Lecture / Ecriture
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Instruments des ténèbres de Nancy Huston

Nancy Huston
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Nancy Huston vit en France depuis les années 1970, mais elle est d'origine franco-canadienne, née en 1953.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Instruments des ténèbres - Nancy Huston

Se réconcilier avec ses fantômes
Note :

    Voici un roman déjà un peu ancien dans la bibliographie de son auteur, au nom poétique, mystérieux et vaguement machiavélique (trait commun d’ailleurs à la plupart de ses titres), "Instruments des ténèbres".
   
   Le roman alterne des extraits de deux manuscrits imaginaires.
   D’abord le carnet Scordatura, un carnet «discordant»: c’est le journal de Nadia, écrivain qui s’est rebaptisée Nada (Rien), et aussi une sorte de conversation avec son daimôn, son inspiration, qu’elle associe aussi au démon et au mal.
   Nada se présente comme une femme d’une cinquantaine d’année, cynique, indifférente à la vie des autres, qui s’est débarrassée sans remords des enfants qu’elle a portés (en avortant, pas de méprise, il n’est pas question d’infanticide ici).
   
   L’autre récit s’intitule «Sonate de la Résurrection», du nom d’une œuvre de Heinrich Ignaz Franz von Biber qui y utilise une «scordatura», une discordance. Il s’agit du roman qu’écrit Nada, l’histoire de deux jumeaux nés sous le règne de Louis XIV, Barbe et Barnabé.
   Leur mère meurt en les mettant au monde. Barnabé est donné au prieuré d’Orsan, entre dans un ordre où les hommes sont gouvernés par des femmes, qui, elles, mènent une vie contemplative. Il est visité par le fantôme de leur mère qui lui prédit un destin plus sombre que celui de Barbe. Il est un bon chanteur et excelle dans l’imitation des moindres bruits, chants d’oiseaux, bavardages.
   
   Barbe semble d’abord plus mal lotie: elle a une enfance chaotique, bouleversée par les famines et les épidémies qui la font changer régulièrement de famille. Etant orpheline, elle est le souffre-douleur de tous. Elle devient habile et méfiante. Elle ne connaît qu’une brève période de bonheur, auprès d’Hélène l’aubergiste obèse, qui est pleine d’une autorité affectueuse et qui est un peu guérisseuse, et de sa fille Jeanne. Les jumeaux se rencontrent rarement mais éprouvent immédiatement un immense amour l’un pour l’autre. Mais un drame va obliger Barbe à quitter l’auberge, et son errance la mène aux frontières de la folie.
   
   Peu à peu les deux récits se font écho. L’histoire de Barbe fait resurgir des fantômes du passé; celui du frère jumeau de Nadia, mort-né, puis d’autres figures dont Nadia a essayé de se débarrasser: une mère violoniste forcée de renoncer à la musique par un mari possessif, enchaînant les fausses couches dans des bains de sang… un père buveur au caractère difficile… couple que Nadia devenue Nada ne souhaite que perdre de vue… et enfin ce Tom Pouce, fœtus non désiré qui a eu le temps de grossir dans son ventre, qu’elle croyait facilement oublier…
   
   Barbe aussi est enceinte. Cet enfant qu’elle n’a pas voulu, qui la fait chasser de la maison où elle travaille, devient pourtant sa raison de vivre. Sa grossesse cachée est à la fois un chemin de croix et une sorte de miracle, de sainte nativité.
   
   Et si par ce récit terrible, Nada redevenait Nadia et abattait finalement les barrières protectrices qui la séparent des siens? Et pourquoi alors la fin déjà écrite du roman des jumeaux ne pourrait-elle changer?
   
   C’est un roman âpre, en particulier dans la description du monde de Barbe et de Barnabé, où règnent la violence, les préjugés et la peur. La sorcellerie que nombre de personnages redoutent est finalement bien inoffensive et sert surtout de prétexte à des injustices et des cruautés expiatoires. La langue que la narratrice prête aux personnages est par ailleurs étonnamment douce et familière. On ne peut qu’être frappé par les présences bienveillantes et massives de l’aubergiste ou du père Thomas qui a présidé à la naissance des enfants (figures parentales un peu décalées), et par les détresses des deux orphelins.
   
