Lecture / Ecriture
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Vies minuscules de Pierre Michon

Pierre Michon
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  Les Onze
  Vie de Joseph Roulin
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  Le roi du bois
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  L'empereur d'Occident
  Rimbaud le fils
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  Je veux me divertir
  Dieu ne finit pas

Pierre Michon est un écrivain français né dans la Creuse en 1945. Il a été élevé par sa mère, institutrice.
Il a fait des études de Lettres à Clermont-Ferrand jusqu’à un mémoire de maîtrise sur Antonin Artaud.



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Vies minuscules - Pierre Michon

Vies Minuscules et refus majuscule
Note :

   Ce sont des hagiographies des biographies miniatures et des fragments d’autobiographie.
   
   IL ne s’agit pas de décrire la quotidienneté banale de gens de conditions modestes, ni de montrer leurs insuffisances tragiques, comme le fait Annie Ernaux dans «La Place»; c’est l’inverse, à l’exception près de «Claudette» et de «Eugène».
   
   En 1984, l’époque est favorable aux documents qui nous content la vie des gens sous forme documentaire (exemple «Grenadou paysan français») et le roman régional romanesque (exemple: Signol) connaît aussi un grand essor.
   Cependant cette littérature finissait par devenir ennuyeuse, aussi l’apparition des "Vies minuscules" fut-elle un quasi-miracle.
   
   Le narrateur fait ressortir le caractère d’exception de personnages de conditions sociale et culturelle défavorisées, qui, d’une manière ou d’une autre, ne se sont pas pliés à la vile nécessité, l’ont niée, s’en sont détournés, en ont fait un objet de scandale. Ils sont rendus comme des héros (au sens grec, et au sens médiéval du terme) il leur rend hommage à l’aide d’un style recherché, baroque souvent, stylisé à l’extrême, proche de la prose poétique, se voulant aussi éloigné que possible du constat sec et de l’universel reportage.
   
   André Dufourneau : l’auteur recueille les fragments de son existence par sa grand-mère Elise, paysanne excellente conteuse. L’apparition du héros (un orphelin envoyé à la ferme familiale pour y être utile plutôt qu’adopté) est imaginée (je me plais à croire qu’il arriva un soir d’octobre) ce qui en renforce le caractère énigmatique qui fait de chaque petit fait un événement unique.
    Le mental du personnage reste incommunicable, donc sublime: «Il eut une pensée que nous ne connaîtrons pas. Il s’assit et mangea la soupe. Il resta dix ans.»
   Sublime renforcé par cette activité secrète qui gagne en intensité par la brièveté des phrases destinées à figurer la routine des jours qui s’éternisent. Les épisodes de la vie du héros sont imaginés en forgeant des hypothèses à partir d’indices; un paquet de café envoyé d’Afrique, gardé comme une relique
   Sa mort, dont on ignore les circonstances, revécue de diverses façons par le narrateur biographe: une mort qui est assimilée à une mauvaise mère «quant à la façon dont frappa la marâtre, les conjectures peuvent être infinies».
   L’avantage de cette vie tout en hypothèses, c’est qu’elle montre un récit en train de se faire et qui ne s’épuisera jamais. Une façon de concevoir «l’œuvre ouverte».
   
    On sait que Dufourneau voulut partir en Afrique et qu’il le fit sans tarder
    «Sa vocation fut ce pays où les pactes enfantins qu’on passe avec soi-même pouvaient encore, en ce temps-là, espérer d’accomplir d’éblouissantes revanches pourvu que l’on acceptât de s’en remettre au dieu hautain et sommaire du "tout ou rien".»
   Le personnage vit sans concession, fidèle à ses convictions premières enracinées dans une enfance rêvée. C’est un «pur».
   Ce qu’on dit «en famille» c’est qu’il est parti pour faire fortune devenir planteur, et avoir des esclaves à battre.
    «Mais dit le narrateur j’ose croire qu’il n’en fut rien… qu’il était trop orphelin, irrémédiablement vulgaire et non né pour faire siennes les dévotes calembredaines que sont l’ascension sociale (…) Qu’il partit comme jure un ivrogne, émigra comme il tombe».
   Et aussi «l’assurance que là-bas un paysan devenait un blanc, fût-il le dernier des fils mal-nés» Dufourneau gagne ses lettres de noblesse se forge une identité.
   
