Lecture / Ecriture
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Cette vie de Karel Schoeman   

Karel Schoeman
  Cette vie
  Retour au pays bien-aimé
  La saison des adieux
  En étrange pays

Karel Schoeman est né en 1939 dans l’Etat libre d’Orange.
Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a été décoré par N. Mandela. Son oeuvre compte 17 romans dont 4 ont été traduits et publiés chez Phébus.

Cette vie - Karel Schoeman

"J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans." *
Note :

   C’est le troisième roman que je lis de Karel Schoeman, j’ai beaucoup aimé "En étrange pays" et plus encore celui-ci.
   
   En Afrique du Sud à la fin du XIXème siècle, au fond du Roggeveld, seule dans sa chambre d’enfant, une femme va mourir et tente en un long monologue de comprendre toutes ces images qui affleurent à sa mémoire.
   «J'ai trop de souvenirs, dit-elle. Toute ma vie, j'ai eu trop d'occasions de regarder, d'écouter, de voir, d'entendre et de me souvenir. Je n'ai pas fait exprès d'emmagasiner toutes ces connaissances et je n'ai pas demandé à les retenir mais aujourd'hui que me voici arrivée au soir de ma vie, je considère toute cette sagesse et je me rends soudain compte qu'elle est loin d'être vaine».
   
   Bribes après bribes ses souvenirs remontent, elle tente de retrouver les visages de tous, les frères aimés, la mère crainte, le père effacé, les domestiques et Sofie la bien aimée.
   
   Sa vie fut longue, enfant personne ne l’a vraiment aimée, elle était une ombre silencieuse, un oeil innocent, une oreille attentive.
   
   Sa mémoire n’est pas sûre, en longs allers et retours la narratrice fait remonter des lambeaux de souvenirs qui morceau après morceau vont recomposer sa vie. Les leçons des précepteurs, l’arrivée de Sofie femme de son frère aîné, belle et rieuse, la naissance de Maans son neveu, le seul qui lui ait un peu appartenu.
   
   L’histoire de la famille s’écrit dans la nuit: les départs et les morts, les mariages et les naissances qui viennent s’inscrire dans la bible familiale, les non dits, les paroles de colère, les secrets, les actions honteuses. On est envoûté littéralement par le récit, peu à peu absorbé par le paysage. La vie se déroule au rythme des saisons: la transhumance annuelle lorsque vient l’hiver, la lumière changeante sur le veld, l’explosion de couleurs au printemps. L’écriture d’une grande beauté de Karel Schoeman nous emporte dans un pays dur et ingrat, où le paysan survit plus qu’il ne vit, où les hommes et femmes sont corsetés dans des traditions et une religion austère.
   
   Magnifique roman d’un temps révolu, ode lyrique, subtile et poétique à son pays. L’éditeur parle de chef-d’oeuvre de la littérature Sud-Africaine, c’est le mot juste.
   
   Ce roman a reçu le Prix Hertzog la plus prestigieuse récompense littéraire d’Afrique du Sud
   
   
   * "Spleen", Charles Baudelaire
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critique par Dominique




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Une vie au veld
Note :

     Quatrième incursion dans l'œuvre de Karel Schoeman. Et, cela n'est pas surprenant, un grand livre, construit un peu autrement et qui se conjugue à la première personne. Une femme au fin fond de l'Afrique du Sud au XIXème Siècle, se meurt et se souvient. On ne sait pas même son prénom et elle pense au passé, seule activité possible à cette vieille fille, vieille sœur, vieille servante presque mais jamais vieille épouse. Elle aura été le témoin, effacé, invisible et omniprésent de la pénible existence de ces Afrikaners pionniers qui certes finiront par s'enrichir en ce pays de pierre, mais à, quel prix. Une fille pour ces plus qu'austères protestants bataves sera toujours moins bien qu'un fils . Pourtant après les disparitions de ses deux frères, mystérieuses, sa relative éducation fera d'elle une sorte d'écrivain public à qui on ne demande pas son avis mais sa plume.
   
     La mort est fort active, en filigrane mais bien là dans les romans de Karel Schoeman. Je l'ai déjà évoquée dans mes précédents billets sur lui. Notamment dans "En étrange pays". C'est aussi que dans ce bout du monde austral ni la Géographie ni l'Histoire ne sont tout à fait comme ailleurs. Je suis intimement persuadé et c'en est parfois bouleversant que des pays comme l'Afrique du Sud ou Israel aiguillonnent les talents. Je ne rappellerai pas la vieille parabole de la Suisse et de l'Italie.
   
   L'héroïne de "Cette vie" nous conte ses souvenirs, un peu confus et jamais assénés en une vérité univoque. Elle nous propose à l'heure dernière de ses jours de douleurs toute une série d'hypothèses sur la mort de ses frères, sur les affaires de son père, sur l'éducation de son neveu, tâche principale de sa modeste existence. Et l'on aime cette figure qu'on dirait de peu si j'ose dire. Je dirais volontiers qu'il peut y avoir un angle flaubertien à ce portrait. Pourtant le cadre n'est pas la verte Normandie mais ce pays de broussailles et de moutons où les pierres tiennent lieu de croix sur les tombes disséminées et souvent enneigées au cœur profond du veld résonnant des cris des chacals et du vent hurlant.
   
      La narratrice à de nombreuses reprises se questionne mais peut-être est-ce le délire sur sa légitimité à se souvenir. Sûre de rien elle pense mais ne pleure pas sur son sort, elle pense à son passé et à cette grande maison, bien améliorée au fil des ans, à cette chambre qu'elle n'a pas quittée depuis 70 ans. Et toutes ces bribes d'avant, ces miettes d'une famille déchirée et violente, composent une symphonie d'un beau pays, un pays bien-aimé comme l'écrivait le précurseur de la littérature sud-africaine Alan Paton. Dont Karel Schoeman est un digne héritier.
   
   J'aimerais convaincre.

critique par Rick's cafe




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