Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'obscurité du dehors de Cormac McCarthy

Cormac McCarthy
  Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme
  La route
  Un enfant de Dieu
  L'obscurité du dehors
  Méridien de sang
  Le gardien du verger

Cormac McCarthy est un écrivain américain né en 1933 à Providence (Rhode Island).

L'obscurité du dehors - Cormac McCarthy

Un vraiment wide wild West (ou Sud d’ailleurs)
Note :

   Il apparaît qu’il y a –en gros- un siècle le wide wild South of America était bigrement sauvage, rude et inhospitalier et sans doute que les habitants qui devaient y survivre avaient intérêt à l’être aussi. Il était tellement facile d’y mourir et tellement peu d’y vivre! Je ne m’attarderai pas davantage sur l’histoire elle-même car je suis sûre que d’autres le feront très bien et ce n’est pas sous cet angle que j’ai envie de parler de ce livre.
   
   Si elle n’est pas aussi emblématique que l’extraordinaire "Route", cette "obscurité du dehors" n’en est pas moins tout à fait représentative du travail de Cormac McCarthy. On y retrouve les thèmes qu’il explore: limites et constantes de l’humain, ce que l’éthique et la morale pèsent dans des conditions de survie extrême, ce que les liens du sang cèdent face à l’instinct de conservation, ce que le mal ou le bien ont ou non d’inhérent à la nature humaine etc.
   
   Et comme tout expérimentateur, l’auteur doit placer les éléments de son expérience dans une situation épurée au maximum et également extrême pour que les effets et réactions s’y manifestent de la façon la plus claire possible.
   
   Il est impossible d’essayer de comprendre ce que fait McCarthy sans songer aux principes du Naturalisme tels que Zola les avait exposés dans son "Roman expérimental". Il y a une indéniable parenté entre les deux méthodes. Sauf que Zola œuvrait dans le but de confirmer un de ses présupposés: les influences de l’hérédité et des circonstances sociales.
   Telle n’est pas l’idée de Cormac McCarthy, elle serait plutôt de tenter de dégager ce qu’est vraiment l’humain, ce qui reste quand les circonstances et l’environnement sont les plus dépouillés (jusqu’à presque rien dans "La route") et les plus hostiles possibles. Poussé dans ses derniers retranchements, que reste-t-il qui soit vraiment "l’Humain". Je crois que c’est cette recherche de notre noyau central, plus encore que celui des limites qui fait l’objet de ses romans et il est vrai que c’est un sujet tout à fait fascinant.
   
   Dans le commentaire qu’elle a fait d’"Un enfant de Dieu", Yspaddaden souligne très justement le refus de l’auteur de tout semblant d’explication psychologique. La psychologie s’attache à ce qui n’est pas l’inné de l’homme, et c’est l’inné que l’auteur recherche frénétiquement à travers ses récits, aussi il est normal qu’il n’ait pas un regard pour la psychologie. Elle n’est pas son objet.
   De même pour ce qui est des explications. Nous sommes dans une démarche expérimentale. C’est une expérience du type: "j’ai mis tels personnages dans telle situation et ils ont fait ceci, + parfois: il en a découlé cela", que l’auteur nous présente. Il en tire peut-être des conclusions, sans doute interprète-t-il son expérimentation et les résultats obtenus, mais il ne nous communique ni ses réflexions, ni ses conclusions s’il en a tirées. Ce serait sortir du domaine des faits -supposés, je n’ai pas oublié qu’on est dans un roman- pour entrer dans celui des interprétations. Il nous laisse le soin d’y réfléchir nous même et de voir ce que nous en pensons.
   
   C’est cette recherche de situations extrêmes et dépouillées, cette observation objective de comportements humains qui caractérisent tout ce que j’ai lu pour le moment de Cormac McCarthy. C’est la pertinence de cette recherche, la qualité expérimentale de ses situations et la justesse "scientifique" et non polluée de jugements moraux ou d’interprétations de l’observation qui font à mon avis la grande valeur des œuvres de cet auteur. C’est dur, c’est fort, net et sans fioriture et le fond est si signifiant pour nous tous qu’il me parait peu judicieux de s’en désintéresser.
   
   Avant de terminer, encore faudrait-il revenir sur cette absence d’explication psychologique et noter dans le même temps que par exemple quand il donne vie à ses nombreux personnages, s’il se garde bien de tenter d’expliquer quoi que ce soit, on ne peut nier que ses descriptions de comportement soient tout à fait cohérentes jusque dans les plus fins détails.
   
   Et attention, que la notion de situation expérimentale ne vous fasse pas penser à une situation simple ou unique. Les interférences sont multiples et multiples les personnages et les intervenants. C’est une expérience, oui, mais riche.
   
   J’ajouterai encore qu’il y a dans l’écriture de McCarthy une puissance et une évidence qui vous emporte sans vous laisser vous écarter de sa route. On peut vraiment parler de mainmise sur le lecteur. Ca n’ira peut-être pas dans le sens que vous voudriez, mais si vous vous laissiez emporter pour voir ce qu’il a vu?
   
