Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'origine de la violence de Fabrice Humbert

Fabrice Humbert
  L'origine de la violence
  La fortune de Sila
  avant la chute

Fabrice Humbert est un professeur de lettres et écrivain français.

L'origine de la violence - Fabrice Humbert

Le vendeur vantant vend
Note :

   Prix Renaudot Poche 2010
   
   
   De passage à Paris je suis entrée dans une librairie, jusque-là rien d’extraordinaire, souhaitant un renseignement j’attendais patiemment mon tour pour interroger un vendeur, celui-ci vantait de façon très convaincante les mérites d’un roman français… j’ai tendu l’oreille... et j’ai très bien fait.
   
   Un jeune professeur de français, accompagnant ses élèves en voyage scolaire, visite le camp de Buchenwal. Accrochée sur un mur du musée du camp une photo attire son attention, là sur la photo un détenu sosie de son père, mais il est impossible que l’homme de la photo soit son père, celui-ci est bien vivant, il n’a jamais été prisonnier, personne dans la famille n’a été déporté, alors?
   Ici commence une enquête qui plonge le narrateur dans l’horreur des camps, dans les archives de Buchenwald. Il cherche les documents, les témoins qui pourront l’éclairer.
   «Dans le calme de l’Ettersberg, le souvenir des cinquante-trois mille morts faisait se lever une armée d’ombres silencieuses. Je m’avançais dans le brouillard avec une légère angoisse. Aux aguets comme si j’étais en attente.»

   
   Il apprend l’identité de l’homme de la photo: David Wagner, mais rien en apparence ne relie cet homme à sa famille. Il part sur les traces des autres personnages de la photo, tous nazis notoires.
   Enquêteur tenace, ses recherches vont le mener à Göttingen, à Berlin, mais surtout dans sa propre famille. C’est une quête des origines, du sens du mot «filiation».
   
   On retrouve dans ce roman le thème central d’«Un juif pour l’exemple» le thème de la violence, du mal absolu. Traité de façon totalement différente et avec un grand talent, le narrateur obsédé par la violence, y compris celle dont il est capable.
   «Depuis toujours, la peur et la violence m’ont hanté. J’ai vécu dans ces ténèbres. J’ai toujours craint qu’on m’entraîne, m’attache, m’écorche, comme un animal nuisible.»
   
   Fabrice Humbert invite dans son roman, Primo Levi et Jorge Semprun, il réussit le tour de force d’écrire un roman profondément humain, très bien documenté, historiquement et psychologiquement juste et qui se lit avec un sentiment d’urgence très fort.
    ↓

critique par Dominique




* * *



Honte, trahison, vengeance
Note :

   Le narrateur, un jeune professeur de lettres, accompagnant ses élèves dans un voyage culturel en Allemagne, leur fait visiter Weimar et sa région. Là, ils vont suivre les traces de Goethe et de Schiller qui ont vécu et arpenté cette partie du Land de Thuringe au XIXe siècle.
   Au cours d'une sortie dans la forêt de l'Ettersberg, le professeur et ses élèves vont être amenés à visiter un lieu beaucoup moins romantique: le camp de concentration de Buchenwald.
   
   Dans le musée, une photographie va brusquement attirer son attention. Sur ce cliché, pris en décembre 1941, le médecin du camp s'est fait photographier avec quelques prisonniers en arrière-plan. C'est justement le visage de l'un de ceux-ci qui va profondément déranger le jeune homme: l'un des prisonniers accuse en effet une troublante ressemblance avec son propre père.
   Bien évidemment, l'homme de la photographie ne peut pas être son père, celui-ci étant né en 1942, l'année même où mourra le prisonnier de Buchenwald.
   
   Intrigué, cependant, le jeune homme ne compte pas en rester là et décide d'en savoir plus sur cet inconnu. De retour à Paris, il va même informer son père de cette étrange ressemblance. Mais celui-ci, bien qu'admettant la similitude des traits, ne semble éprouver qu’indifférence face à cette découverte.
   Continuant ses investigations, le jeune professeur de lettres va finir par découvrir l'identité de l'inconnu: un juif nommé David Wagner.
   Le narrateur, au vu de cette découverte, se trouve dans une impasse: comment expliquer cette ressemblance entre son père et un déporté juif, mort en 1942? Le jeune homme est en effet issu d'une famille de riches notables normands qui a priori n'a jamais compté de membres d'origine israélite.
   C'est cependant à force de recherches, de recoupements et de témoignages d'anciens déportés, que peu à peu la vérité va se faire jour. Dénouant patiemment l'écheveau embrouillé d'anciennes archives, le jeune homme va exhumer de bien inavouables secrets.
   
