Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann

Colum McCann
  Danseur
  Zoli
  Les saisons de la nuit
  Ailleurs, en ce pays
  La rivière de l’exil
  Et que le vaste monde poursuive sa course folle
  Transatlantic
  Treize façons de voir
  Le chant du coyote

Colum McCann est un écrivain Irlandais né en 1965 à Dublin.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle - Colum McCann

J'ai beaucoup de mal à lire ce genre de texte
Note :

   Prix RTL-LIRE 2009
   
   
    Ecrivain irlandais, Colum McCann choisit le New York des années 70 comme cadre de son dernier roman. L'Amérique de Nixon, du scandale du Watergate, de l'après Vietnam. Autant dire l'Amérique des perdants, des blessés, des survivants. Pour l'évoquer, McCann brosse quelques portraits, des hommes et des femmes le plus souvent brisés par la vie et dont les destins vont se croiser. Le fil conducteur entre eux, c'est celui tendu par un funambule entre les Twin Towers; autant dire un fil entre hier et aujourd'hui.
   
   Je n'avais jamais lu de roman de Colum McCann et j'ai été vraiment déçue, au point de ne pas achever ce livre. Le premier portrait qu'il brosse, celui d'un prêtre du Bronx venu d'Irlande pour soulager les plus paumés est le seul qui m'ait un tant soit peu intéressée. Le suivant est celui d'une mère dont le fils est mort au Vietnam. Pour garder la tête hors de l'eau, elle rencontre d'autres mères qui ont perdu un fils, des femmes socialement très en dessous de sa condition. Le style de ce portrait m'a agacée en deux pages, phrases très courtes, nominatives, voire moins :
   "Suffit. Assez. Prendre ce plateau. Ne pas tout gâcher. Superbe, le sourire de Gloria. Magnifiques, les fleurs.
   On.
   Y.
   Va"

   J'ai beaucoup de mal à lire ce genre de texte.
   
   On rencontre dans le troisième chapitre le couple qui a provoqué un accident dans le premier, d'anciens artistes qui ont brûlé la vie par les deux bouts, détestables, et dont la femme s'humanise en touchant la misère du Bronx.
   
   Puis une deuxième partie qui s'ouvre sur l'interminable entraînement du funambule et continue par le personnage d'un jeune adolescent qui photographie les tags new-yorkais, puis une bande de types, informaticiens qui piratent les réseaux téléphoniques et appellent Manhattan pour se faire raconter la progression du funambule: c'est sans fin...
   
   On passe trop vite d'un personnage à un autre pour les comprendre vraiment, ils restent des inconnus dans un monde qui les broie. Et puis je n'aime pas ce style, je le trouve très lassant. Quand vient le tour de la mère de la prostituée morte dans le premier chapitre, j'abandonne, page 285 :
   "A dix-sept ans, j'avais un corps qu'Adam il aurait largué Eve. Une bombe, que j'étais. De la première bourre, sans déc. Tout à la bonne place. Des jambes d'un kilomètre de long, un cul à prier Dieu. Adam, il aurait dit :
   - Eve, je me barre, ma chérie.
   Et Jésus, quelque part au ciel, il aurait ajouté :
   - Adam, t'as une veine de cocu."

   Se mettre dans la peau d'une prostituée noire américaine des années 70 quand on est un écrivain irlandais blanc aujourd'hui n'est pas donné à tout le monde, en tout cas pas à Colum McCann. Cette écriture est trop clinquante, trop outrée et quel que soit le personnage qu'il incarne, je n'adhère pas...
   
   Que cherche Colum McCann ? Faire un portrait de l'Amérique des perdants, des immigrés victimes du système, d'un pays bigarré et cosmopolite bâti sur la peine, l'exploitation, la misère des petites gens? Je ne sais pas. Pour moi, tout est beaucoup trop démonstratif et systématique. La grande Histoire d'un côté, les destins de la foule de l'autre et juste un funambule pour les relier, autant dire un exploit éphémère au-dessus du vide. Si le funambule arrive à traverser alors peut-être y a-t-il un avenir pour l'Amérique après le Vietnam, après Nixon... S'il fait des pirouettes au-dessus du vide qu'est devenue l'Amérique, c'est qu'il y a un moyen de se moquer du rien, du non sens, des espoirs perdus... Et aujourd'hui que les tours ne sont plus, de quel fol exploit l'Amérique a besoin pour rêver encore... C'est bien tenté, mais c'est raté...
   
