Lecture / Ecriture
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La vie d'Arseniev de Yvan Bounine

Yvan Bounine
  La vie d'Arseniev
  Printemps éternel

Ivan Bounine est né en Russie centrale en 1870, il publie son premier roman en 1909, Exilé en France dès 1920 il reçoit le prix Nobel de littérature en 1933,

Ses œuvres: "Le Village" (1909), "Le Monsieur de San Francisco" (1915), "La Nuit" (1925), il composa en exil en France des nouvelles recueillies dans "Les Allées sombres"et "La Vie d’Arseniev".

Il fait partie des figures emblématiques de l'émigration russe et ses écrits sont des classiques de la littérature de ce pays.

Il est mort en France en 1953.

La vie d'Arseniev - Yvan Bounine

Les neiges d'antan
Note :

   L’hiver est la meilleure période pour entreprendre un voyage dans la steppe russe, une troïka, des fourrures et à l’arrivée un énorme samovar.
   C’est ce que je vous propose à travers «la vie d’Arséniev» les souvenirs de jeunesse d’un héros qui ressemble comme un frère à Yvan Bounine.
   
   la Russie impériale jette ses derniers feux et nous voilà au sein d’une famille de la noblesse terrienne avec ses personnages hauts en couleurs et attachants.
   La mère effacée, le père qui dilapide au jeu la fortune familiale sans que jamais personne ne semble lui en tenir rigueur, les frères contraints d’aller chercher fortune au loin, les soeurs ombres fugitives à peine évoquées.
   L’on suit les tribulations de la famille au gré des pertes au jeu, des héritages, des récoltes et des désastres naturels, des fêtes religieuses, des voyages.
   Le héros dès l’enfance est d’une sensibilité exacerbée, il se tourne à l’adolescence vers l’écriture, la poésie.
   
   Le récit est fait de petites scènes, de tableaux de la vie russe et de descriptions d’une nature omni présente.
   La vie campagnarde, les travaux des champs, le passage des saisons, l’antique demeure, les senteurs, les couleurs sont superbement restitués.
   Les descriptions de la nature sont lumineuses, chaleureuses et empreintes d’une grande mélancolie. La mort est très présente aussi, angoissante et marquée de mysticisme (les fêtes religieuses, les icônes russes ...)
   
   Lorsque Yvan Bounine écrit «la vie d’Arséniev» il est en exil en France et le monde décrit dans son roman a disparu, balayé par l’histoire.
   Il sait nous communiquer l’amour de sa patrie, et grâce à une écriture pleine de poésie et de sensualité nous sommes gagnés par l’émotion.
   La magie a opéré, j’ai ressenti de façon poignante la perte, la nostalgie, l’atmosphère d’un bonheur définitivement perdu.
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critique par Dominique




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Ode magnifique à une Russie disparue
Note :

   Dans son Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez considère que Ivan Bounine est un des quatre plus grands styliciens russes du XX° siècle, avec Pasternak, Boulgakov et Nabokov. A la lecture de "La Vie d’Arseniev" , sous-titrée "Jeunesse", on ne peut que souscrire à ce jugement, tant l’écriture de cette fiction autobiographique vous ravit.
   
   Le premier écrivain russe à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1933) y conte l’enfance et la jeunesse passionnée d’Alexis Arseniev, dit Aliocha, sur le domaine familial de Batourino, et son éducation sentimentale auprès de Lika, dont la mort à la fin du roman sonne le glas de ses rêves, en même temps qu’elle lui ouvre le vaste monde.
   
   Aux côtés du jeune barine, "benêt blasonné", "vêtu du fameux pardessus plissé à la taille et de la casquette des nobles", nous découvrons ce monde de l’aristocratie terrienne russe, qui fut englouti par la Révolution d’Octobre. Le narrateur s’interroge: "Pourquoi est-il arrivé à la Russie ce qui lui est arrivé? Nous l’avons vue sombrer sous nos yeux en un laps de temps si incroyablement court!" Poésie mélancolique de la "décrépitude des hobereaux" et d’une Russie morte, dont le narrateur rêve sous la forme d’une jeune femme en deuil.
   