   Dans la même veine que «Les Disparus» de Daniel Mendelssohn, qui s'appuyait sur des faits authentiques, Fabrice Humbert nous offre une œuvre de fiction ayant elle aussi pour argument principal un douloureux secret de famille dont les origines remontent à la sombre époque de la montée du nazisme, bientôt suivie par l'orchestration de la «solution finale».
   
   Mais ici les causes du drame s'avèrent beaucoup plus inavouables que celles décrites par Mendelssohn dans son ouvrage. Ici sont décrits les petits travers d'une certaine bourgeoise française qui, lors des années de l'Occupation, n'a pas hésité à recourir à la délation, que ce soit par jalousie, par intérêt, ou pour toutes autres raisons, mais aussi du fait de ce vieil antisémitisme latent, (qui n'est nullement l'apanage des populations d'outre-Rhin) habilement dissimulé derrière une façade de respectabilité et d'humanisme, mais qui, de l'affaire Dreyfus au régime de Vichy va se déchaîner et exhiber au grand jour ses aspects les plus ignominieux.
   
   Le lecteur qui aura lu «Les Disparus» avant «L'origine de la violence» trouvera certainement le roman de Fabrice Humbert moins perturbant émotionnellement que l'ouvrage de Daniel Mendelssohn, sentiment dû au fait que les personnages ici décrits ressortent de la fiction et ont donc de par ce fait moins d'impact que les visages réels rencontrés lors de la lectures des «Disparus».
   
   Reste cependant que «L'origine de la violence» est un roman captivant qui nous entraîne, à la suite du narrateur, dans une recherche de la vérité qui va s'avérer pleine de surprises et de mystères. On ne peut que saluer l'habileté de l'auteur qui nous livre ici un récit captivant sur la quête des origines, sur la honte, la trahison, la vengeance et, pour finir, sur le pardon et la réconciliation.
   ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Psycho-généalogie
Note :

   Un professeur de lettres emmène, lors d'un voyage scolaire à Weimar, ses élèves à Buchenwald. Il découvre dans le musée une photographie sur laquelle figure un détenu qui ressemble trait pour trait à son père, Adrien Fabre. Stupéfait et hanté par l'étrange ressemblance, il entame une enquête...
   
   "L'origine de la violence" est un très bon roman, chers happy few, qui mêle de manière habile et puissante l'histoire individuelle et l'histoire collective. Le narrateur exhumera, au cours de ses recherches, une partie (pas si cachée que ça) de son histoire familiale et découvrira celle de Buchenwald.
   
   Construit en deux parties, la première consacrée à l'enquête proprement dite et à la reconstitution de la vie de David Wagner, le mystérieux inconnu de la photo et la deuxième mettant en scène les conséquences de cette enquête dans la vie personnelle du narrateur, ce roman interroge, de manière j'ai trouvé assez personnelle, le Mal absolu, la responsabilité individuelle et le sens de l'Histoire. La grande force de "L'origine de la violence" est de présenter la quête du narrateur comme une tentative de réponse à la violence qui l'habite depuis son enfance, faisant finalement de son histoire une enquête de psycho-généalogie tout à fait crédible. A ce titre, les rapports compliqués que le narrateur entretient avec son père et son grand-père, qui prennent place dans une réflexion plus vaste sur cette famille de notables sont très intéressants. Les passages qui se déroulent à Buchenwald sont très durs mais la violence et la barbarie sont mises à distance par un style plutôt neutre tout à fait bienvenu, qui permet d'éviter la surenchère, les faits se suffisant à eux-mêmes. Enfin, j'ai beaucoup apprécié la vision de l'enseignement: le narrateur étant prof de lettres, il se livre à des réflexions sur le métier, la violence que les profs subissent parfois, la façon de gérer les adolescents tout à fait pertinentes (en tout cas, je m'y suis beaucoup retrouvée, deux passages notamment m'ont semblé criants de vérité). Au final, c'est un roman dont je recommande vivement la lecture, chers happy few, et si j'en crois la presse, je ne suis pas la seule!
   
