par Fuentes.
   
   
   Les doubles
   La dualité est omniprésente dans le roman. L'alternance des histoires, l'une contemporaine, l'autre préhistorique (ou presque). Les thèmes sont doubles: mémoire et oubli, amour et mort, mort et vie, bonheur et malheur, individu et collectif, mère et fille, frère et soeur, culture et instinct, Nouveau Monde et Europe...
   
   Les doubles sont omniprésents: Inès Rosenzweig devient Inez Prada, Inez est le double de a-nel, Gabriel est le double de son frère blond, Gabriel est très certainement le double de ne-il, Gabriel est le double de Faust, Inez est le double de Marguerite...
   «Il vivait à travers moi et je vivais à travers lui.» (Chap. 2, p. 57).
   
   
   Le temps
   Le temps est sans aucun doute un thème majeur pour Fuentes. Il faut savoir que l'auteur mexicain a entrepris une oeuvre gigantesque dans laquelle "L'instinct d'Inez" ne représente que le tome III du chapitre I (Le Mal du Temps). Il a intitulé cette oeuvre: "L'âge du temps". On comprend alors que l'objet initial de Fuentes est d'inscrire son roman dans une grande fresque dont le thème est le leitmotiv essentiel.
   
   La structure du livre permet de dévoiler la gestion temporelle de la narration de l'auteur :
    Chapitre 1 : en 1999, à Salzbourg (Vienne). Gabriel est vieux.
    Chapitre 2 : en 1940, à Londres et dans la campagne anglaise. Rencontre entre Gabriel et Inès.
    Chapitre 3 : à l'aube de l'humanité, une femme découvre le chant comme nécessité pour exprimer ses sentiments.
    Chapitre 4 : en 1949, à Mexico. Gabriel rend visite à Inez Prada.
    Chapitre 5 : suite du chapitre 3.
    Chapitre 6 : en 1967, à Londres.
    Chapitre 7 : suite du chapitre 5.
    Chapitre 8 : suite du chapitre 1.
    Chapitre 9 : suite du chapitre 7.
   Mais le rapport au temps ne s'arrête pas là. Fuentes distille quelques pistes tout au long du roman, où le temps est torturé:
   «Quand je dirige une œuvre comme le Faust de Berlioz, je renonce, je t'assure, à mesurer le temps.» (Chap. 2, p. 50)
   «[...] inversez les temps, imaginez la musique comme une inversion du temps, un chant de l'origine, une voix de l'aube sans antécédent ni suite...» (Chap. 4, p. 124)

   
   En lisant "L'instinct d'Inez", j'ai longtemps pensé à "La pensée et le mouvant" d'Henri Bergson. Je n'ai pas encore terminé d'analyser quelques passages de l'ouvrage du prix Nobel français, mais j'ai le sentiment que de nombreuses notions bergsoniennes se retrouvent dans le roman du Mexicain. Ne serait-ce que cette histoire de temps, ou encore cette notion d'instinct que j'aimerai retrouver dans les textes de Bergson (je connais l'opposition intuition/intelligence, mais je ne sais pas comment le philosophe perçoit l'instinct...).
   
   La mémoire et l'oubli
   La dédicace du roman n'est pas anodine («A la mémoire de mon fils bien-aimé») et en de nombreuses occasions, Carlos Fuentes décrit à quel point le travail de mémoire est difficile. A plusieurs reprises, il exprimera le besoin de se souvenir de certaines choses et d'en oublier d'autres: «Tu chercheras un moyen de penser les choses, car tu sentiras que si tu penses tu seras obligée de te souvenir. Il y aura des choses dont tu auras envie de te souvenir, et d'autres que tu voudras ou auras besoin d'oublier.» (Chap. 3, p. 82).
   
