Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les Onze de Pierre Michon

Pierre Michon
  Vies minuscules
  Les Onze
  Vie de Joseph Roulin
  La grande Beune
  Le roi du bois
  Abbés
  L'empereur d'Occident
  Rimbaud le fils
  Maîtres et serviteurs
  Je veux me divertir
  Dieu ne finit pas
  Mythologies d'hiver

Pierre Michon est un écrivain français né dans la Creuse en 1945. Il a été élevé par sa mère, institutrice.
Il a fait des études de Lettres à Clermont-Ferrand jusqu’à un mémoire de maîtrise sur Antonin Artaud.



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les Onze - Pierre Michon

Célébration des noces troubles de l’Art et du Politique
Note :

   On s’en approche à pas prudents. Sur la gauche. Puis sur la droite. On penche la tête pour s’affranchir d’un reflet dans la vitre pare-balles. On s’en éloigne. On se retourne pour lire le panneau explicatif placé à l’entrée de la salle. Littéralement, on tourne autour de ce tableau –"Les Onze", la représentation par François-Elie Corentin du Comité de salut public de 1794, un des plus beaux fleurons des collections du musée du Louvre.
   
   On tourne autour, tant Pierre Michon multiplie les biais et les détours, pour nous évoquer – avec une rare puissance de suggestion - ce tableau parfaitement imaginaire. Oeuvre fictive d’un artiste qui l’est tout autant, mais dont l’auteur nous retrace ici longuement les origines et la vie, de sa naissance dans un modeste manoir des bords de Loire – fils d’un père absent qui sacrifia sa famille pour poursuivre sans succès la carrière des Lettres – à sa formation auprès de Giambattista Tiepolo, qui aurait prêté les traits de son jeune élève à l’un des pages des fresques du palais épiscopal de Wurtzbourg, et à son amitié avec Collot, membre – justement – du Comité de salut public.
   
   Au fil des innombrables digressions et des longues périodes de la prose de Pierre Michon, l’illusion de réalité est parfaite. On croit vraiment pouvoir se retrouver face à ce tableau des "Onze", au détour d’un couloir du musée du Louvre. Tout comme on en vient sans peine à croire à l’existence de François-Elie Corentin. Cela seul est déjà, en soi, assez bluffant, mais c’est loin d’être tout ce qu’il y a à ce long récit d’une sombre beauté. Car on a rarement célébré, avec autant d’éloquence, les noces troubles de l’Art et du Politique. Ce que l’Art peut montrer, obéissant aux volontés de ses commanditaires, à leurs agendas les plus secrets et ambigus. Et plus encore ce que l’Art montre par-delà les volontés de ceux qui le paient - dépassant, et de loin, ceux qu’il devrait servir. Ce mystérieux supplément d’âme que les artistes, parfois, pressentent, tel François-Elie Corentin recevant cette ultime et prestigieuse commande de la bouche de Collot: "Corentin ne rit pas. Peut-être qu’il n’écoute pas Collot, mais il le regarde. Il se dit avec une sorte de joie que le zèle compatissant pour les malheureux et la plaine des Brotteaux, la table inhospitalière et la lande de Macbeth, la main tendue et le meurtre, nivôse et avril, c’est dans le même homme. C’est dans Collot, un des onze hommes qu’il va peindre. Il se dit encore que tout homme est propre à tout. Que onze hommes sont propres à onze fois tout. Que cela peut se peindre." (p. 119)
   
   Ce récit âpre et goûteux, magnifique d’intelligence, est le premier que je lis de Pierre Michon. Mais ce ne sera certainement pas le dernier, tant il me laisse en proie à une admiration sans mélange…
   
   
   Extrait:
   