   316 pages denses
    ↓

critique par Fashion Victim




* * *



Despite all my rage
Note :

    Je fuis de plus en plus les récits traitant de la guerre et de la Shoah, dont la prolifération ces dernières années a fini par me dégoûter un peu du sujet. Malgré les critiques très positives lues çà et là au sujet de "L'Origine de la Violence" de Fabrice Humbert, j'ai donc abordé ce livre avec une certaine appréhension. Voilà un essai transformé qui fait de cette lecture une excellente surprise: ce titre fait partie de ceux qui m'ont le plus marquée cette année.
   
   Difficile d'innover en traitant d'un thème aussi présent dans la littérature depuis maintenant un certain nombre d'années. Et pourtant, c'est ce que Fabrice Humbert parvient à faire en nous livrant ici un roman très personnel, où l'histoire présente du narrateur se mêle au parcours de son père et de son grand-père, le récit intime s'imbriquant à un cadre historique peu anodin. Avec beaucoup de justesse, le narrateur parvient à faire co-exister la petite histoire et la grande Histoire (comme l'a déjà souligné Fashion), apportant au passage un regard neuf sur le nazisme et l'Allemagne qui en a découlé.
   
   C'est d'ailleurs le principal mérite de ce livre, qui évite à mon sens tous les écueils du genre: les clichés, les invraisemblances, les mièvreries, les descriptions complaisantes de scènes barbares, sans parler des pages d'Histoire hachées par le menu et recrachées avant digestion au beau milieu d'une vague trame romanesque.
   Au contraire, l'auteur aborde de façon originale son sujet. La guerre, les déportations, la Shoah, le destin des bourreaux puis de l'Allemagne éclatée jusqu'en 1989, voilà autant de grands événements qui sont traités de manière détournée puisque le narrateur n'est autre qu'un professeur dans un lycée franco-allemand qui cherche avant tout à connaître ses origines pour mieux comprendre la violence qui l'habite. Le lecteur suit ainsi pas à pas le narrateur, dans un récit émaillé d'événements personnels et familiaux qui sortent en partie de l'atmosphère oppressante de la toile de fond (en partie, car tout est finalement lié de façon plus ou moins directe à l'objet des recherches du narrateur). En choisissant cette structure, Fabrice Humbert parvient à mon avis à écrire un roman très crédible, qui m'a de plus particulièrement touchée puisque j'ai trouvé certaines similitudes entre ce parcours et mon propre rapport à l'Allemagne. Et ce, jusqu'aux impressions partagées au sein de Buchenwald, de Weimar ou de Berlin, à tel point que cette lecture n'a cessé de me troubler en raison de l'écho très particulier qu'elle trouvait en moi (à l'exception de la vision très occidentale de la RDA, avec laquelle je ne suis pas entièrement d'accord).
   
   Je ne peux que vous recommander sans réserve "L'Origine de la Violence". Ne vous laissez pas décourager si, comme moi, vous évitez en général les titres traitant des camps de concentration, de la guerre ou de la Shoah. Car l'auteur signe ici un livre puissant, fin, dense mais d'une grande clarté, un roman dont l'histoire passionnante n'a d'égale que la pertinence des observations et la fluidité de la narration. A cela s'ajoute une écriture particulièrement agréable. Fabrice Humbert est un auteur qui ne cherche pas la facilité, et qui s'en sort très bien. Son "Origine de la Violence" est remarquable. C'est un texte qui a su à la fois m'intéresser et m'émouvoir, un titre que je recommande depuis autour de moi et dont le souvenir n'est pas près de se ternir.
    ↓

critique par Lou




* * *



A la recherche de la source du mal
Note :

    «L’origine de la violence». Quel titre! Digne d’une thèse! Mais soyez rassurés, il s’agit bien d’un roman ; tout à fait passionnant par-dessus le marché (enfin, c’est mon avis perso), et qui se lit fort bien.
   Pourquoi ce titre?
   