   La citation unique de Dufourneau «j’en reviendrai riche, ou y mourrai… » Se double de celle de Rimbaud «Ma journée est faite, je quitte l’Europe» . Les deux premières des Vies minuscules sont placées sous le signe du poète.
    Arthur Rimbaud. André Dufourneau. A+O.
   
   Antoine Peluchet, parent de la même grand-mère Elise, est lui aussi un fugueur «quitta sa famille à dix-sept ans, un soir, et ne revint pas pour labourer le champ le lendemain après s’être disputé» ( querelle présentée de l’extérieur, ombres chinoises)
   
    «Il avait tout, presque, pour être un auteur intraitable, l’enfance aimée et rompue désastreusement, l’orgueil féroce… quelques lectures canoniques… le bannissement et le père refusé…: et qu’il s’en fût fallu d’un cheveu, je veux dire d’une autre enfance… pour que le nom d’Antoine Peluchet résonnât dans nos mémoires comme celui d’Arthur Rimbaud ».
   
   Vie des frères Backroot :
   Des héros que tenaillaient la haine et l’amour. A partir de ces deux camarades de pensions du narrateur il se met davantage en scène comme personnage et autobiographise son récit sans voler la place d’honneur à ces deux créatures qui semblent sorties d’un «Grand Meaulne» réinventé, ou d’un roman de collège magnifié: les deux frères ( Backroot évoque on ne sait quel retour aux racines…) sont des fils de fermiers flamands que leur rivalité farouche pousse chacun à dépasser l’autre. La jalousie qui pousse le cadet à voler le livre offert à son aîné Roland ( «L’Homme qui voulut être roi») par un prof de latin, se clôt par une terrible bagarre.
   La suite du récit ressemble souvent à un tableau flamand, avec l’effet clair/obscur.
   
   Avec «Vie du père Foucault» on entre de plus en plus dans la vie du narrateur lié à une actrice Marianne, à ses déboires, son impossibilité d’écrire, ses drogues, son alcool, tout cela écrit dans un style plus ordinaire qui laisse loin derrière le morceau de bravoure des «frères Backroot». Voisin d’hôpital du narrateur, le père Foucault refuse de se faire conduire à Villejuif pour qu’on y opère son cancer malgré de réelles chances de survie. Il avoue aux médecins être illettré «un sentiment fraternel m’envahit: dans cet univers de discoureurs et de savants, quelqu’un comme moi peut-être, pensait quant à lui ne rien savoir, et vouloir en mourir… le père Foucault était plus écrivain que moi: à l’absence de la lettre, il préférait la mort».
   
   L’abbé Georges Bandy lui aussi refuse les soins d’un hôpital, tant il est vrai que toutes ces vies trouvent leur dénominateur commun et leur beauté dans la passion du refus. Il trouve la mort dans un sous-bois et le narrateur qui l’a si peu connu lui chante son agonie comme une révélation.
   
   Le narrateur évoque sa sœur dans «Vie de la petite morte» qui a vécu huit mois entre 1941 et 1942 et meurt sans avoir parlé, trois ans avant sa propre naissance. Ainsi que les décès plus tragiques encore, de deux petites filles qu’il a connues terrifiées par la souffrance et la peur.
   La description du supplice de la petite Bernadette l’aide à évoquer sa sœur, si présente à son esprit qu’il croira l’avoir vue devant lui, âgée de dix ans avant de reconnaître la fille d’un voisin. Dans ce peuple de fantômes où les deux grand-mères feraient merveille si elles ne supplantaient pas si facilement les deux grands-pères, où sœur et père ont disparu avant qu’il ne les voie, le narrateur tombe dans la perplexité: on ne prononce jamais devant lui le mot «mort» pour désigner un défunt, ni aucun des synonymes; on dit «ta pauvre petite sœur».
   
   Ne passez pas à côté de ce beau texte inspiré.
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critique par Jehanne




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Huit vies. Minuscules, dit-il.
Note :

   C’est sur la recommandation expresse de quelqu’une dont l’avis m’est cher que je me suis lancé à l’assaut de «Vies minuscules». sachant qu’elle lira ceci, je n’ai pas trop intérêt à écrire de c…. !
   
