Lecture / Ecriture
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T comme: Là où vont nos pères de Shaun Tan

Shaun Tan
  T comme: Là où vont nos pères
  T comme: Contes de la banlieue lointaine
  Dès 10 ans: L'arbre rouge
  Dès 10 ans: La chose perdue
  Dès 08 ans: Les lois de l'été

Shaun Tan est un auteur de bande dessinée et illustrateur australien, né en 1974. Il a obtenu le prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2008 pour "Là où vont nos pères".

T comme: Là où vont nos pères - Shaun Tan

Pas un mot de trop
Note :

   A livre hors du commun, fiche hors du commun, pour une fois l’histoire va être racontée, c’est parce qu’après l’avoir lue vous aurez encore plus envie de lire cet album qui a reçu le Prix du meilleur album à Angoulême en 2008. Mais si vous préférez lire l'album avant, il est encore temps d'arrêter ici.
   
   Les migrants
   Si nous nous arrêtons à la couverture dont la couleur "vieille photo" évoque tout de suite les souvenirs, le passé, nous aurions pu croire aisément que l'histoire de cet album allait traiter justement de faits historiques. A l'accoutrement du héros, avec son borsalino et son épaisse valise à la main, nous nous retrouvions dans les années 1950, peut-être dans les années 1920. Mais un détail, un gros détail vient tout de suite stopper ces supputations. Il s'agit de la petite créature blanche, à quatre pattes et à longue queue, tout droit sortie d'un manga.
   Un mélange des genres, donc, voilà ce à quoi il faut s'attendre.
   
   Avant le début de l'histoire, nous avons le droit à une galerie de portraits, soixante portraits exactement, de toutes ethnies, de tous âges et des deux sexes. Tous les regards scrutent le lecteur, avec un mélange d'accusation, d'inquiétude et d'interrogation. Dans quoi nous embarquons-nous? Rien d'onirique, rien de fantastique dans cette galerie de portrait. Mais le dessin est extraordinairement beau: il s'agit en réalité d'une succession de photos d'identité, de veilles photos, sépia, noir et blanc, vieux jaune sale... Le talent est bien présent...
   
   Chapitre I
   Dès la première page, nous comprenons qu'il n'y aura aucun dialogue. Quoi de plus subtil, en effet, que de rendre à la bande dessinée son rôle originel de succession d'images. Il suffit de regarder les cases une à une pour comprendre le sujet de l'histoire. Cela commence avec un origami d'oiseau (un bel oiseau, de la taille d'une grive ou d'une petite mouette); une horloge avec des chiffres romains pour nous indiquer que cela se passe dans notre monde; un chapeau de "papa"; une marmite de "maman"; un dessin de l'enfant (tout ça est très vieille famille, donc cela ne se passe pas de nos jours, mais d'une époque passée); une théière fumante; une tasse de thé avec un billet de voyage avec un paquebot à quatre cheminées; une valise déjà rangée mais pas encore fermée; la photo de famille.
   En une page, l'histoire est lancée...
   
   C'est cette photo de famille que le père va empaqueter méticuleusement avant de refermer sa valise. Un dessin sur une page complète présente la scène entière, en reprenant tous les éléments de la première page: la mère pose une main amoureuse sur celle du père qui vient de refermer l'épaisse valise. Tout est tragique. Ils n'ont pas le choix.
   Toute la petite famille se rend à la gare. Sur la ville, des ronces ténébreuses telles des tentacules funestes s'étendent dans les rues de la ville. Malgré le train qui s'avance, le père prend le temps d'amuser sa fille avec un origami d'oiseau, embrasse tendrement sa femme, puis s'éloigne, laissant sa famille retourner dans leurs quartiers menacés.
   