   Le narrateur, un jeune prof, doit s’avouer qu’il porte en lui une grande violence ; une violence qu’il gère avec difficulté parfois et qu’il identifie comme réponse à la peur, à l’angoisse qui le hante depuis son enfance et façonne sa vision du monde. «Je suis l’homme le plus gentil du monde. Avec mes élèves de sixième et cinquième, je suis l’homme le plus doux qui soit. […] Mais l’envers du décor, c’est l’autre homme. Celui qu’un mot agresse, qu’une élévation de la voix inquiète, met sur ses gardes, comme un animal. Celui qu’un geste trop brusque du bras alerte. Celui qui se réveille le matin plein d’angoisse et qui doit organiser ses pensées pour faire le bilan de sa vie et déclarer : ‘Il n’y a aucun motif d’inquiétude, calme-toi.’ Et par conséquent, celui qui ne supportera pas le mot agressif, la voix trop forte, ou le geste brusque. Celui qui sentira la violence monter en lui comme une furie. Et qui sera prêt à frapper, comme il l’a fait dans la rue, lorsqu’un excité a tapé sur sa voiture…".
   
   Il va tenter de trouver l’origine de cette violence, «la source et le lieu du Mal», pour «l’arracher et faire place nette». Sa quête personnelle, son histoire individuelle et familiale, le lie étroitement au grand Mal du XXe siècle, l’Histoire du IIIè Reich et l’univers des camps de concentration. Son interrogation sur l’origine de la violence devient une réflexion sur le «Mal absolu», cette «folie qui s’empare des hommes» sans se limiter à une époque ou à un lieu en particulier : «J’avais la conviction que le nazisme n’était pas un événement ponctuel, mais l’achèvement d’un mal qui sinuait depuis l’origine dans le cœur des hommes.» Mal qui se prolonge pourtant, si l’on pense par exemple à l’affaire Ilan Halimi, à laquelle le narrateur ne manque pas de faire allusion.
   
   Le point de départ du roman est une visite du camp de concentration de Buchenwald, à 8 km de la ville de Weimar, dans le cadre d’un voyage scolaire que le narrateur accompagne. Il y trouve une photo qui lui cause un choc : elle représente le médecin du camp, et derrière celui-ci, un détenu qui est le parfait sosie de son père qui, pourtant, n’était qu’un bébé à l’époque. Intrigué par cette photo, il mène son enquête pour découvrir que le détenu de la photo est en fait son vrai grand-père… Par la même occasion, il apprend qu’il y a dans sa famille des secrets qu’il ignorait totalement jusque là ; que ses origines ne sont pas celles qu’il croyait. Il va s’acharner pour connaître la vérité. Celle du séjour et de la mort de son grand-père David à Buchenwald dans la première partie du roman ; et dans la deuxième, celle cachée par sa famille, par son grand-père adoptif surtout qui considère que «l’essentiel, c’est l’oubli», que «la vie est dans l’oubli», et qui attend le seuil de la mort pour donner sa version des faits à son petit-fils.
   
   C’est un roman intelligent, foisonnant, truffé de références littéraires (Dante, Goethe, Primo Levi, Semprun, Malraux, Artaud…), artistiques (Rubens, Bosch…), philosophiques (Hannah Arendt, Heidegger…), mais jamais prétentieux pour autant! En même temps, il est haletant comme un bon roman policier qu’on a du mal à lâcher avant la dernière page!
   
   Certains lui ont reproché un manichéisme trop appuyé… ce n’est pas complètement faux pour ce qui est «bouchers» nazis, mais je ne vois pas trop comment parler des horreurs commises par eux d’une manière nuancée…? Les autres personnages sont tout de même assez finement dessinés, avec leurs côtés clairs et obscurs, les «mauvais» n’étant pas toujours ceux que l’on soupçonne…
   
   Ce que j’ai personnellement beaucoup apprécié, c’est que l’auteur ne fasse pas systématiquement l’amalgame «Allemands = nazis / nazis = Allemands» quand il est question ou des nazis ou des Allemands… j’ai bien noté aussi qu’il a une vision de l’Allemagne qui tient compte des cicatrices de son Histoire, si souvent ignorées (plus ou moins volontairement) par les autres nations (je les comprends pourtant…) et du travail de mémoire en profondeur qu’elle a entrepris depuis la fin de la guerre, sans jamais chercher à amoindrir sa faute!
   «… j’avais besoin de l’Allemagne pour accomplir mon projet. Je revenais à la source du Mal, si je puis ainsi parler d’un pays que j’aime et qui expie encore, par la mémoire, sa folie furieuse. Mais je suis sûr que je n’aurais jamais pu l’aimer s’il n’était pas, encore maintenant, ce pays souffrant, à la fois puissant par son économie, pays bourgeois, installé, fier de son rang de premier exportateur mondial, et malade encore de sa mémoire, revenant en permanence sur ses crimes, d’une façon à la fois étouffante et obstinée…»
   