   
   Titre original : Let the Great World Spin
   
   
   PS: Ce roman a été déclaré "Meilleur livre de l'année 2009" par RTL-Lire
    ↓

critique par Yspaddaden




* * *



Et que le vaste monde poursuive sa course folle…
Note :

   "Et que le vaste monde poursuive sa course folle…"
   
   Voilà un titre qui offre à son seul énoncé une vision allégorique, flamboyante et lyrique du monde. Plaines illuminées et chevauchées sauvages, cieux déchaînés, éléments de la mère Nature cataclysmiques, horizons infinis…
   
   Et pourtant, Colum M c Cann ne nous emmène pas si loin … Les horizons infinis qu’il nous concocte s’élèvent principalement au sein de la grande ville emblématique du XXe siècle, comme si le vaste monde se concentrait sur l’horizon des tours de Manhattan, en prenant de l’élan sur le macadam du Bronx afin de s’offrir le souffle d’une quête purement humaine.
   
   Cette quête initiale, Colum Mac Cann choisit de l’illustrer par la démonstration extraordinaire réalisée le 7 août 1974 par Philippe Petit, un funambule qui relia en plein jour les deux tours jumelles du Trade Center. Au long du roman, les conditions de la réalisation de cet exploit apportent une broderie en forme de contrepoint aux destins de ses personnages, englués dans des réalités plus sombres. L’échappée aérienne du funambule symbolise le désir d’envol des êtres qui peinent à changer le monde pour y retrouver leur dignité et accepter leur fardeau.
   
   Ce roman se présente donc comme une fenêtre grande ouverte sur une humanité diverse, et la juxtaposition des personnages compose un chœur polyphonique. Il se narre d’abord par la voix de Ciaran, originaire de Dublin comme l’auteur, justement. Quelques pages consacrées à l’enfance irlandaise d’une famille monoparentale et aux réactions paradoxales du petit frère du narrateur, dénommé par son patronyme Corrigan, dit parfois Corr ou Corrie. Le récit s’oriente rapidement sur le choix de ce Corrigan adulte, ayant quitté l’Irlande après le décès de sa mère pour se confronter dans le Bronx aux misères les plus sordides. Devenu prêtre, il cèle son statut de religieux pour mieux œuvrer au sein d’une société miséreuse entre toutes, les prostituées qui opèrent sous la Deegan, la voie expresse que les automobilistes n’empruntent que furtivement, rapidement, en fuyant la poisse de celles et ceux dont la vie adhère à ce bitume.
   Malgré les menaces et les horions, Corrigan continue d’ouvrir en permanence son appartement aux filles, afin qu’elles bénéficient d’un minimum de confort. C’est cette intrusion qui frappe d’abord Ciaran, réfugié inopinément à New York, parachuté dans cet univers trouble où il peine à cerner la personnalité et les objectifs de son frère.
   Une grande part du récit retrace le cheminement de Corrigan, son rôle dans ce microcosme sordide, les paradoxes de ses aspirations mystiques à changer le monde et les combats quotidiens contre la misère physique et morale des êtres qui l’entourent.
   
   Corrigan mène un autre combat, plus secret, entre ses vœux de chasteté et un amour bridé pour la seule femme qui se bat comme lui dans cet univers de misère. Ce révolté entier peut-il s’humaniser en acceptant l’amour charnel d’Adelita? Comment cette superbe et charismatique femme, mère de deux orphelins, surmontera –t-elle la perte de l’homme qui lui permet d’espérer un nouveau bonheur dans un monde si brutal? Et qu’adviendra-t-il à la dynastie de prostituées, Tillie et Jazzlyn, aux sorts déjà broyés avant même de quitter l’enfance?
   
    Colum Mac Cann élargit les points de vue au cours de quatre livres inégaux. Nous quittons les considérations de Ciaran pour embrasser le récit de Claire, qui tente désespérément de partager le deuil de son fils avec d’autres mères de soldats tombés au Vietnam. La difficulté pour Claire consiste à faire tomber les barrières sociales pour s’intégrer dans un groupe de femmes aux conditions nettement plus modestes que son statut d’habitante des beaux quartiers. Le monde va, cruel, insensible à ses efforts… Mais il peut également réserver de curieux détours, ce vaste monde, qui mène Claire à sympathiser avec Marcia, et tisser une curieuse passerelle qui ramène à la Deegan et ses pensionnaires infortunées. Le monde ne s’arrête certes pas à New York, mais la Grosse Pomme est assez fertile et putride pour que l’humanité y croisse et que s’y croise toutes les facettes possibles.
   