   Avoir besoin d'oublier quelque chose: voilà bien les souvenirs d'un vieil homme, atteint par la rudesse de l'existence, paroles de sages en quelques sortes, conseils d'un être qui a vécu et qui est touché, qui vit peut-être dans le regret, voire même dans le péché: «[...] nous n'avons d'autre salut que d'oublier nos péchés. Non pas les pardonner, les oublier.» (Chap. 3, p. 82). La dimension du péché peut sembler inappropriée ici. Fuentes évoque-t-il l'ambition dévorante des deux protagonistes, qui ont sacrifié leur amour au profit de leur carrière? S'inquiète-t-il des péchés de l'Homme, du travail de mémoire nécessaire dans une Europe meurtrie par le nazisme?
   
   Nous cherchons tous à oublier que nous sommes mortels. C'est ce que rappelle Fuentes: «Notre vie est un recoin transitoire dont le sens est de faire exister la mort. Nous sommes le prétexte à la vie de la mort. La mort rend présent tout ce que nous avons oublié de la vie» (Chap. 8, p. 193). Même si personne n'a demandé à connaître ce monde-ci, «Personne n'a demandé à venir au monde, Inès» (Chap. 8, p. 193), une fois que nous y sommes, il faut bien chercher à vivre. Mais une fois que nous avons vécu, il y a des choses dont on ne souhaite pas se rappeler: «Aide-moi à cesser de penser au passé, mon amour. Quand nous vivons dans le passé, nous lui faisons prendre des proportions telles qu'il usurpe notre vie» (Chap. 8, p. 190).
   
   Le devoir d'oubli est un mal nécessaire pour continuer à avancer. «[...] les souvenirs d'un homme et d'une femme qui se retrouvent ne sont pas les mêmes, l'un se souvient des choses que l'autre a oubliées, et vice versa, parfois on oublie parce que le souvenir fait mal et qu'il faut se persuader que ce qui est arrivé n'est jamais arrivé, on oublie le plus important parce que c'est le plus douloureux » (Chap. 5, p. 148).
   
   La quête essentielle de l'homme est celle du bonheur. Ce bonheur, il est très certainement présent autour de nous, mais nous ne savons pas le saisir. Il est à l'image de cet amour, cette passion, entre Gabriel et Inès. Aucun des deux n'a su le voir à temps. Aussi, est-ce pour cela que Fuentes semble désabusé: «Le bonheur est un piège passager qui nous cache les malheurs permanents et nous rend plus vulnérables que jamais à la loi aveugle du malheur» (Chap. 4, p. 110). Le bonheur nous cache les malheurs, c'est une étrange conception... Pourtant, ne disait-il pas, un peu plus tôt le contraire:«Souviens-toi de "La Lettre Volée" d'Edgar Poe. La meilleure façon de se cacher, c'est de se montrer. Si l'on nous cherche en pensant que nous avons disparu, on ne nous trouvera jamais à l'endroit le plus évident.» (Chap. 2, p. 47). Donc si je comprends bien, cacher les malheurs permanents derrières le bonheur éphémère est la meilleure façon de ne plus jamais les retrouver... La meilleure méthode pour oublier en définitive.
   
   
   La mère et la fille
   Encore un fil à exploiter, et pas le moindre: la Femme. Si j'ai évoqué l'Homme dans ce billet, il ne faut pas oublier que l'héroïne des chapitres impairs de Fuentes est la femme (dans le chapitre 1, c'est le sceau qui symbolise la féminité), avec cette histoire de retrouvaille mais également d'enfantement, comme si le cycle de la vie était là, et bien là.
   
   
   Le style dans tout cela
   Si Fuentes traite de thèmes profonds, et s'il fait appel à Rousseau ou Bergson, il ne faut pas s'y tromper, ce n'est pas un philosophe mais un écrivain. Et un excellent. Son style est au service de la narration, les nombreuses citations ci-dessus vous auront peut-être convaincu. Pour ma part, j'ai encore noté quelques citations qui sont des tours littéraires que j'aime particulièrement, dont un clin d'oeil au Mexique, thème de cette lecture commune:
   «Si un aigle était doué de parole, il aurait ce regard.» (Chap. 4, p. 124) en évoquant Gabriel Atlan-Ferrara avec malice.
   «[...] le pays des automythificateurs: Diego Rivera, Frida Kahlo, Siqueiros, maybe Pancho Villa... Un pays pauvre et dévasté exigeait peut-être un coffre plein de personnalités richissimes. Le Mexique: les mains vides de pain, mais la tête pleine de rêves.» (Chap. 4, p. 124) en évoquant Gabriel Atlan-Ferrara avec malice.
   