   Un bémol que j’apporterais au roman? Oui, à mon goût l’explication de l’origine de la violence que le narrateur ressent au fond de lui-même n’est pas suffisante, ou du moins, elle n’a rien d‘original. Nous ressentons tous la même chose à un moment donné. Le rapport entre sa violence à lui et la barbarie de l’Histoire n’apparaît pas clairement, ou mieux, disons que le lien entre les deux ne me semble guère contraignant. Mais vous me direz qu’il est le premier à faire le constat qu’au fond, son histoire est un peu celle de tout le monde, une histoire «sans intérêt et fascinante», une histoire que nous avons tous vécue, nous, les «petits-fils de la guerre et du massacre», une histoire que nous pourrions tous raconter à sa place…
    ↓

critique par Alianna




* * *



Histoire banale et terrifiante
Note :

   Encore un livre sur le nazisme et la Shoah, dira-t-on. Après La mort est mon métier, après Nuit et Brouillard, après Si c'est un homme, après Le choix de Sophie, après Les Bienveillantes, est-il possible d'ajouter encore à l'indicible?
   
   Dans son troisième roman, Fabrice Humbert réussit pourtant ce tour de force de plonger dans le Mal absolu du III° Reich avec une puissance de suggestion et une émotion qui forcent l'admiration, venant d'un si jeune écrivain.
   
   A l'occasion d'un voyage au camp de Buchenwald, un jeune professeur, qui enseigne dans un lycée franco-allemand, découvre avec stupeur la photo d'un détenu qui ressemble à s'y méprendre à son propre père Adrien. Il n'aura de cesse de découvrir qui est cet homme et ouvrira la boîte de Pandore d'un secret de famille longtemps dissimulé par tous les membres de sa famille, et par son père au premier chef!
   
   On ne peut qu'admirer la façon dont se fait la révélation au terme d'une quête qui associe habilement les recherches sur le terrain, la consultation des archives, la rencontre avec des témoins de l'époque, la confrontation avec un père dont le narrateur croit qu'il ignore tout et qui a fait justice à sa manière, bien avant lui. Les thèmes de la filiation et de la bâtardise sont traités avec pudeur et sensibilité, tant à travers le personnage du père Adrien, qui laisse son fils mener sa propre enquête, sans jamais lui fournir un seul indice, qu'à travers le grand-père Marcel Fabre, dont le narrateur porte le nom, et qui se confie à son petit-fils au moment de mourir, dans des pages pleines d'émotion.
   
   L'existence et la mort du prisonnier de la photo, David Wagner, grand-père du narrateur par le sang, sont décrites avec une puissance de suggestion que l'on n'oublie pas. Des personnages terrifiants surgissent sur le devant de la scène. Il y a l'homonyme du détenu, le médecin SS du Revier, le docteur Erich Wagner et sa "Parabole du Juif", préfiguratrice de la mort de David Wagner par injection de poison. Il y a surtout Ilse Koch, l'épouse du commandant du camp, amazone sadique, cravachant ou bastonnant les détenus au gré de son bon plaisir, "une créature d'un autre monde, absolument inhumain".
   
   Car l'intérêt du livre réside essentiellement sur une réflexion sur la violence, violence institutionnalisée du III° Reich, mais surtout violence intime, celle que chacun porte en soi. Force qui pousse les bourreaux à martyriser ceux qu'ils ne considèrent plus comme leurs semblables; pulsion irrépressible d'un Français qui dénonce son "gendre juif et arriviste" parce qu'il le déteste et veut s'en débarrasser; violence que le narrateur perçoit en lui quand il tabasse un passant dans la rue ou quand il se souvient de n'avoir rien fait pour empêcher qu'un copain d'enfance, Richard, ne devienne une tête de turc.
   
   Dans ce très beau roman, Fabrice Humbert "fait le tour de sa double famille", raconte "l'histoire banale et terrifiante d'un homme qui voulait épouser une femme pour de l'argent, qui en aimait une autre parce qu'il l'aimait et qui fut déporté dans un camp par son futur beau-père". En partant en quête de sa généalogie familiale, il "écout[e] les résonances, [il] tress[e] les fils de la violence" et revient sur le destin européen. Ce faisant, il écrit un livre puissant dont on ne sort pas indemne.

critique par Catheau




* * *