   J’ai été moins touchée par le carnet Scordatura, plus éparpillé, aux images moins fortes, mais les correspondances entre les deux textes donnent au roman une architecture très solide et complexe, et finalement très émouvante.
    ↓

critique par Rose




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Double voie, double voix
Note :

   "Instruments des ténèbres", bien que récompensé par le Prix Goncourt des Lycéens 1996 et le Prix Inter 1997, n’est probablement pas l’œuvre par laquelle commencer pour découvrir Nancy Huston pour celles et ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas encore cette auteur majeure canadienne d’expression française. Ce livre est en effet d’une grande complexité de construction et ne se laisse pas facilement aborder. La lecture des premières pages m’a même, je l’avoue, rebuté au point de me poser la question de refermer un livre commencé comme une étrange élucubration.
   
   Toutefois, la persévérance paie et le parti-pris de l’auteur va peu à peu prendre sens au fur et à mesure que se déploient les deux récits qui se font écho. N. Huston semble avoir conçu son roman comme, entre autres, une interrogation sur l’écriture, en, particulier sur le rapport que l’œuvre qui se crée entretient avec son créateur au fur et à mesure de sa gestation.
   
   Pour cela, N. Huston fait cohabiter deux histoires en parallèle. Celle qui sert de trame au roman repose sur un fait divers historique, en plein cœur du XVIIème siècle français. Dans cette France très rurale, dominée par l’Eglise et une certaine brutalité, nous allons suivre l’histoire haute en couleurs de deux jumelles, Barbe et Barnabé.
   
   Entre chaque chapitre de ce roman vient s’intercaler un chapitre où est mis en scène l’auteur supposé de ce roman. Comme Huston, cet auteur est une femme en crise, à la recherche de ses propres racines, ayant abandonné des parents eux-mêmes séparés et qui collectionne les amants comme on collectionne les déboires et les gueules de bois.
   
   Chaque plongeon dans l’intimité de Barbe et Barnabé, est une invite à descendre dans le moi profond de l’auteur, à l’amener à s’interroger sur le sens de ses actes, sur la responsabilité qu’elle porte dans la rupture avec ses parents, sur la raison qui la pousse aussi à avorter systématiquement des multiples grossesses qu’elle subit. Plus le roman se construit, plus l’auteur remonte son propre temps inversement en prenant le risque de réveiller des souvenirs profondément enfouis.
   
   Barbe et Barnabé naissent orphelins comme l’auteur qui, elle, a rompu les liens avec un père alcoolique et une mère dépressive et bigote. Le père des jumeaux est inconnu, la mère morte en couches. Les jumeaux sont aussitôt séparés, Barnabé confié au monastère proche, conditionné pour devenir un moinillon obéissante et pauvre. Barbe va pour sa part connaître le sort d’une servante le plus souvent exploitée, rarement aimée. Ballottée d’un maître à l’autre, elle finira par se faire engrosser par un Maître obsédé sexuel qui, parce qu’elle dépend entièrement de lui, peut abuser d’elle sans vergogne.
   
   Barbe se doit de cacher cette grossesse si elle veut échapper à l’opprobre. Elle en viendra à tuer l’enfant à peine né comme l’auteur s’acharne à tuer les embryons qu’elle engendre au fil de ses amours malheureuses.
   
   Plus l’histoire des jumeaux s’enfonce dans l’obscurantisme de son époque, plus la remontée dans le temps actuel de l’auteur sera douloureuse, à la recherche désespérée d’un sens. Les références historiques jalonnent ce roman à deux voies tout comme la réflexion sur le sens de la musique et son évolution par référence aux œuvres révolutionnaires de Biber, précurseur de génie en cette fin de XVIIème et début de XVIIème. N. Huston semble vouloir dire que notre présent trouve ses racines cachées très loin dans le temps et que nous ne sommes, de fait, pas en pleine possession de notre libre arbitre.
   
   Certes le propos est loin d’être limpide mais c’est dans une forme d’hallucination, de parcours chaotique et hanté que la pensée finira par accoucher d’une œuvre qui niera délibérément la vérité historique comme pour dire, qu’au bout du compte, nous avons tous le droit de choisir, en bien ou en mal.

critique par Cetalir




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