   
   Mon impression sur le livre
   J'ai réellement aimé ce livre, peut-être parce que j'ai tiré une ficelle dès le début et que je me suis emmêlé dans la pelote -le billet s'en ressent-, mais je n'ai pas encore fini de tirer et je sais que je reviendrai encore sur ce petit livre, qui est dense, très dense. Si on me demande ce que je pense de Fuentes, je réponds tout de suite qu'il peut postuler au prix Nobel de Littérature sans trop de problèmes. Je ne connais pas ses autres oeuvres, mais ma curiosité sera très certainement satisfaite dans les prochaines années, car je compte bien en découvrir plus sur cet auteur.
   
   Cette fois-ci, le billet est plus long que d'habitude et n'a vraiment pas le format "blog", mais tant pis. J'ai repris ici toutes les citations que j'avais notées, j'ai essayé d'organiser (plus ou moins) mon esprit pour extirper une substance de ce livre (je ne pense pas avoir réussi à faire ce que je voulais, mais tant pis, il est tard et je dois rendre ma copie aujourd'hui même...). Il me reste néanmoins une dernière chose à découvrir à propos de ce livre. Pourquoi ce titre? En quoi l'instinct d'Inez est fondamental... Fuentes écrit que cet instinct est intimement lié à "La Damnation de Faust". Cet instinct, c'est ce qui pousse Inez à transformer ses émotions en chant, la passion d'une certaine manière. Pourtant, au terme de l'existence, on se rend compte qu'il est vain d'être passionné. C'est bien dommage:
   «La profonde mélancolie avec laquelle Gabriel Atlan-Ferrara dirigeait l'opéra de Berlioz, si associé à l'instinct d'Inez, ressemblait à l'acte qui consiste à toucher un mur pour s'apercevoir qu'il n'existe pas.» (Chap. 8, p. 187)
    ↓

critique par Julien




* * *



Marguerite
Note :

    Quel roman!
   
   Deux histoires s'entrecroisent, deux amours impossibles: d'un côté, au XXe entre Londres et le Mexique, la cantatrice Inez Prada et le maestro Gabriel Atlan-Ferrara se rencontrent à trois reprises pour représenter la Damnation de Faust de Berlioz, ne vivant pas une histoire en réalité jamais vraiment commencée; de l'autre, une femme toute semblable à Inez est tirée de sa solitude par son semblable masculin, quelques millénaires plus tôt. Le narrateur choisit de consacrer un chapitre à chacun de ces destins tragiques, dont l'alternance au sein du récit suggère rapidement quelque lien mystérieux et intime entre Inez et son double du passé.
   
   
   Ce livre est extrêmement curieux. Il se lit d'une traite, mais l'impression reste assez confuse une fois le roman refermé lorsque, happé par le style harmonieux, le lecteur n'a pu s'empêcher de déflorer cet Instinct en quelques heures. C'est le troisième roman d'un cycle intitulé "Le Mal du Temps"*, ce qui me fait penser que ce n'est peut-être pas avec ce livre qu'il aurait fallu découvrir Carlos Fuentes. Si "L'instinct d'Inez" a sa propre identité et ne fait a priori pas appel à une lecture antérieure, c'est un roman déroutant, très complexe, demandant une connaissance minimale de l'histoire de Faust et offrant une trame assez opaque au lecteur. Comme bien souvent chez les auteurs hispano-américains, le fantastique s'immisce subrepticement dans le texte. La frontière entre réalité et illusion n'a pas de contours nets et le lecteur doit être prêt à s'embarquer à bord d'un étrange voilier, devant renoncer pour cela à ses réflexes cartésiens (si européens!). Au final, c'est une «lecture difficile allant de soi»: impossible à saisir totalement mais envoûtante grâce aux superbes images mises en scène par une plume séduisante (la traduction devant d'ailleurs s'approcher du texte d'origine, l'espagnol et le français ayant des structures presque identiques et un vocabulaire souvent proche). J'aurais sans doute préféré un livre moins étonnant pour découvrir Fuentes (mais les grands auteurs ne doivent-ils pas savoir ébranler les certitudes?) ; ce n'est que partie remise, car je lirais bien un autre de ses romans prochainement!
   
