Lecture / Ecriture
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Ces murs qui nous écoutent de Spôjmaï Zariab

Spôjmaï Zariab
  La plaine de Caïn
  Ces murs qui nous écoutent

Ces murs qui nous écoutent - Spôjmaï Zariab

Les murs ont des oreilles, et les anges sont sourds!
Note :

   Second recueil de nouvelles de cette auteure afghane que je lis après 'La plaine de Caïn'
   Ce livre est bilingue, français dans sa première partie, est en langue persane ensuite. La partie française est écrite en noir (ainsi que les dessins) la deuxième moitié en rouge, illustrations comprises, mais celles-ci ne sont pas les mêmes qu'au début. Ces illustrations sont des dessins au trait de l'auteur. La traduction comme pour «La plaine de Caïn» est de Didier Leroy, mais seulement trois nouvelles dans ce livre et une postface indispensable de Michel Barry pour comprendre le vécu de l'oeuvre de Spôjmaï Zariâb.
   
   «La carte d'identité» il y a un an, huit mois et onze jours que «Petit père», adolescent de 15 ans, n'est pas sorti d'une petite pièce retirée. Sa seule visite est sa mère qui lui porte ses repas et quelques nouvelles du dehors, du monde. Il n'a plus de carte d'identité, et trop grand pour son âge, sa mère craint qu'il ne soit enrôlé de force dans l'armée. Ses frères et soeurs sont morts en bas âge, son père a fui dans les montagnes. Il se souvient de son enfance, l'amour que lui porte sa mère, l'école avec vue sur les montagnes afghanes. Une enfance pauvre et heureuse, mais ailleurs des gens ont décidé que la paix financièrement, ne rapportait pas assez, alors «Petit Père» voit son âne déchiquetée par une bombe, lui est blessé également, et est contraint de vivre caché. Sa mère décide de partir à la recherche de cette précieuse carte d'identité; «Petit Père» attend son retour...
   
   Dans «La chasse aux anges», une femme vaquant à ses occupations culinaires répond aux questions de sa fille qui regarde tomber la neige! Elle se rappelle avoir vingt cinq ans plus tôt posé les mêmes questions à sa grand-mère. Ce sont des anges qui font tomber la neige, mais d'anges gardiens ils se transforment en anges espions, notant tout nos faits et gestes pour le jugement final. Ce fut la fin de l'angélisme enfantin, va-t-elle vingt cinq ans plus tard reproduire la même erreur?
   
   «Ces murs qui nous écoutent», sorte de 1984 à l'oriental, «Big Brother» est remplacé par «Grand personnage». Une femme dans un bureau voit ses collègues maigrir, certains quittent leur lieu de travail et disparaissent tout simplement, que deviennent-ils? Un jour elle commence à lire un livre sorti de sa poche, un de ses collègues la regarde et lui donne rendez-vous. Il lui avoue que lui aussi il a des livres, que son épouse pense qu'il est fou. Ils voudraient être seuls, pouvoir parler, mais pas un seul endroit n'est sûr! Une nouvelle magistrale sur la domination et l'esclavage moral, résultat d'un lent conditionnement par une société ultra totalitaire. Évidement les premières cibles sont les rapports humains et le savoir par l'intermédiaire des livres.
   
   De la mère voulant sauver le seul fils qui lui reste à autre femme repensant à son enfance, un monde où les anges deviennent des geôliers de l'âme, brisant toute joie et exubérance. Un monde de victimes, victimes de la guerre et du communisme, victimes de l'intolérance religieuse, victimes de la bureaucratie et du culte de la personnalité, bref un monde qui sera peut-être le nôtre ou celui que l'on va laisser à nos enfants ou petits enfants?
   
   Une très belle écriture, avec toujours cette impression de mélange que j'avais ressenti à la lecture de «La plaine de Caïn», mi- conte oriental et réalité actuelle. Comme ce livre est court, toutes les nouvelles sont de très bonne qualité et on trouve dans chacune les même fils conducteurs, la domination, la sensation d'étouffement, de solitude et l'oppression. Un très grand moment de lecture.
   
   Extraits:
   
   - Une chose encore le remplit: l'odeur insupportable d'un être humain enfermé entre quatre murs où il fait ses besoins.
   
   - ...chaque fois qu'il repense au jour où l'explosion, dans son village, a fait monter la terre vers le ciel.
   
   - Elle ne peut plus terminer. Elle achève de moins en moins ce qu'elle veut dire, la mère.
   
   - Dieu nous garde de la géhenne !
   
   - Parfois même la moindre de mes envies me donnait le frisson.
   
   - L'ange de cette épaule là était devenu un vrai cauchemar.
   
   - Dans ce monde, l'infini, c'est demain, c'est aujourd'hui, c'est maintenant.
   
   - A force de baisser les yeux, nous gardions tout le temps la tête penchée, et nous ne pouvions plus la redresser.
   
   - Dans le bureau régnait un silence angoissant. Pas un mot.
   
   - Ils le liquidaient et l'enterraient. Peut-être même l'enterraient-ils avant de l'avoir liquidé... Qu'est-ce qu'on en sait?
   
   - Ce monde est immense mais, par endroit tellement étriqué que la vie devient impossible.
   
   - La bibliothèque me lançait des regards de reproches. J'étais complètement seul. Il n'y avait plus personne chez moi.
   
   - Le temps passe, lent, cruel, terrifiant.

critique par Eireann Yvon




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