Lecture / Ecriture
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Femmes des longs matins de Andrée Sodenkamp

Andrée Sodenkamp
  Femmes des longs matins

Femmes des longs matins - Andrée Sodenkamp

Eve, Salomé ou Marie
Note :

   Il est sans doute d’innombrables façons de définir une œuvre – littéraire - classique, parmi lesquelles celle bien connue qui dit qu’il s’agit d’un livre dont tout le monde parle mais que plus personne ne lit. Sous ses allures iconoclastes, cette définition recèle sans doute sa part de vérité. Et si l’on y ajoute que l’œuvre classique est aussi celle qui laisse surpris et ébloui le lecteur qui se décide enfin à en franchir le seuil, cette description convient parfaitement à l’œuvre d’Andrée Sodenkamp. Cette grande dame des lettres francophones de Belgique est une présence obligée de toute anthologie poétique du plat pays, mais exception faite de ces quelques extraits choisis, on ne la lit plus guère, et il n’est d’ailleurs pas facile de se procurer ses livres souvent anciens et/ou distribués de manière très confidentielle.
   
   Je dois en fait à l’heureuse manie des bibliothèques universitaires de tout conserver – même une modeste plaquette défraîchie par ses plus de quarante années d’existence – d’avoir enfin pu découvrir cette oeuvre, sans filtre ni barrière, avec un recueil publié chez André De Rache en 1965 et où Andrée Sodenkamp a mêlé les évocations des multiples visages du féminin – Eve, Salomé, les tentatrices, les violentes, les "porteuses de foudre" (p. 24) mais aussi les mères et les épouses, dignes et tranquilles dans leurs "vêtements aux longs plis assemblés" (p. 13) – et celles de tableaux (de Van Eyck ou de Watteau) ou des lieux (Vézelay) chers à son cœur.
   
   Dans sa perfection formelle, la poésie d’Andrée Sodenkamp se révèle ici aussi intemporelle qu’elle n’est, peut-être comme son auteure, et suivant ses mots-mêmes, d’un autre temps :
   "Je suis du temps des lents et vieux romans d’amour,
    Des grands Meaulnes poussant des portes solennelles.
    On se mangeait le cœur en guettant sur la tour
   Un pays balancé de bois et d’hirondelles.
   C’étaient les temps heureux des grandes fautes tendres
   Des confessionnaux pleins de voix murmurées,
   Et de chagrins si beaux qu’on ne pouvait attendre
   Pour les souffrir déjà de n’être plus aimée." (p. 25)

   
   Et surtout, elle se révèle éblouissante, traversée de foudres et de déchirures, hantée par la mort et l’amour dont la poétesse a su fixer, avec une élégance infinie mais totalement dénuée de pudibonderie, les traits contradictoires: la chair, l’absolu, l’éternel, la passion, le bonheur et la fièvre mais aussi la lassitude, l’usure et l’ennui… Racine s’y était pris tout autrement, mais il n’avait pas fait beaucoup mieux, au fond. Bref et en un mot comme un cent, c’est une magnifique découverte que cette œuvre qui possède tout de ce qui fait un classique - un vrai, un grand.
   
   Extrait:
   
   Voyage
   "Quand je te vis, je sus, qu’engourdi du voyage
   Tu n’étais, Bien-Aimé, pas encor revenu.
   Tu rapportais chez nous ton poids de paysages
   Et pailletés de froid, des objets saugrenus.
   
   Mais où était resté cet amant sans raison,
   Celui qui seul gémit, la nuit, sous les délices?
   Mes doigts suivaient encor des courbes d’horizon
   Sur ton front détourné et sur ta lèvre triste.
   
   Tu ramenais sur toi l’odeur de l’étrangère,
   Des songes entêtés te faisaient les yeux las.
   Mon âme est bien rangée en la vie coutumière,
   Et mes pas mesurés te blessaient comme un glas.
   
   Ensemble nous pleurions sur ton désir perdu,
   Et mon corps quelquefois plaisait à ton malheur.
   Tu caressais ton rêve, au hasard d’un sein nu,
   Sur ma bouche, le soir, tu te mordais le cœur." (p. 52)

critique par Fée Carabine




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