   
   Extrait :
   
   "J’sais pas, dit Holme. J’y ai jamais beaucoup réfléchi.
   Non. Eh bien moi non plus j’y ai pas beaucoup réfléchi mais c’est mon avis. Plus j’réfléchis à une chose, plus j’la comprends de travers. Réfléchis longtemps et tu réfléchiras mal. C’est ce qu’un vieux tireur m’a dit un jour que j’ai été eu de la moitié d’un bœuf qu’on avait parié au tir au fusil. Y a des choses que j’sais sans y avoir jamais réfléchi. Y a des choses que j’sais sans même y avoir jamais pensé " (125)

    ↓

critique par Sibylline




* * *



Géant contemporain de la littérature américaine
Note :

   "L’obscurité du dehors" fut le deuxième roman de McCarthy publié sous le titre de "Outer dark" en 1968. Il s’agit d’un authentique chef-d’œuvre dans lequel les cauchemars de l’auteur (la fuite sans but, la folie meurtrière, la stupidité humaine, la violence gratuite, la misère physique et morale…) prennent une forme haletante et épique. Comme presque toujours chez McCarthy et assurément systématiquement dans ses plus grands romans, le style est éblouissant et on ne peut que saluer chapeau bas le travail remarquable de traduction car l’exercice dut être d’une rare complexité!
   
   McCarthy a le génie du verbe, celui capable d’assembler miraculeusement des mots jusque là pas faits pour s’entendre, de les mettre en résonance ou dissonance, créant ainsi un chaos syntaxique, lyrique et poétique, à la manière d’un Dante moderne, au service d’un souffle scriptural et romanesque irrésistible. Il est fréquent de lire et relire certains passages tant l’écriture y est éblouissante, tant le luxe de la prose, la richesse du détail, l’étonnement du timbre, ne peuvent se révéler en une fois.
   
   A ce titre, comme l’auteur aimera à le faire dans un grand nombre de ses romans ultérieurs, les très courts intermèdes introductifs et séparatifs des longs chapitres qui s’enchaînent, écrits souvent en une courte page, en caractères italiques, clairement signalés au lecteur comme jouant un rôle récitatif au sens de l’opéra, sont des pièces d’orfèvrerie à quasiment apprendre par cœur. L’écriture y est haletante, éblouissante de maîtrise, tourbillonnante en vue de nous précipiter vers l’étape suivante d’une inéluctable descente aux enfers décidée par les hommes.
   
   La trame romanesque est la suivante. Au cœur des Appalaches, au fond d’une cabane misérable et isolée du monde, à une époque où les seuls moyens de locomotion restaient la marche ou le cheval, une jeune femme met au monde un enfant dans la souffrance. Un fils maudit, fruit de l’amour incestueux et probablement violent d’un frère à moitié débile, instable et paumé et d’une sœur abandonnée à elle-même.
   
   Parce qu’il faut se débarrasser de cet enfant du péché, l’homme raptera l’enfant pendant le repos de la mère et s’en débarrassera dans les bois. Malheureusement pour lui, un colporteur improbable et misérable, intrigué par des traces inhabituelles, découvrira le bébé et le sauvera juste à temps d’une mort certaine.
   
   L’homme finira par s’enfuir, après avoir dit à sa sœur que l’enfant était mort et enterré, en proie aux tourments que lui inflige son double geste et partira aux hasards des routes en recherche d’aléatoires travaux de tâcheron. La jeune mère, désespérée et comprenant que son frère lui a menti, se met à son tour en quête déstructurée d’un enfant qu’elle n’a jamais vu et dont elle ne sait rien. Commence alors un double voyage parallèle qui mènera le frère et la sœur sur la voie certaine du désespoir, de la déchéance, de l’enfer dans un parcours symbolique d’une terrible et renouvelée expiation d’un des plus grands péchés, l’inceste.
   
   Un chemin où apparaît un trio d’ombres maléfiques, semant la terreur, assassinant sans question ni remords, sans d’autre raison que leur propre raison d’être, se nourrissant de nourritures douteuses et qui sème sur sa route des cadavres mutilés, calcinés et des pendus aux silhouettes menaçantes.
   Un chemin où la bêtise s’acharne sur une certaine innocence, où les préjugés valent mieux qu’une analyse même sommaire, où la recherche d’un bouc émissaire à l’inexplicable est synonyme d’équilibre social fragile et humiliant.
   
   Un chemin apocalyptique à l’image de l’extraordinaire passage d’un troupeau de pourceaux, armée immense et biblique, indisciplinée et apeurée, qui finit par s’abîmer en grand nombre en précipitant ses bergers, dans les pentes fatales d’un détroit symbole de la difficulté à être sauvé d’un monde noir, terrifiant, méchant et incompréhensible.
   
   Une lecture qui n’est pas près de disparaître des mémoires, un roman qui s’impose comme l’un des plus grands du XXeme siècle.

critique par Cetalir




* * *