Lecture / Ecriture
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Un Juif pour l’exemple de Jacques Chessex

Jacques Chessex
  Le vampire de Ropraz
  L'économie du ciel
  Incarnata
  Un Juif pour l’exemple
  Le dernier crâne de M. de Sade
  L'interrogatoire
  La Mort d’un juste

Jacques Chessex (prononcer Chessê), est un écrivain suisse né en 1934. Il a principalement écrit des poèmes et des romans et a obtenu le Prix Goncourt en 1973 pour "L'ogre". (Il est le seul écrivain suisse à avoir reçu le Prix Goncourt)
Il a également reçu le Prix Jean Giono en 2007.
Il a succombé le 9 octobre 2009 à un malaise cardiaque dans une bibliothèque publique suisse alors qu'il répondait à une personne qui lui reprochait son soutien à Roman Polanski récemment incarcéré dans ce pays.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Un Juif pour l’exemple - Jacques Chessex

La hache qui fend la mer gelée
Note :

   C'est d’un double coup de hache dont je veux parler ici, le premier c'est celui qui atteint Arthur Bloch le personnage du livre de Jacques Chessex. Le second coup celui reçu par la lecture de ce livre.
   Il est très court, très dense, très ramassé, puissant, d'une violence inouïe que l'on reprocherait à l'auteur si cette histoire n'était pas une histoire vraie et j'ai vraiment pensé en le lisant à la citation de Kafka qui dit «Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous».
   
   1942 à Payern une petite ville suisse riche et cossue mais qui souffre de la guerre proche, le chômage et la pauvreté touchent une partie de la population.
   La ville est atteinte par l'épidémie de haine et de bêtise venue d'Allemagne.
   Oubliée la carte postale de la suisse verte et riante, fleurie, propre, tout cela est dénaturé par l’apparition des croix gammées, de l’antisémitisme ordinaire.
   
   Un petit groupe d'hommes, les plus médiocres de la petite communauté, brutes pleines d’envie, fanatiques excités par un pasteur fou, vont s'en prendre à un juif non pas pour le voler ou par vengeance, non seulement "pour l'exemple".
   
   Le récit de ce crime est très court mais d'une telle force, d’une telle férocité, qu’on ressent la fureur des criminels que l’on se sent soi même agressé.
   Cette violence dépasse la compréhension.
   Les criminels seront arrêtés mais nulle compassion pour la victime dans la ville, nul soutien à sa famille, seulement l’indifférence et parfois un ricanement complice.
   
   Ecrit à la manière d’un compte rendu froid et lapidaire car c’est peut-être la seule façon de rapporter des faits aussi monstrueux. Il sait dire avec une grande sobriété dont on lui sait gré, cet acte impensable, inimaginable.
   Il avait 8 ans au moment des faits, on sent encore dans son récit la stupeur devant ce geste inouï, la honte et l’incompréhension qui l’habitent encore.
   Il lui a fallu une vie pour témoigner et nous confier cette histoire: sa rencontre avec le mal absolu.
    ↓

critique par Dominique




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Paisible la Suisse?
Note :

   Ah, la Suisse! Ses vaches, son chocolat, ses banques, quoi de plus paisible! L'écrivain suisse Jacques Chessex a peut-être décidé de briser cette image d'Epinal. En tout cas, après son "Vampire de Ropraz" qui mettait en lumière les pratiques nécrophiles d'un hameau tranquille au début du XXe siècle, le voilà nous racontant ses propres souvenirs d'enfance, pendant la Seconde Guerre mondiale à Payerne où il naquit en 1934.
   
   Payerne, 1942, "les lieux sont beaux, d'une intensité presque surnaturelle [...]. Campagnes perdues, forêts vaporeuses à l'odeur de bête froide à l'aube, vallons giboyeux déjà pleins de brume, harpes des grands chênes à la brise tiède." La guerre? Elle est ailleurs, la Suisse ne craint rien, son armée vaincra si besoin. Pourtant, le mal est déjà là et depuis des années, les partisans de la renaissance intérieure appellent à l'ordre nouveau promu par les voisins allemands. Les sympathisants du parti national socialiste sont regroupés en un groupuscule clandestin mais très actif. C'est que les répercussions de la crise des années 30 ont fait monter le nombre des chômeurs à dix pour cent de la population: "mécontentement, pauvreté, viol, ivrognerie, accusations opiniâtres", il faut un responsable, tout désigné par les Allemands.
   C'est qu'à Payerne, la haine antisémite a son chef, le pasteur Philippe Lugrin, "un antisémite forcené membre de la Ligue Vaudoise, puis du Front, puis de l'Union nationale, qui a choisi le territoire de la Broye pour s'infiltrer parmi les chômeurs, les petits paysans ruinés et les ouvriers menacés de perdre leur emploi."Les sympathisants du fascisme ne manquent pas à ses réunions, au premier rang desquels Fernand Ishi qui avec quelques autres ont prêté serment au parti nazi. Paisible la Suisse?
   
   Au printemps 1942, Ishi et sa bande décident passer à l'acte car il est temps de montrer au monde comment il faut traiter les Juifs. On choisit une victime, Arthur Bloch, marchand de bestiaux bernois, on organise un guet-apens, on l'assassine puis on le découpe en morceaux avec d'immerger ses restes dans le lac de Neûchatel. La bande des cinq est rapidement arrêtée et jugée. A aucun moment ses membres ne manifestent de regrets, au contraire, tous sont fiers de faire progresser la cause.
   
   Le fanatisme, la violence et la bêtise ont présidé à l'assassinat d'Arthur Bloch. Sans luxe de détails et d'une façon assez froide, Chessex se penche sur la honte de son pays, celle que l'on veut taire, mais qu'il est pourtant préférable d'exorciser. Il va à l'essentiel du drame.
   
   J'avais noté ce livre depuis un certain temps, mais j’ai vu une vidéo documentaire datant de 1977 (Les archives de la Télévision Suisse Romande). Un journaliste suisse rencontre alors les protagonistes de cette histoire, habitants, commerçants, avocats et même un des accusés reconnu coupable. On comprend en la voyant que Jacques Chessex a certainement puisé aux témoignages de ces acteurs du drame, alors vivants, pour écrire son roman.
   
   L'écrivain intervient d'ailleurs lui-même dans ce documentaire où il déclare: "...ces assassins auxquels je n'en veux absolument pas, le pardon, la réconciliation dans mon coeur et dans mon esprit sont absolus, mais ils me font peur encore." Propos assez troublants à mes yeux: qu'a-t-il lui, Jacques Chessex à pardonner ou pas à ces bouchers? Mais le temps a passé depuis 1977 et aujourd'hui dans son livre, il écrit: "Quand Jankélévitch déclare imprescriptible tout le crime de la Shoah, il m'interdit d'en parler hors de cet arrêt. L'imprescriptible. Ce qui ne se pardonne pas. [...] Je raconte une histoire immonde et j'ai honte d'en écrire le moindre mot." Jacques Chessex n'est certainement pas aussi apaisé qu'il le déclarait alors, peut-être n'a-t-il pas réussi à se débarrasser des spectres de son enfance. Ou peut-être que ses propos de 1977 pourraient porter à confusion et n'être pas aussi significatifs (vendeurs?) que ceux de Jankélévitch...

critique par Yspaddaden




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