   "Vous imaginez cela, Monsieur, au temps de la douceur de vivre? Elle n’est telle que parce qu’elle n’est plus, c’est vrai, mais comme il est doux d’y rassembler nos rêves, de leur donner la becquée dans ce nid germanique, oh à peine germanique, vénitien de par-delà, simplement. Ils viennent là au premier coup de trompette, nos rêves, ils connaissent le chemin. Ils accourent comme des poussins sous leur mère. Ils savent bien qu’elle est là, la douceur de vivre, - à moins qu’ils ne le croient increvablement. Le temps de la douceur de vivre, on veut donc croire que c’était, et c’était peut-être en vérité, celui où Giambattista Tiepolo de Venise, c’est-à-dire un géant, un homme de la carrure de Frédéric Barberousse, en plus pacifique, employait trois années de sa vie (trois années de la vie de Tiepolo, qui ne voudrait les voir sortir de son petit cornet à dés?) employait trois années au fond de la Germanie sur un plafond par-dessus un escalier, à montrer, peut-être à démontrer, comment les quatre continents, les quatre saisons, les cinq religions universelles, le Dieu trois qui est un, les Douze de l’Olympe, les quatre races d’hommes, toutes les femmes, toutes les marchandises, toutes les espèces, mais oui : - le monde -, comment donc le monde toutes affaires cessantes accourait des quatre orients pour faire hommage lige à Carl Philipp von Greiffenclau son suzerain, qui est peint au beau milieu au point de jonction des quatre orients, comme au quai de débarquement du fret universel, et dont on reçoit en plein l’image triomphale quand on arrive sur la dernière marche – Carl Philipp, suzerain des quatre orients, prince-évêque électeur, torve du visage, large de ceinture, d’épaules étroites, d’âge incertain, de pouvoir plus incertain, frotté de vers latins, d’escarcelle grande ouverte et de mœurs un peu dissolues car par ailleurs, sous son effigie sur les degrés de Carrare, il poursuivait à coups de cannes un rapin français qui lui soulevait des filles." (pp. 18 -19)
   
   Grand prix du roman de l'Académie française en 2009.
    ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Histoire du Tableau
Note :

   Pour qu'ils accèdent à la postérité, l'usage a longtemps été de commander les statues des grands hommes. Leur portrait est une alternative, comme on le voit ici. En ce début de 1794, sous la Première République, le pouvoir appartient à un Comité de Salut Public de onze membres dont Robespierre. Leur portrait de groupe est commandé par des jacobins de la capitale à un peintre désoeuvré, François-Elie Corentin. On nage en pleine Terreur. Le sang coule aussi dans les provinces, je veux dire dans les départements. Si ces commanditaires sont généreux puisque pressés c'est que la conjoncture politique pourrait basculer. Disposer de ce tableau, ce serait donc leur «joker» si Robespierre restait seul au pouvoir ; sinon ils en feraient un témoignage à charge de ses ambitions tyranniques.
   
   Curieusement le lecteur ne saura rien de l'ardeur du peintre pour honorer son contrat — travail qui aboutit à ce « très simple tableau sans l'ombre d'une complication abstraite.» Il ne saura rien non plus que de la manière dont Corentin s'y prit pour réunir ces binettes qui n'étaient pas toutes archi-connues. On sait seulement que la toile sera ultérieurement exposée dans un pavillon du Louvre et que le grand Michelet en personne lui consacrera quelques pages de son «Histoire de la Révolution française», des pages écrites «sous sa main impeccable, dans la ville de Nantes au bout de la Loire dans l'hiver de 1852, dans le quartier Barbin dans la maison dite de la Haute Forêt, le ci-devant quartier Barbin qui s'appelle aujourd'hui quartier Michelet, où il écrivit les pages sur la Terreur» puisqu'il était «relégué dans Nantes par Napoléon III.» Çà, c'est un coup de chapeau de l'auteur à sa ville d'adoption! J'apprécie: c'est mon quartier.
   
   Mais au lieu de nous montrer le peintre au travail, Pierre Michon a décrit la famille de l'artiste, autrefois enrichie par un maçon patriarche qui faisait trimer des ouvriers limousins du côté d'Orléans, puis ruinée par un aspirant poète, et dont le rejeton fut le peintre qui aurait fait ses classes auprès de Tiepolo travaillant a fresco les plafonds de la Kaisersaal de Wurtzbourg. «Je n'ose pas m'inspirer de ces bons romanciers que veulent faire de Corentin un peintre philosophe, éduqué par son père. Car en vérité ils se virent peu, et loin des pensées de fil blanc l'enfant vécut entre deux femmes qui le dévoraient d'amour.» Avec ce choix radical, Pierre Michon réussit la fiction d'une nouvelle "vie minuscule" et invente un épisode de la Révolution française avec le tableau des «onze parricides», les «onze tueurs de roi», qui ont goûté aux belles lettres comme le père de Corentin qui se voulait "de la Marche".
   
