Lecture / Ecriture
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Cette vie de Karel Schoeman

Karel Schoeman
  Cette vie
  Retour au pays bien-aimé
  La saison des adieux
  En étrange pays
  Des voix parmi les ombres

Karel Schoeman est écrivain sud-africain de langue afrikaans, né en 1939 dans l’Etat libre d’Orange.
Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a été décoré par N. Mandela.

Cette vie - Karel Schoeman

"J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans." *
Note :

   Prix du Meilleur livre étranger 2009.
   
   C’est le troisième roman que je lis de Karel Schoeman, j’ai beaucoup aimé "En étrange pays" et plus encore celui-ci.
   
   En Afrique du Sud à la fin du XIXème siècle, au fond du Roggeveld, seule dans sa chambre d’enfant, une femme va mourir et tente en un long monologue de comprendre toutes ces images qui affleurent à sa mémoire.
   «J'ai trop de souvenirs, dit-elle. Toute ma vie, j'ai eu trop d'occasions de regarder, d'écouter, de voir, d'entendre et de me souvenir. Je n'ai pas fait exprès d'emmagasiner toutes ces connaissances et je n'ai pas demandé à les retenir mais aujourd'hui que me voici arrivée au soir de ma vie, je considère toute cette sagesse et je me rends soudain compte qu'elle est loin d'être vaine».
   
   Bribes après bribes ses souvenirs remontent, elle tente de retrouver les visages de tous, les frères aimés, la mère crainte, le père effacé, les domestiques et Sofie la bien aimée.
   
   Sa vie fut longue, enfant personne ne l’a vraiment aimée, elle était une ombre silencieuse, un oeil innocent, une oreille attentive.
   
   Sa mémoire n’est pas sûre, en longs allers et retours la narratrice fait remonter des lambeaux de souvenirs qui morceau après morceau vont recomposer sa vie. Les leçons des précepteurs, l’arrivée de Sofie femme de son frère aîné, belle et rieuse, la naissance de Maans son neveu, le seul qui lui ait un peu appartenu.
   
   L’histoire de la famille s’écrit dans la nuit: les départs et les morts, les mariages et les naissances qui viennent s’inscrire dans la bible familiale, les non dits, les paroles de colère, les secrets, les actions honteuses. On est envoûté littéralement par le récit, peu à peu absorbé par le paysage. La vie se déroule au rythme des saisons: la transhumance annuelle lorsque vient l’hiver, la lumière changeante sur le veld, l’explosion de couleurs au printemps. L’écriture d’une grande beauté de Karel Schoeman nous emporte dans un pays dur et ingrat, où le paysan survit plus qu’il ne vit, où les hommes et femmes sont corsetés dans des traditions et une religion austère.
   
   Magnifique roman d’un temps révolu, ode lyrique, subtile et poétique à son pays. L’éditeur parle de chef-d’oeuvre de la littérature Sud-Africaine, c’est le mot juste.
   
   Ce roman a reçu le Prix Hertzog la plus prestigieuse récompense littéraire d’Afrique du Sud
   
   
   * "Spleen", Charles Baudelaire
    ↓

critique par Dominique




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Une vie au veld
Note :

     Quatrième incursion dans l'œuvre de Karel Schoeman. Et, cela n'est pas surprenant, un grand livre, construit un peu autrement et qui se conjugue à la première personne. Une femme au fin fond de l'Afrique du Sud au XIXème Siècle, se meurt et se souvient. On ne sait pas même son prénom et elle pense au passé, seule activité possible à cette vieille fille, vieille sœur, vieille servante presque mais jamais vieille épouse. Elle aura été le témoin, effacé, invisible et omniprésent de la pénible existence de ces Afrikaners pionniers qui certes finiront par s'enrichir en ce pays de pierre, mais à, quel prix. Une fille pour ces plus qu'austères protestants bataves sera toujours moins bien qu'un fils . Pourtant après les disparitions de ses deux frères, mystérieuses, sa relative éducation fera d'elle une sorte d'écrivain public à qui on ne demande pas son avis mais sa plume.
   
     La mort est fort active, en filigrane mais bien là dans les romans de Karel Schoeman. Je l'ai déjà évoquée dans mes précédents billets sur lui. Notamment dans "En étrange pays". C'est aussi que dans ce bout du monde austral ni la Géographie ni l'Histoire ne sont tout à fait comme ailleurs. Je suis intimement persuadé et c'en est parfois bouleversant que des pays comme l'Afrique du Sud ou Israel aiguillonnent les talents. Je ne rappellerai pas la vieille parabole de la Suisse et de l'Italie.
   
   L'héroïne de "Cette vie" nous conte ses souvenirs, un peu confus et jamais assénés en une vérité univoque. Elle nous propose à l'heure dernière de ses jours de douleurs toute une série d'hypothèses sur la mort de ses frères, sur les affaires de son père, sur l'éducation de son neveu, tâche principale de sa modeste existence. Et l'on aime cette figure qu'on dirait de peu si j'ose dire. Je dirais volontiers qu'il peut y avoir un angle flaubertien à ce portrait. Pourtant le cadre n'est pas la verte Normandie mais ce pays de broussailles et de moutons où les pierres tiennent lieu de croix sur les tombes disséminées et souvent enneigées au cœur profond du veld résonnant des cris des chacals et du vent hurlant.
   
      La narratrice à de nombreuses reprises se questionne mais peut-être est-ce le délire sur sa légitimité à se souvenir. Sûre de rien elle pense mais ne pleure pas sur son sort, elle pense à son passé et à cette grande maison, bien améliorée au fil des ans, à cette chambre qu'elle n'a pas quittée depuis 70 ans. Et toutes ces bribes d'avant, ces miettes d'une famille déchirée et violente, composent une symphonie d'un beau pays, un pays bien-aimé comme l'écrivait le précurseur de la littérature sud-africaine Alan Paton. Dont Karel Schoeman est un digne héritier.
   