   Je l’ai lu en fait en deux temps. Dans un premier temps, j’ai trouvé malin de l’écouter en version audio, puisque je l’avais trouvé en version audio. Raté, ce n’était pas une version intégrale, il n’y avait en fait que trois vies sur les huit du recueil. Je me souviens qu’un commentaire s’était de suite imposé à moi: Pierre Michon = Maupassant aux pieds crottés! Commentaire qui scandalisât, je crois, la quelqu’une dont il est question plus haut. Reprendrais-je, maintenant que j’ai lu les huit vies, ce commentaire? Peut-être pas. N’empêche c’est dit! Pourquoi Maupassant aux pieds crottés, me direz-vous? J’y avais trouvé un intérêt similaire pour de petites gens – bon, pas en Normandie, là c’est en Creuse – des paysans pour le coup, mais là où Maupassant savait trouver un biais pour s’élever, se sortir de la boue, je trouvais que Pierre Michon y restait collé, englué … Les pieds crottés quoi!
   
   Et puis j’ai lu le recueil itself, dans son intégralité et là, c’est plutôt la difficulté de la langue qui m’a sauté aux yeux. Entre temps, ayant lu «Les onze» j’avais eu le temps de me roder! Pierre Michon donne l’impression de rechercher constamment la difficulté, pire peut-être, de fuir parfois la simplicité. Quand on sort de chez Mingarelli et de son ascétisme, rentrer chez Michon c’est … un peu étouffant. Un peu comme rentrer chez Thomas Bernhard. Sauf que, d’après moi, Pierre Michon a davantage de choses à dire que Thomas Bernhard. Et la comparaison des deux ne me parait pas vaine, même en creux puisque si l’un ne fonctionne que par détestations, Pierre Michon pas.
   
   Alors «minuscules»? Ben oui, ces gens ne sont pas de grandes gens, mais … d’après ce que dit Michon, l’adjectif «minuscules» n’est là que pour signifier que ces vies, individuellement, ne sont pas devenues, à l’inverse, majuscules, de notoriété publique.
   
   Chacune de ces vies a son intérêt. Toutefois, ce qui fait certainement le plus débat, et ce sur quoi se focalisent ceux qui débattent sur «Vies minuscules» et Pierre Michon, c’est bien sa langue, ce langage qui serait né en même temps que «Vies minuscules». Dont voici un extrait:
   
   "Je ne m'échappais de Mourioux que pour courir dans diverses villes des bordées qui décuplaient mon absence au monde, mais complaisamment la dramatisaient: sorti de la gare, je me jetais dans le premier café et buvais avec application, de bar en bar progressant jusqu'au centre; je ne me dérobais à ce devoir que pour acheter des livres ou empoigner des femmes consentantes. Chaque biture m'était une répétition générale, un radotage des formes déchues de la Grâce: car l'Ecrit, pensais-je, viendrait à son heure de la sorte, exogène et prodigieux, indubitable et transsubstantiel, changeant mon corps en mots comme l'ivresse le changeait en pur amour de soi, sans que tenir la plume me coutât plus que lever le coude; le plaisir de la première page me serait comme le frisson léger du premier verre; l'ampleur symphonique de l'œuvre achevée résonnerait comme les cuivres et les cymbales de l'ivresse massive, quand verres et pages sont innombrables."

   
   Quoiqu’il en soit, la lecture de «Vies minuscules» reste une expérience littéraire. On en ressort vaincu et contempteur ou vaincu et accusateur. Dans tous les cas de figures, pas d’indifférence.
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critique par Tistou




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Si tout pouvait prendre sens ! ...
Note :

   Sous les apparences d'une série de portraits – portraits de gens simples, mais d'autant plus vrais justement qu'il n'étaient pas soucieux de l'image qu'ils laissaient ou laisseraient- sous les apparences d'une série de portraits, donc, Pierre Michon s'est livré ici à un nouvel exercice d'autobiographie. C'est sa vie à lui -qu'il espère pas trop minuscule- qu'il suit à travers ces hommes qu'il a croisés. Le premier, André Dufourneau, place son décor familial, et en particulier ses grands-parents dont l'influence sur sa vie sera grande. Il ne l'a pas vraiment connu, mais il se donne quand même en témoin de sa vie, et, par effet miroir, de la sienne propre. Les différents portraits suivent la croissance du témoin, Pierre Michon jusqu'à son âge adulte. Certains, sont quasiment des alter-égaux.
   