   Outre les inconditionnels de Pierre Michon, ce bref roman qui fonctionne en grande partie comme une ironique visite guidée — « Je me demande, Monsieur, s'il est bien utile de vous raconter cela…» — pourra divertir les amateurs de l'histoire de la Révolution plus que de la Peinture.
    ↓

critique par Mapero




* * *



Un auteur qui «fracture»
Note :

   Pierre Michon, un auteur qui «fracture» sans aucun doute. Au génie crient certains. Affété, illisible répondront les contempteurs. (hop au passage vous avez vu je vous case quelques termes «michoniens»!)
   A la vérité, Pierre Michon écrit … puissamment. Il est clair que chaque mot est pesé, que sa place a été réfléchie et l’architecture préméditée. Quand, de surplus, l’auteur s’appuie sur une grande érudition … ça peut faire très mal. Soit on accepte de se laisser emmener, porter dans quelque chose qu’on ne maîtrise pas forcément et parfois même comprend à peine, soit on veut maîtriser, on veut contrôler et ça doit devenir infernal. D’où l’appréciation desdits contempteurs.
   
   «Les onze» font référence à un tableau que je ne connais même pas. Le tableau dit «Des onze». Vous le connaissez vous? Et un peintre que je ne connais pas davantage; François-Elie Corentin. Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture:
   « Les voilà encore une fois: Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barere, Lindet, Saint-Just, Saint-André.
   Nous connaissons tous le célèbre tableau des onze où est représenté le Comité de Salut Public qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l’a II et le politique dite de Terreur.»

   
   Bon, pour moi ça commençait mal, je ne le connaissais pas. Mais bien entendu, là n’est pas le problème, puisqu’en fait le propos de Pierre Michon est d’imaginer, retracer l’atmosphère, les faits qui ont conduit des membres du Comité de Salut Public à mandater François-Elie Corentin à réaliser cette fresque. Et là, Pierre Michon est très fort. Dans un style excessivement riche, une pensée rudement touffue, il remet tout en place, ou plutôt crée une place qui donne une possibilité d’interprétation à la naissance de l’œuvre. Un peu comme un qui s’appuierait sur «Le radeau de la Méduse» pour exposer sa thèse sur les courants maritimes.
   Le procédé est d’autant plus intéressant que le fameux tableau, tout comme le célèbre peintre, sont eux-mêmes des créations de Pierre Michon!
   
   Je me souviens avoir lu au même moment «L’éducation d’une fée» de Didier Van Cauwelaert, et m’être fait la réflexion qu’il était difficile d’imaginer lectures plus dissemblables! La seule volonté tendue, chez l’un, de faire progresser une histoire, de la raconter, quand l’autre s’attache à mille détails qui pourraient paraître insignifiants pour interroger l’Histoire, l’introspecter, et, à travers l’Histoire, interroger l’Homme.
    ↓

critique par Tistou




* * *



Un texte intrigant
Note :

   J'ai lu et entendu beaucoup de très bonnes choses sur Pierre Michon. Et comme je suis curieux face aux critiques élogieuses, j'ai jeté mon dévolu sur le dernier opus de l'auteur, "Les Onze". Dans ce roman, Pierre Michon raconte l'histoire d'un tableau représentant les onze membres du Comité de Salut Public, aujourd'hui exposé au Louvre. A travers ce tableau, il retrace non l'histoire sanglante du Comité en question, dont faisait partie, entre autres, Robespierre et Saint-Just, mais celle de sa conception, ainsi que la vie du peintre, François-Elie Corentin.
   