   J'aimerais convaincre.
    ↓

critique par Eeguab




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Monde clos
Note :

    "Le passé est un autre pays: où est la route qui y mène? L'on ne peut que suivre à l'aveuglette la trace sous nos pas, sans pouvoir choisir la direction dans laquelle l'on voudrait aller."
   
    Dans sa chambre, dans la ferme où elle est née et a passé presque toute son existence, une femme âgée rappelle ses souvenirs... Une vie dans une ferme du veld de cette Afrique du Sud au 19ème siècle. Une vie limitée géographiquement à cette ferme, au village qui se bâtira tout près, et à la maison qui les accueille les hivers, après un véritable déménagement, laissant derrière eux la ferme aux éléments. Une vie austère, retirée, dans la réserve, l'isolement au milieu des siens, les secrets seulement devinés, le silence et l'aridité des sentiments.
   
    "La vie était quelque chose que je voyais s'écouler au-dehors dans la lumière du jour, par l'encadrement de la porte d'entrée, quelque chose qui se déroulait dans la cour et que j'observais sur le seuil de la porte."

   
    Mais finalement, le temps passant, la solitude lui vaudra de vivre d'intenses moments de liberté...
   
    Voilà un roman très fort, avec des personnages peu attrayants, beaucoup de zones d'ombres mais d'éblouissantes images du veld. On vit ces décennies où le pays évolue, avec quelques impacts dans ce coin perdu au pied des montagnes, et demeure une belle peinture de ce milieu replié sur lui même.
    ↓

critique par Keisha




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Chroniques blanches et noires
Note :

   Publié en 1993 en Afrique du Sud, ce roman a fait l’objet d’une traduction magistrale et d’une publication aux Editions Phébus (2009). Karel Schoeman est un des plus grands écrivains vivants de son pays, blanc et solidaire du combats des Noirs d’Afrique du Sud. Son roman le plus connu est sans doute "La saison des adieux".
   
   Avec "Cette vie", c’est à la fois un roman intimiste et un témoignage historique qui nous est livré. L’auteur se glisse dans la peau d’une vieille femme, allongée sur son lit de mort. Dans les derniers moments encore lucides de son agonie, elle passe en revue sa vie. Une vie faite de solitude, de difficultés, de bouleversements et de conflits familiaux. Une vie qui aura scandé la fin du XIXe siècle, connu le développement rapide d’un pays essentiellement agricole, vu l’arrivée des mines de diamant et la guerre des Boers.
   
   Parce que cette femme, intelligente mais silencieuse, est discrète au point d’en paraître invisible, toute sa vie elle aura assisté à des scènes, à des discussions ou, le plus souvent entendu quelques morceaux de phrases qui, peu à peu et enfin soudainement au moment de mourir, vont enfin prendre tout leur sens et éclairer une succession d’évènements jusque là demeurés incompréhensibles ou impossibles à accepter.
   
   Isolée dans une ferme perdue dans le veld, dépendante d’une famille pauvre et blanche, soumise à une mère avaricieuse et revêche qui impose ses vues à un père silencieux, elle aura en charge très tôt l’éducation d’un jeune enfant, fruit d’un mariage hasardeux entre l’un de ses frères colériques et jaloux et une belle-sœur lumineuse et délurée. Parce que cette belle-sœur fut aimée de son autre plus jeune frère, joyeux et beau danseur, sans doute enlevée par ce dernier et que le mari disparut dans un accident tragique dont la responsabilité pourrait bien incomber au cadet, elle se retrouva à élever un enfant promis à hériter d’une ferme qui ne cesse de s’étendre.
   
   Gagner de la terre se joue souvent à coups de fusil, en spoliant les plus pauvres des blancs, en les chassant sans ménagement. Accroître le bétail, repousser les limites du domaine reposent sur l’exploitation de domestiques noirs ou blancs qui bien qu’affranchis, vivent couchés sur le sol en terre battue au pied du lit des maîtres, ou au mieux dans de vagues cahutes en proie au dur climat fait d’un été brûlant et d’un hiver où il gèle à pierres fendre.
   
   Nous allons suivre les transhumances hivernales en charriots le long de cols vaguement sillonnés de chemins hasardeux et assister aux mariages, aux décès, aux multiples misères qui ponctuent cette vie dure, essentielle, sans joie et faite de labeur et de peines. Nous allons descendre dans l’intimité d’une famille typique de ces paysans du veld, mangeant tout juste à leur faim, reclus dans une religion protestante qui ne laisse aucune place aux sentiments et pour lesquels la survie assurée à ceux dont ils dépendent donne tous les droits ou presque.
   
   Avec l’enrichissement progressif de la famille et du pays, le pouvoir s’accroîtra et finira par bénéficier à cet enfant élevé par sa tante. Il deviendra député, poussé par une femme ambitieuse, hautaine et qui n’a aucun scrupule à exploiter cette vieille femme qui dépend d’elle.
   
   Sans lyrisme mais grâce à une écriture limpide, essentielle, juste, K. Schoeman nous prend aux tripes et nous fait découvrir la vie démente, presque sauvage, de ces pionniers qui ont fondé le pays et dessiné les lignes d’un pouvoir longtemps laissé aux mains des seuls blancs. Le roman est vibrant mais glace d’effroi face aux épreuves endurées et à l’absence de toute lumière. Seule la mort peut délivrer de cette vie-là

critique par Cetalir




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