   Il évoque à travers eux les difficiles relations père-fils, la violente malédiction de l'alcoolisme qui tient dans ses serres, de façon plus ou moins bien acceptée socialement, toutes ces familles, et lui-même. A travers le portrait de ses grands-parents eux-mêmes, il se rapproche de son vrai sujet : lui, se montre de plus en plus clairement et sans complaisance. On se demande même si ces aveux francs de ses défauts tient vraiment à une sincérité lucide ou au contraire à une incapacité à voir le côté inacceptable du personnage qu'il nous présente. Nous voyons un adolescent totalement égocentré, qui s'admire lui même d'un bref moment de vraie affection éprouvé pour une grand-mère aimante qu'il refusera sans autre raison que sa flemme, de visiter dans sa fin de vie. Bref moment de vraie affection qui comme par hasard, fera suite à la réception d'un don d'argent... Il nous montre la façon dont il traite les femmes qui ont le malheur de l'aimer... (mère, compagnes etc.). Il se passe les nerfs sur elles, leur fait subir ses humeurs, leur ment, boit, les tyrannise. Elles sont gentilles, dévouées, bienveillantes... pourquoi les femmes acceptent-elles ces choses-là? De l'amour, il n'en donne pas.
   
   Bref, pendant que les "vies minuscules" qu'il nous peint au long de sa progression dans la vie, sont celles de personnages qui nous captivent, le Pierre Michon qu'il dessine en contre-plan saisit la vie par le mauvais bout, s'y perd, fait beaucoup de dégâts, chez lui et chez autrui, se ressaisit... et tente un redémarrage. C'est jusque là qu'il nous mènera.
   
   Et l'écriture? C'est elle qui caractérisa Pierre Michon et fit de lui cet auteur qui put sortir du lot. Cette écriture compliquée, recherchée, travaillée à l’extrême, qui n'appartient qu'à lui. Qui est "trop" peut-être. Le lecteur se le demande parfois. "Est-ce que là on ne dépasse pas la beauté de la langue pour basculer dans la logorrhée...?" et puis, un assemblage rare de quelques mots-sons-images, revient lui interdire ce genre de doute.
   "... je saurai comment (…) j'aurais dû écrire pour qu'à travers l'emphase qu'en vain je déploie, un peu de vrai vienne au jour."
   La langue de Pierre Michon est sur le fil. C'est beau. Souvent, c'est juste parfait.
   
   "Quelque chose lui a répondu, qui ressemblait à l'éternité, dans le verbiage fortuit d'un oiseau. (…) tout a pris sens, il est retombé mort."
    ↓

critique par Sibylline




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La saison en enfer de Pierre Michon
Note :

   Dans la vie de Georges Bandy, la sixième de ses Vies minuscules, Pierre Michon expose sa saison en enfer. Loin d’être enrichie de fulgurances productives à l’image de Rimbaud, - dont il n’était d’ailleurs pas dupe, qualifiant de rodomontades les méthodes présentées dans la "lettre du voyant" -, après avoir quitté Annecy avec sa compagne Marianne, il se réfugie seul à Mourioux, dans son terroir creusois, et s’efforce à une discipline quotidienne face à la page blanche, dont aucun écrit ne sortira. Cette obsession de l’inspiration qui ne parvient pas à poindre tourne en véritable démence. Il harcèle sa compagne venue l’encourager, parvient à la désespérer suffisamment pour qu’elle le quitte, et, tombé dans les pires extrémités, finit par rejoindre un hôpital psychiatrique où il retrouva le père Georges Bandy, ancien curé d’une paroisse villageoise, qu’enfant il avait connu triomphant à la messe du dimanche, prononçant ses prêches avec brio, enfourchant une motocyclette à la sortie et séduisant les femmes des environs. Vieilli, celui-ci, devenu alcoolique, n’était plus que l’ombre de lui-même, ne côtoyant plus que quelques paysans avinés, aussi perturbés que lui.
   
   C’est l’une de ces vies, de ces destins dérisoires et pathétiques, qui permirent à Pierre Michon de trouver la voie d’une écriture somptueuse, au vocabulaire recherché et à la forme soignée, par laquelle son œuvre parvint à naître et à gagner un public exigeant.
   
   Le paradoxe de la Vie de Georges Bandy est que la vie du narrateur y prend largement le pas sur celle de son sujet, qui apparaît dès lors presque comme faire valoir et contrepoint du récit autobiographique de ce narrateur, Pierre Michon ou son double.

critique par Jean Prévost




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