   Ce tableau, imaginaire (car, oui, ce tableau n'existe pas!), est pour Michon un prétexte pour décrire la vie de François-Elie Corentin, peintre fils d'un homme de lettres, lui-même fils d'un Limousin ayant fait fortune grâce à l'écluse qu'il a construite sur la Loire. La première partie du roman est d'ailleurs centrée sur cette histoire familiale, cette filiation. Le tableau des Onze n'apparaît que bien plus tard, et ne sera jamais vraiment détaillé. Les membres du Comité restent des ombres, assez inquiétantes, qui resteront constamment dans la pénombre, soit celle du tableau où selon l'angle de vue, tel ou tel personnage disparait, soit dans la vie réelle. Bien entendu, Michon en profite pour retracer rapidement les grandes lignes des fractures historiques de cette époque (robespierristes, hébertistes ou partisans de Danton)
   
   Si le roman raconte l'histoire de ce tableau, il ne revient pas très longtemps sur les conditions de production, sur la manière dont Corentin a réuni (ou pas) les membres du Comité, mais plutôt sur les conditions du passage de la commande. Ce passage est d'ailleurs celui que j'ai trouvé le plus réussi. Corentin a rendez-vous avec un Comité local dans une ancienne église, et l'ambiance que décrit Michon, avec les cloches au sol prêtes à être fondues ou les chevaux présents dans les stalles, est tout à fait saisissante et inquiétante.
   
   Michon convoque Michelet, et le fait justement disserter sur ce tableau (imaginaire, je vous le rappelle), en remettant justement en cause le commentaire qu'en a fait le grand historien du XIXeme Siècle. Il pousse ainsi à son paroxysme le fait qu'il invente le tableau, en dépassant la simple phase de conception et en jetant un œil sur les commentaires qui ont pu en être faits. 
   
   Livre extrêmement écrit, parfois ardu dans son approche et pas toujours immédiatement intelligible, "Les Onze" m'a tout de même laissé une impression positive. Ce n'est pas un roman dont on tourne les pages à toute allure, ni un essai théorique sur ce tableau. C'est une œuvre hybride, qui joue avec le lecteur, mais sans le prendre pour un imbécile. Un texte intrigant, que je vous invite à essayer (mais je ne peux garantir qu'il va plaire (Oui, je sais, ce n'est pas très vendeur)).
   ↓

critique par Yohan




* * *



Etrange aventure étrangère
Note :

   Présentation de l'éditeur
   
   "Les voilà, encore une fois : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André.
   Nous connaissons tous le célèbre tableau des Onze où est représenté le Comité de salut public qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l’an II et la politique dite de Terreur.
   Mais qui fut le commanditaire de cette œuvre? A quelles conditions et à quelles fins fut-elle peinte par François-Elie Corentin, le Tiepolo de la Terreur? 
   Mêlant histoire et fiction, Michon fait apparaître, avec la puissance d’évocation qu’on lui connaît, les personnages de cette "cène révolutionnaire", selon l’expression de Michelet qui, à son tour, devient l’un des protagonistes du drame."

   
   
   Commentaire :

   
   Vous savez, il y a certains livres qui nous remettent notre inculture en pleine face. Celui-ci, pour moi, a fait partie de ceux-ci. Quand on me lit pendant plus de 10 secondes, on réalise assez rapidement que je ne suis pas Française. Ni européenne, d'ailleurs. De la révolution française, je connais quelques bribes, quelques noms, pas toujours bien placés dans la grande fresque de l'Histoire, d'ailleurs. Du coup, quelle n'a pas été ma surprise d'apprendre que le tableau dont on parle dans ce roman - que je m'étonnais un peu de ne pas avoir vu lors de mes visites au Louvre, d'ailleurs - était totalement fictif, de même que le peintre qui l'a supposément créé. Disons que je me suis sentie un peu heu... nounoune, comme on dit par ici.
   
   Je sens donc que je vais avoir du mal à parler de ce roman. Parce que si j'ai apprécié la langue et que j'ai apprécié le portrait tout en teintes de gris qui est brossé de ces personnages historiques, j'ai parfois eu du mal à distinguer réalité et fiction, ainsi qu'à apprécier les références que le roman comporte fort probablement. J'ai aussi dû relire le premier chapitre deux fois... parce que je me croyais devenue un peu limitée cognitivement; je ne comprenais absolument pas de qui on nous parlait ni de quoi il était question. Ça n'allait pas super bien, en fait.
   