   Il brosse le portrait de ce père qu’il s’en veut de n’avoir pas su aimer comme il le méritait, ce hobereau oisif et charmant, qui chassait et jouait de la guitare, mais qui mena sa famille à la ruine. S’il parle peu de sa mère, "un être à part", il dit pourtant : "Je la sentis probablement, en même temps que moi-même." Et l’on comprend que celle qui était "la tristesse incarnée" joua un grand rôle dans la formation de sa personnalité tourmentée. Avec le personnage de son frère Georges, se dessine la silhouette de ces fils de famille qui s’engagèrent aux côtés du "peuple souffrant" en entrant dans la clandestinité. Le narrateur est perplexe sur ses motivations et sur ce qu’il considère comme le gaspillage des talents de toute une classe sociale.
   
   Au milieu de l’infini de la plaine russe, "dans un champ nu dont un Européen ne peut se faire aucune idée", revit tout un monde disparu : les messes à Rojdestvo, avec la "tiédeur, un air lourd chargé d’odeurs à cause de la foule, du flamboiement des cierges, du soleil inondant la coupole" ; les promenades dans le village de Stanoïa, "vieille ville de Russie", la vie quotidienne d’un collégien en pension chez des petits-bourgeois, les voyages à travers une "terre qui […] leurre perpétuellement".
   
   Mais ce qui fait le prix de ce livre, c’est la manière inimitable dont il est écrit. Gide l’a remarquablement définie dans une lettre à l’écrivain russe : "Lorsque j’écoute un récit de vous, j’oublie tout le reste : ça y est. Je ne connais pas d’œuvre où le monde extérieur soit en contact plus étroit avec l’autre, le monde intime ; où la sensation soit plus exacte et irremplaçable, les propos plus naturels et à la fois plus inattendus…" Les événements vécus avec acuité par Aliocha suscitent en effet chez lui des questions existentielles. C’est le corps écrasé de Senka dans la Crevasse qui lui fait éprouver la matérialité de la mort : "Qu’était-il maintenant?" C’est la mort de sa sœur Nadia, à l’occasion de "la nuit la plus terrifiante de son existence". C’est la disparition brutale de Pissarev qui l’angoisse : "Est-ce lui cette chose épouvantable…?" alors que les prêtres affirment que "Christ est ressuscité d’entre les morts".
   
   Quel art maîtrisé pour dire la joie de grandir dans "un océan de blé sans fin", dans une "contrée perdue", pendant les longs étés, la perception de "la magnificence divine du monde" auprès de la Crevasse, "le plus perdu de tous les coins perdus du monde", la "stupéfaction non exempte de souffrance" devant la splendeur d’une nuit de pleine lune ossianique, le frisson amoureux devant la jeune Sachka, "premier émoi de l’expérience humaine, la plus mystérieuse qui soit", "le sens réellement divin des couleurs du ciel et de la terre" : "Ce bleu lilas à travers les branches et le feuillage, je m’en souviendrai encore en mourant." Arseniev n’est-il pas celui à qui son père disait : "Mais toi, qu’est-ce que tu possèdes en dehors de ta belle âme?"
   
   Sur cette terre russe si bien décrite, nous assistons à la naissance du poète et de l’écrivain, comme une réminiscence, grâce à la lecture de Don Quichotte ou de Robinson Crusoé : "Dans un champ de chez nous, sous le ciel de Tambov, je me "rappelai" tout ce que j’avais vu ou vécu jadis, dans d’autres existences antérieures et lointaine, avec une si extraordinaire acuité que par la suite […] il ne me restait plus qu’à dire : oui, oui, c’est exactement ce que je me suis "rappelé" pour la première fois il y a trente ans!" Bounine nous livre son premier éblouissement pour Pouchkine, il nous explique comment les récits de Gogol prirent la forme de ce que l’auteur des "Âmes mortes" appelle le "corps vital", il nous rappelle "l’indicible beauté du Dit du prince Igor", il souligne comment "la poésie de l’âme et de la vie" devint sa vocation, ainsi que son père l’avait prédit.
   
   Et quelles belles pages que celles où le narrateur s’interroge sur l’écriture! C’est à Orel qu’il découvre comment il faut écrire : " … juste trois touches : neige , masures, et lumière rouge dans l’une d’elles… rien d’autre !" Et, un peu avant, décrivant une taverne de cochers, il dira : "Tableau de mœurs populaires? Non, vous n’y êtes pas ; seulement l’observation de ce plateau, de cette ficelle mouillée." A la question : "Ecrire sur moi. Mais comment ?", il répond : "Ecrire simplement ce que l’on sait, ce que l’on sent." C’est ce que Jacques Catteau dans sa préface à l’édition du Livre de Poche appelle "une poétique de l’existentiel". Il y met en relief cette "double tension de l’écriture de Bounine ; limpidité et complexité, concision et lyrisme, nervosité et somptuosité, éclat du soleil et velours de l’ombre.»
   