    «Criez, hurlez d'épouvante, hurlez comme l'ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu'en cet instant vous voyez passer dans l'air les chevaux noirs, les cloches s'apaisent, le soleil s'éteint, les chiens gémissent, le Diable s'est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c'est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l'animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s'il y allait de votre vie! » (p33)
   
   
   Ne vous fiez pas à la couverture immonde de Folio (je vous assure, de près c'est très laid) et ouvrez ce livre dès que vous en aurez l'occasion!
   
   
   * Fuentes commença à classifier la totalité de son œuvre sous le nom de La edad del tiempo (L'âge du temps) dans les années 1990.
    ↓

critique par Lou




* * *



Ambitieux
Note :

    Ambitieux, mais pas certain que ce soit réussi. A mes yeux, non, d’où le 3étoiles. Au lu de ce roman, j’aurais tendance à considérer Carlos Fuentes entre le chaînon manquant, ou l’improbable croisement d’un Richard Ford et d’un Gabriel Garcia Marquez. A l’instar d’un Mexique au confluent inconfortable des USA et d’une Colombie, avant-garde d’une Amérique toute sudiste.
   
   Il a la tentation de l’onirisme débridé d’un Gabriel Garcia Marquez mais tempéré de l’art du récit des Anglo-Saxons tel un Richard Ford. Equilibre instable, lecture tout aussi instable, où l’on passe de «zones d’inconfort» - propos éthérés, considérations dérapantes, morceaux d’intrigue oniriques – à des zones plus «habituelles», conventionnelles, certainement plus confortables à notre intellect occidental.
   
   Ambitieux car la construction de l’intrigue voit loin, très loin (très loin en arrière faudrait-il même dire!), mais pas trop réussi car «mal à accrocher», rebondissements heurtés, effets mal dosés ( ?).
   
   Gabriel Atlan-Ferrara est un jeune chef d’orchestre français au destin manifestement prometteur lorsqu’il monte «La damnation de Faust», de Berlioz, à Londres en 1940, en pleine période de bombardements; le «Blitz».
   Inès Rosenzweig est une jeune cantatrice mexicaine qui débute sa carrière à Londres, dans le choeur que dirige Gabriel, encore immature, déjà hors normes.
   C’est la première rencontre. Une rencontre inaboutie, conflictuelle à fleurets mouchetés.
   En viendront deux autres, plus tard, et même trop tard. Mais Carlos Fuentes ne se contente pas de ce synopsis. Il vient intercaler dans tout ceci des télescopages de temps monstrueux puisque nous remontons brutalement jusqu’à l’aube de l’humanité, faisant finalement appel au concept de métempsychose. Et je ne vous parle pas de personnages à peine introduits, qu’on oublie, et qui se révèlent avoir une importance insoupçonnée!
   
   Le tout est difficilement résumable et d’ailleurs je ne m’y lancerais pas au risque de déflorer certains ressorts du roman, habiles certes, mais compliqués ou peut-être mal mis en oeuvre?
   
   C’est compliqué, par moments pénible à lire, mais il y réside des moments fulgurants et de vraies idées. Du fond, il y en a, c’est plus avec la forme que j’ai du mal.

critique par Tistou




* * *