   Chapitre II
   Le lecteur peut observer à travers le hublot de son paquebot (qui n'a que trois cheminées finalement), le père prendre son potage devant la photo de famille. Le temps s'écoule comme autant de nuages fluides dans le ciel.
   Les hommes et les femmes sont entassés sur le pont. Ils découvrent une nuée d'étranges êtres volants (entre le lézard, le poisson et l'oiseau), signe que la terre n'est pas loin. Le spectacle de la destination est féerique: une cité gigantesque où buildings, statues en forme de pont forment un ensemble puissant. Le paysage grouille de nuées d'oiseaux et de navires de toutes tailles dans le port.
   Nous croirions voir l'immigration vers New York au début du XX ème siècle. Mais la langue est incompréhensible. Peut-être voyons-nous avec le regard d'un étranger, sans rien comprendre de tout ce qui est inscrit sur les panneaux, sur les drapeaux, sur les tickets.
   Des médecins examinent le père puis on lui colle diverses étiquettes sur la veste de son costume. Le père montre à son interlocuteur (toujours sans dialogue) qu'il ne comprend rien, qu'il n'arrive pas à s'exprimer, qu'il est venu pour sa famille, puis il semble dépité de ne pas pouvoir dire ce qu'il veut.
   Dans ce monde onirique, le père (apparemment déçu) obtient des papiers, mais il est muté (par une sorte de ballon-cabine) dans un quartier plus pauvre que les premiers quartiers dessinés, une sorte de Brooklyn fantastique.
   Le père est perdu, mais il est aidé par un étranger qui lui indique un hôtel. La chambre est des plus étranges, et le père manipule maladroitement plusieurs appareils mécano-chimiques avant de voir une de ses étrangères créatures blanches surgir dans sa chambre.
   En ouvrant sa valise, le père se remémore sa famille (l'image en question est très belle: la scène de la mère et de la fille, à table, est matérialisée dans la valise du père). Le père est songeur. La cité immense. Il doit nécessairement y avoir d'autres pères comme lui dans ces immeubles gigantesques.
   
   Chapitre III
   Pour sa première journée dans ce pays magique, le père est réveillé par la créature blanche qui va l'accompagner. Il peine à prendre les transports en commun (des vaisseaux futuristes tels des navires volants à quelques encablures du sol), mais une dame l'aide à comprendre les subtilités de l'achat d'un ticket (héhé, nous avons tous connu ça un jour!).
   Le père s'assoit à côté d'une dame qui lui raconte sa vie: elle voulait lire, mais on la forçait à travailler dans une usine de traite des enfants, et mettre du charbon dans un machine à vapeur, elle n'en pouvait plus. Un soir, elle vola le livre interdit, et s'enfuit à bord d'un train. Les destins de ces gens sont tous tragiques.
   Le père quitte sa compagne de voyage et découvre un nouveau quartier. Il cherche du pain, mais tombe sur une boutique qui propose tout (et tout est bizarre bien sûr) sauf ce dont le héros a l'habitude; le tenancier, un homme à lunettes à l'allure souriante et sympathique, est aidé par son fils. Le fils montre au héros un animal dont la queue évoque les ténébreux tentacules de son propre monde. Mais il s'agit d'une sorte de chat-belette aux grands yeux d'amandes "nutella". Le héros indique au tenancier ses craintes quand aux ronces tentacules et son interlocuteur se remémore des temps sombres où des géants en combinaison aspiraient les gens dans les rues.
   Il raconte ainsi son histoire, sa fuite avec sa femme, à éviter les bottes des géants, aidés par une sorte de résistant (en contrepartie d'un pendentif précieux tout de même), à bord d'une simple barque. Aujourd'hui, cette famille vit dans un bonheur éloquent... Le père passe une soirée magique chez ses hôtes.
   
   Chapitre IV
   Le père parcourt la ville à la recherche d'un travail. Il essuie un grand nombre de refus, avant de trouver des petits boulots. Mais ne sachant pas lire cette langue confuse, il ne parvient pas à être conservé par ses employeurs. Il se retrouve dans une usine géante à faire du travail à la chaîne. Là, il rencontre un vieil homme qui lui raconte son histoire: parti à la guerre la fleur au fusil, littéralement, l'homme s'est confronté à une morbide réalité. Les deux planches où l'auteur dessine les pieds du soldat sont particulièrement réussies.
   Le héros partage quelques instants avec le vieil homme et ses amis après le travail. Ils jouent à un étrange jeu de boules.
   
   Chapitre V
   Le père écrit à sa famille.
   Les saisons passent (encore deux planches particulièrement belles avec des plantes et fleurs d'une grande originalité, ce qui n'est pas évident quand on connaît la grande complexité de la nature!).
   Le temps passe et finalement le père reçoit une réponse. Il a demandé à sa famille de le rejoindre.
   Les voilà qui arrivent, dans un de ces ballons-cabines. Ce sont les retrouvailles.
   
   Chapitre VI
   Une copie de la planche initiale débute le dernier chapitre. L'origami représente un animal étrange; l'horloge ne ressemble plus à rien; le chapeau est toujours là; un bol de tubercules; les dessins des navires volants; une théière futuriste!; la tasse de thé posée sur un journal (on ne part plus, on s'intéresse à la vie locale); la photo de famille - la fille a grandi; et le père qui donne un pièce à sa fille; non trois pièces. Le bonheur est présent dans toute la pièce. La petite fille sort, s'amuse puis aide une nouvelle migrante perdue. La boucle est bouclée...
   