   Par contre, par la suite, j'ai adoré la façon qu'a l'auteur de décrire des scènes d'une époque, la Terreur. Des image brèves mais vivaces, qui nous font passer d'une première partie où le peintre Corentin n'est qu'un enfant à une seconde partie où l'artiste, déjà vieux et sous les ordres de David, va peindre le plus grand tableau de tous les temps. Ces "onze", ce sont les onze membres du Comité. Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Ces onze hommes sont réunis dans un tableau. Et ce que j'ai trouvé extraordinaire, c'est qu'à la fin, je le voyais, ce tableau. Je le voyais vraiment même s'il n'est que peu décrit, en fait. Je le voyais et je voyais ces hommes qui sont pour moi des personnages, en lutte constante de pouvoir, probablement déchirés entre leurs idéaux et les impératifs de cette époque où rien n'est sûr, où tout peut changer du jour au lendemain.
   
   Et même si tout ça n'est que fiction, le tout s'entremêle habilement, de façon à ce qu'à la fin, je me suis prise à avoir du mal à distinguer ce qui était réel et ce qui était fiction, encore plus qu'au début. La fameuse nuit, elle nous semble bien réelle, quand même!
   
   Le portrait d'une poignée d'hommes mais aussi un portrait fictionnel de toute une époque, une époque que je connais peu et que j'ai eu le goût de comprendre davantage. J'en ai certainement manqué, et j'ai dû sortir de ma lecture tellement souvent pour voir ce qui était quoi (un Limousin, un plumet, un casaquin... défense de rire) et qui avait réellement existé dans tout ça que j'ai eu du mal à y entrer complètement. Je crois réellement qu'il me manquait les bases pour réellement profiter de cette expérience de lecture.
    ↓

critique par Karine




* * *



True Lies
Note :

   Les écrits de Pierre Michon se distinguent d’abord par une langue riche, une écriture précise et rythmée. Dans "Les Onze", le narrateur s’adresse à un interlocuteur souvent sollicité par l’apostrophe "Monsieur". Il requiert son acquiescement et tend à le forcer mais il répond aussi à ses questions implicites. Tout cela pour lui conter l’histoire de ces Limousins qui ont creusé les canaux du bassin de la Loire après avoir dressé des digues autour de la Rochelle sur l’ordre du cardinal-duc. L’un d’eux fit souche à Combleux, près d’Orléans, y prit une épouse qui lui donna un fils. Celui-ci se trouva également une compagne à Combleux et l’abandonna pourvue d’un fils, pour tenter sa chance à Paris dans la poésie. Le jeune François-Elie Corentin grandit étouffé par l’amour de ces deux femmes délaissées, sa mère et sa grand-mère, avant de se découvrir une vocation pour la peinture.
   
   Engagé au seuil de la vieillesse à peindre le tableau interdit, le portrait de groupe du Comité de salut public, sous la Terreur, il composa son chef d’œuvre au cœur de la période la plus convulsive de l’Histoire de France. Nous sommes initiés aux intrigues politiques qui présidèrent à cette commande. Nous vivons ces instants de tension de l’intérieur d’un centre du pouvoir, conduits par les sans-culottes à la section des Gravilliers, qui siégeait dans l’église Saint-Nicolas-des-Champs. Nous comprenons les oppositions qui régnaient entre les clans et découvrons le scandale de ce Comité qui exerçait un pouvoir absolu sans aucun titre.
   
   Tous ces faits sont attestés par la présence de ce tableau dans le pavillon de Flore au Louvre, où nous pouvons toujours l’admirer dans sa splendeur digne des maîtres de la Renaissance italienne, et par les commentaires de Michelet, qui conta et expliqua tous ces épisodes dramatiques de la Révolution.
   
   Nous sommes donc embarqués dans l’Histoire et celle-ci pourtant se construit et s’effrite au fil de notre lecture par la magie de cette écriture incontestable qui nous implique dans une aventure à laquelle nous ne pouvons qu’adhérer, avant de nous demander si ce n’était pas un rêve.

critique par Jean Prévost




* * *