   Cette même ambiguïté est à l’œuvre dans la subtile description de la relation amoureuse qu’Aliocha entretient avec Lika. Celle-ci lui fera découvrir l’amour, ce "nouveau lien terrible", mais aussi "l’éternel leurre de l’amour absolu". Après de nombreux atermoiements, les deux amants finiront par travailler aux statistiques, dans la ville de Poltava, en Petite Russie, chez Georges, le frère d’Aliocha. Ce dernier, en perpétuelle quête d’ailleurs, ne saura pas se contenter de cet amour. Ils en connaîtront l’usure et, dévorée par la jalousie, Lika finira par quitter définitivement son "cosaque errant". Quand Aliocha retrouvera sa trace, il apprendra en même temps qu’elle vient de mourir d'une pneumonie. Bien plus tard, il la verra en rêve et éprouvera "une fusion charnelle et spirituelle si complète" qu’elle lui procurera un sentiment de plénitude intense jamais éprouvé. Et c’est sur cette notation, qui exalte l’absolu de l’amour, que s’achève le roman.
   
   Dans cette ode magnifique à une Russie disparue, un jeune homme, sensible au "détail infime, à l’impression la plus fugitive", s’interroge sur l’absurdité du monde, symbolisée par la mort d’un Lermontov, tué par "un énorme vieux pistolet brandi par un certain Martynov". Combattant sans cesse "avec l’irréalisable", il nous fait approcher la propension de l’âme russe à l’oisiveté et à la rêvasserie, sa folie suicidaire, sa fascination pour l’autodestruction. Mais surtout un jeune homme, qui rêvait d’être "un khan en Crimée", y contemple ce qu’il fut et se demande ce qu’il est devenu.
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critique par Catheau




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Nobel de littérature
Note :

   1870-1953. Prix Nobel de littérature en 1933. Né à Voronej dans une famille noble. Peintre de la nature, styliste, ses récits décrivent le monde de la campagne avec sa misère et ses moujiks. Ami de Tchékhov, admirateur de Pouchkine (Lauréat du prix Pouchkine en 1901 pour "La chute des feuilles") et de Tolstoï, il est élu à l’Académie impériale de Russie en 1909. La Révolution de 1905 accentue l’évolution de ses thèmes, le passé de la Russie, son folklore, sa langue, ses traditions paysannes (Le village 1910, Valsec 1911). La Révolution de 1917 le pousse à l’exil en 1920. Il meurt à Paris.
   
   En 1930, il publie "La vie d’Arséniev", œuvre autobiographique, requiem d’une vieille Russie
   
   Arseniev, double de Bounine, retrace ses années d’enfance et d’adolescence au sein d’une famille aisée dont "l’origine se perd dans la nuit des temps". Choyé, privilégié, l’enfant s’épanouit au cœur d’une nature qui lui offre liberté, espace et rêverie. La steppe dans cette contrée perdue développe en lui le sens de la beauté du monde par ses odeurs, ses couleurs, ses sons. Il est en résonance avec ce monde enchanteur qui l’accompagne dans sa solitude. Mais les années de pensionnat l’arrachent au cocon familial, la ruine de ses parents l’obligent à subvenir à ses besoins. Aux côtés de son frère impliqué dans le mouvement socialiste, il fréquente les milieux contestataires. Bientôt le déclin de cette Russie ancestrale annonce les transformations profondes qui vont bouleverser ce pays figé dans une passivité acceptée.
   
   Récit mélancolique écrit en exil "combien cette époque de ma première jeunesse, aube mystérieuse et lointaine de mon existence terrestre, me paraît aujourd’hui singulière, fabuleuse, indéchiffrable, transformée par le temps en une vie à part qui m’est étrangère". Interdit de publication pendant la période stalinienne, réhabilité en 1965-1967, publié en France en 1987. Un autre de ses livres, "Les allées sombres", rassemble des nouvelles écrites à Grasse entre 1938 et 1944.

critique par Michelle




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