Lecture / Ecriture
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Le convoi de l'eau de Akira Yoshimura

Akira Yoshimura
  Naufrages
  La jeune fille suppliciée sur une étagère
  Le convoi de l'eau
  Un été en vêtements de deuil
  L’arc-en-ciel blanc
  Mourir pour la patrie

Akira Yoshimura est un écrivain japonais né en 1927 et décédé en 2006.
Plusieurs de ses romans ont été édités en français chez Actes Sud

Le convoi de l'eau - Akira Yoshimura

Brève étrangeté
Note :

    Je ne lis pas beaucoup de littérature asiatique. Cette lecture va en partie remédier à cette affreuse lacune, mais en attendant, voici un roman conseillé par mon libraire convaincant (tenez d’ailleurs, je promets ici solennellement de ne plus mettre les pieds dans sa librairie avant au moins un mois… deux semaines - restons réaliste).
   
   Nous voilà plongés au cœur du Japon le plus reculé, montagne et forêt se partageant le paysage qui ne doit pas avoir changé depuis des siècles. Pourtant un jour, on décide en haut lieu que la vallée doit être inondée pour permettre la construction d’un barrage en amont. Une équipe d’ouvriers est envoyée dont les responsables doivent traiter avec les habitants d’un hameau oublié du monde et de la modernité. Choc des civilisations, les uns observent les autres sans plus s’approcher que se parler.
   
   Le narrateur est un de ces ouvriers. Il vient de sortir de prison où il purgeait une peine de quatre ans pour le meurtre de sa femme, crime passionnel. Comme les autres, il observe ces habitants qui ne parlent pas et agissent de façon très étrange, se tenant toujours à l’écart des envahisseurs. Un jour, un des ouvriers est dénoncé par une fille du hameau: il l’a violée. Le lendemain, elle est retrouvée pendue et son cadavre est laissé aux oiseaux. Ce corps sans vie, gagné par la décomposition va rappeler au narrateur celui de sa femme et lui permettre d’accepter sa culpabilité.
   
   Malgré une narration très simple, il n’est pas aisé de rentrer dans ce livre. C’est un texte très austère qui donne une grande place à la nature, et aux éléments en particulier et qui concentre son intrigue sur un événement tragique mais raconté de façon si sobre qu’on s’interroge sur sa réalité.
   
   Le lecteur suit le cheminement psychologique du narrateur (il souhaite se racheter en donnant une sépulture à une femme humiliée), mais si les sentiments mis en jeu sont forts (vengeance, culpabilité, honte…), le récit en est d’une froideur qui me déstabilise. C’est pourquoi je crois, je ne suis pas portée vers la littérature et le cinéma asiatique (je me suis ennuyée à mourir en regardant "In the Mood for Love"). J’aime quand les personnages hurlent de désespoir, pleurent leur culpabilité et se déchirent par amour. J’ai du mal avec l’intériorisation des sentiments, la froideur malgré l’ardeur dont souvent on ne sait rien.
   
   Alors heureusement, ce livre est court et s’appuie sur une part de mystère qui soutient l’attention. L’étrangeté des habitants, leurs coutumes et leurs traditions interpellent le lecteur occidental qui ne voit du Japon, souvent, que les grandes métropoles.
   Avec son ambiance onirique, ce livre me laisse une impression poétique et froide, étrange...
   
   Titre original: Mizu no soretsu (1976)
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critique par Yspaddaden




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Crépusculaire et glacé
Note :

   Crépusculaire et glacé, ce sont les impressions que me laisse ce magnifique roman japonais sa lecture achevée et digérée. L’action n’est pas tant "de nuit" ou en hiver, mais … glacé et crépusculaire. Oui.
   Il y a quand même une spécificité de romans asiatiques. Je ne puis m’empêcher de comparer «le convoi de l’eau» à deux autres romans asiatiques:
   «La femme des sables», de Abe Kobo, japonais lui aussi,
   Et «Retour à la jungle» de Tuan Nhat, vietnamien.
   Mêmes inspirations étranges, limite oniriques mais pas vraiment, puissantes originalités, et cette délicatesse de traitement malgré l’étrangeté, qu’on imagine bien comme étant l’apanage des Japonais.
   
   Un homme dont on sait peu de choses, sinon qu’il a tué sa femme (crime passionnel) et qu’il vient de purger sa peine de prison, est incorporé dans une équipe d’ouvriers qui part en «terra incognita», au milieu des montagnes japonaises, pour effectuer les travaux qui vont conduire à l’édification d’un barrage. Ce barrage va bien entendu noyer vallées et flancs de montagne mais voilà que, contre toute attente, est posé là, ignoré du monde, un petit village habité par des Japonais manifestement peu soucieux d’établir des contacts. Il va donc y avoir cohabitation entre l’équipe du chantier, industrieuse et logée dans des conditions précaires, et le petit monde de ce village, qu’on ne fera qu’effleurer, qui veut conserver son quant-à-soi, sa part superbe d’isolement. Un drame va naître de cette cohabitation; une jeune femme du village est violée par un des ouvriers.
   La suite est étrange et l’atmosphère du roman est comme «cotonneuse». J’en ressors comme d’un voyage dans l’obscurité et le froid. Même si cette lecture est très plaisante.
   
   Le roman est très court mais l’impression laissée est forte.
   
   « J’ai trouvé la tour de guet au milieu des taillis.
   J’ai gravi les échelons en respirant avec difficulté. Arrivé au sommet, je me suis appuyé à la rambarde pour retrouver mon souffle. J’étais si fatigué que je voyais flou.
   J’ai levé la tête, étiré mon regard en direction du pied de la montagne. La perspective était bien dégagée, je voyais les crêtes dénudées se chevaucher à l’infini.
   J’ai concentré mon regard. Mais dans mon champ visuel, il n’y avait pas trace de la coulée blanche. Se trouvait-elle derrière une crête ? avançait-elle dans la forêt ?
   Désorienté, j’ai regardé un peu partout, à la recherche de quelque chose de blanc. Mais nulle part je n’ai trouvé quoi que ce soit qui y ressemble.
   Soudain, je ne sais pourquoi, je me suis retourné.
   Instantanément, mon corps s’est durci.
   Je distinguais nettement le flot blanc. La procession ne se dirigeait pas vers le monde civilisé, elle s’enfonçait davantage dans les profondeurs de la montagne. Sur les sommets, la neige arrivait jusqu’à elle, étincelant tout autour. Et elle s’y enfonçait, comme aspirée par sa blancheur. »

critique par Tistou




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