   Verdict
   Fabuleux. Beaucoup de talent dans le dessin, c'est indéniable. Une grande recherche pour chaque scène, pour chaque détail de l'histoire. On comprend finalement à l'aide de la note finale de l'auteur que ce pays, c'est l'Australie. Bien sûr, l'auteur a voulu rendre son histoire universelle et c'est réussi. Mais on comprend la présence des personnages, chinois, malaisien, européen, indien. L'Australie rassemble de nombreux migrants de tous bords.
   Mais l'universalité de l'album, son absence de dialogue, de repère temporel évident, de repère géographique évident, le rend accessible à tous et chacun y trouvera un peu de sa propre histoire.
   
   Absolument somptueux...
   
   120 pages
   ↓

critique par Julien




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♪Je veux chanter pour ceux qui sont loin de chez eux ♫♪
Note :

   Primée à Angoulême, "Là où vont nos pères" mérite amplement l'accueil très favorable qui lui a été fait. Tant sur le fond que sur la forme, elle réussit à exprimer et à susciter des réactions fortes. Et tout cela avec une formidable économie de moyens, puisqu'il n'y a aucun texte, et que les couleurs sont toutes dans les mêmes teintes ocres et marrons.
    
   "Là où vont nos pères" est un hommage à tous ceux qui quittent leur pays et souvent leur famille pour aller gagner leur vie dans un pays inconnu. Le héros de la bande dessinée, émigré ayant laissé sa famille au pays, rencontre au fil de ses pérégrinations d'autres émigrés, qui chacun lui raconte son histoire, les raisons qui l'ont poussé à fuir et la façon dont il a été accueilli dans ce nouveau lieu. Certains ont fui la guerre, d'autres des conditions de travail humiliantes. Il leur reste quelques objets, des souvenirs, qui les suivent dans ce périple difficile.
    
   Le tour de force de l'auteur, Shaun Tan, est d'avoir choisi un lieu imaginaire pour son action. Même si l'arrivée du père fait immédiatement penser à l'arrivée des immigrés a New-York, sur Ellis Island, évènement très bien dépeint dans Golden Door, d'Emmanuele Crialese, l'ensemble de l'action se situe dans un endroit inventé. Cela va de l'écriture, qui ne ressemble à rien de connu, aux animaux de compagnie de ce pays, attachants et aux formes originales, en passant par les moyens de locomotion, un ascenseur qui emmène les individus d'un pays à l'autre.
    
   L'autre tour de force est d'avoir réalisé un album sans parole. Bien évidemment, l'approche en terme de dessin et de découpage est du coup très différente de ce qui existe habituellement: plus de cases, des expressions découpées,... Cela laisse de la place pour le lecteur, qui peut introduire dans les dessins sa propre réflexion sur le sujet.
    
   "Là où vont nos pères" est ainsi une grande bande-dessinée, servi par un excellent scénario et de très bonnes idées de «mises en scène». Je vous le recommande très chaudement!
   ↓

critique par Yohan




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Bande dessinée sans bande son
Note :

   "Là où vont nos pères" est à la BD ce que le cinéma muet est au parlant, comme on disait avant, le cinéma moderne quoi (quoique bientôt le cinéma moderne ce sera peut-être le 3D?). Il n’y a en effet aucun écrit dans cette BD, pas une bulle, pas un mot … Et la couleur s’est mise à l’unisson ; un ton sépia qui évolue du gris au jaune, mais reste sépia. On comprend : l’équivalent du Noir et Blanc.
   
   C’est donc l’histoire d’un père, qui part pour … "là où vont nos pères". Et où vont nos pères, je vous prie? Nos pères, je ne sais pas, mais les pères dont il est question émigrent, quittent leur pays pour gagner de quoi subsister pour la famille – ici la femme et la fille – restée au pays. Nous parlons bien de travailleur migrant. Les images sont largement oniriques, on ne sait donc pas d’où part ce père, ni où il va. Seul indice, Shaun Tan est australien, pays d’immigration s’il en est.
   
   Au fil des images, on suit donc les préparatifs du départ du père, son voyage, son arrivée sur place, ses difficultés, sa solitude, son inquiétude pour celles restées au pays, … jusqu’à … la fin dont je ne préciserai pas si elle est happy ou non!
   
   Et la grande force de cet ouvrage découle de son originalité : l’absence de textes. C’est tout ce qu’on peut, à titre personnel, investir comme suppositions, certitudes, hypothèses, fantasmes, … dans la mesure où seul le trait suggère. Il n’y a pas de propos, d’écrit pour imposer une grille de lecture. Je dirais même être persuadé que chaque lecteur a sa propre lecture tant la liberté accordée à l’interprétation par Shaun Tan est grande.
   
   Une expérience étonnante.

critique par Tistou




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