   La ronde des destins et des rencontres se poursuit dans une sorte de tumulte que se plaît à construire Colum Mac Cann. Le lecteur se perd parfois un peu, reprend ses marques, suit les préparatifs du funambule, plonge au cœur des quartiers chauds, accompagne la course infinie des personnages, mais cette intensité fatigue un peu. Il m’est venu une distance inhabituelle, au deux tiers du roman. Et puis la fin ménage une ouverture inattendue, un arc-en-ciel prometteur qui efface les pesanteurs mortifères. On se reprend à croire que la course du monde vaut la peine d’être poursuivie…
    ↓

critique par Gouttesdo




* * *



La fabrique d’exclus
Note :

   Le 7 août 1974, un certain Philippe Petit réalise son rêve. Lancé sur un câble d’acier tendu entre les deux tours du World Trade Center en voie d’être achevé, il s’adonne à des figures de plus en plus gracieuses au-dessus du vide sous les yeux ébahis des New-Yorkais qui sortent de la bouche de métro toute proche. C’est sur cette anecdote historique que s’ouvre le dernier roman fascinant et majestueux de Colum McCann.
   
   Sans transition, nous franchissons l’Atlantique pour entrer dans l’intimité d’une famille pauvre et austère d’un Dublin qui n’a pas encore connu le rythme effréné de développement économique et urbain qui serait le sien une vingtaine d’années plus tard. Ce sont deux frères que tout semble opposer dont nous allons suivre le destin et la vie et qu’il nous est donné d’approcher à grands traits. L’un semble tourmenté, fasciné par la pauvreté et le catholicisme, révolté et quasi incontrôlable. Il deviendra prêtre ouvrier dans les quartiers les plus malfamés du Bronx. L’autre, plus jeune, paraît posé, équilibré et ne comprend pas les emportements du premier. Il finira bientôt par tenter l’aventure à New-York en squattant chez son frère et en découvrant ce que l’Amérique a de plus glauque, de plus révoltant dans sa capacité à fabriquer de la violence et de l’exclusion.
   
   A partir de cette base, l’auteur va faire surgir une cohorte de personnages à qui un chapitre sera individuellement dédié. Tous ces personnages ont en commun d’avoir vu ou entendu parler du funambule qui fut arrêté par la police sitôt son exploit achevé. Ce point commun devient le prétexte à fabriquer un lien, plus ou moins ténu, souvent fort, direct ou indirect, entre chacun d’eux et un ou plusieurs des autres. Chacun d’eux est issu d’une classe sociale particulière et illustre avec force et brio ce que la société américaine, en plein désarroi, qui assiste à l’effondrement de son président pour cause de Watergate avant de plonger dans l’une des graves crises économiques de son histoire, est capable de secréter.
   
   On y découvre les prostituées, droguées jusqu’aux yeux, exploitées et maltraitées par leurs souteneurs, à la merci des rafles policières régulières et auxquelles le prêtre irlandais tente d’apporter un semblant de lien social et humain. On y côtoie aussi l’émigrée sud-américaine qui dut abandonner ses études de médecine pour devenir une infirmière au service des petits vieux délaissés mais disposant d’assez d’argent pour ne pas être oubliés de tous. La mère de famille, dépressive et paumée depuis qu’elle a perdu son fils unique au Vietnam et qui tente de se reconstruire en prenant d’improbables thés avec d’autres mères qui jalousent son statut social. Le juge, son époux, qui cache son désespoir et ses regrets professionnels et à qui il incombera de trouver une sentence originale pour le funambule, susceptible de favoriser sa carrière. Le couple d’artistes marginaux, en rupture de ban, brûlant la vie par les deux bouts et qui auront, malgré eux, un rôle fatal à jouer vis-à-vis du prêtre ouvrier. Et bien d’autres encore, tous à la dérive, tous à la recherche d’un sens à donner dans une Amérique qui, déjà, donne les clairs signaux d’effondrement et de perte d’idéal.
   
   Ils forment une chaine, sans le savoir. Par ricochets, ils influencent plus ou moins fortement le destin d’un ou plusieurs membres d'un ensemble chaotique et disparate. Ils forment aussi et surtout la chaine sociale d’une Amérique contrastée et qui fabrique plus d’exclus et de malheureux que n’importe quelle autre société au monde sous des apparences trompeuses de «welfare».
   
   On sort bouleversé et marqué par la force de ce livre admirable, profondément original et humain.

critique par Cetalir




* * *