Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les aubes écarlates de Léonora Miano

Léonora Miano
  L'intérieur de la nuit
  Contours du jour qui vient
  Tel des astres éteints
  Soulfood équatoriale
  Les aubes écarlates
  La saison de l'ombre
  Crépuscule du tourment

Léonora Miano est une écrivaine camerounaise vivant en France. Elle est née à Douala en 1973.

Les aubes écarlates - Léonora Miano

Plongée au coeur de l'Afrique
Note :

   Epa, tout à ses rêves d'une Afrique rendue à elle-même, veut s'enrôler dans les troupes d'Isilo, un mégalomane qui tente de rendre sa grandeur et son unité à toute une région d'Afrique équatoriale. Mais les rêves se heurtent toujours à la réalité. La nuit où les troupes d'Isilo investissent son village Epa va être confronté à une violence sans nom et sans justification, au sacrifice sanglant de son frère, aux enlèvements d'enfants, au pillage. Emmené avec d'autres, il perçoit dans la forêt la présence mystérieuse d'ombres enchaînées qui demandent réparation des crimes du passé et l'esprit de son frère sacrifié qui lui demande de sauver ses compagnons d'infortune.
   S'échappant, il retrouve en ville Ayané, une fille de son village, qui va l'aider à guérir ses blessures physiques et morales et à accomplir sa mission.
   
   Il y a un mot qui revient, de la couverture à la fin du roman: Sankofa, le cri "Sankofa". Un mot akan qui signifie retour aux sources, ou retourner chercher ce qui t'appartient. Un mot qui fait référence à la nécessité de connaître le passé pour avancer vers l'avenir, à la nécessité de la recherche de la connaissance et de l'examen critique. Une démarche d'autant plus nécessaire et fondamentale en Afrique, que là-bas comme ailleurs, les morts ne cessent jamais d'habiter leur terre natale. Connaître, ou plutôt reconnaître ses morts, c'est se connaître, pouvoir affirmer son identité. Mais que se passe-t-il quand les morts sont oubliés? Ce sont aux morts oubliés que Léonora Miano donne voix dans les chapitres qui entrecoupent les récits d'Epa et Ayané. Mais pas n'importe quels morts oubliés: les victimes du commerce triangulaire, celles qui sont mortes pendant la traversée, qui n'ont eu ni sépulture, ni descendance. Ces morts oubliés continuent d'errer, et d'influer sur le destin des vivants. Tant qu'ils ne seront pas honorés selon les rites de leurs peuples, tant que le passage vers le repos ne leur sera pas offert, la terre africaine ne connaîtra pas la paix. Cela, les morts le donnent à entendre en des interventions incantatoires, cadencées, tranchantes.
   " Qu'il soit fait clair pour tous que le passé ignoré confisque les lendemains.
    Qu'il soit fait clair pour tous qu'en l'absence du lien primordial avec nous, il n'y aura pas de passerelle vers le monde.
   Qu'il soit fait clair pour tous que la saignée ne s'est pas asséchée en dépit des siècles et qu'elle hurle encore de son tombeau inexistant.
   Qu'il soit faire clair pour tous que rien ne sera reconstruit chez ceux qui n'assurèrent pas notre tranquillité.
   Ne crains pas de comprendre, de rapporter notre propos. Nous sommes les cieux obscurcis qui s'épaississent inlassablement, tant qu'on ne nous a pas fait droit."

   
   Les cieux obscurcis sont ceux de l'Afrique meurtrie dans laquelle vivent Epa et Ayané. Leur histoire est celle d'une tragédie: la violence et la sauvagerie qui déferlent, les sauveteurs autoproclamés qui détruisent le peuple qu'ils disent vouloir sauver, la peur et les traditions peu à peu dévoyées, le désespoir masqué d'une population qui continue de rire quand elle n'a plus que le désespoir en partage.
   "Le rire légendaire des populations du Mboasu n'était plus qu'une habitude. Celle de banaliser l'horreur à laquelle on se croyait condamné. On n'était pas philosophe: on encaissait."
   
   La voix d'Epa, surtout, raconte l'absurde: une rébellion qui n'est plus une rébellion, mais lutte pour l'argent et le pouvoir qui vole leurs âmes à des enfants pris dans la guerre. Celle d'Ayané dit le silence, et le poids de ce silence qui étouffe la vie: "La douleur ne pouvait s'exprimer sans contester le divin. Elles devaient se tenir droites, faire ce qu'elles avaient à faire, sans savoir pourquoi." Les mères ne peuvent pleurer leurs enfants enlevés, les adultes oublient d'aider les enfants, les étrangers sont rejetés, les discours appellent à la soumission, à la résignation, ou à une violence qui devient le seul moyen d'exprimer la rage, la colère et la tristesse.
   "Devant nous il y a toujours un mur. Tout nous est interdit. Le désir. Le rêve. Il n'y a, pour nous, que le besoin et le manque. Lorsque nous sommes audacieux, il y a parfois l'espérance, mais nous ne sommes guère nombreux à tenter notre chance à ce jeu de hasard. dit Epa, qui croyait à la rébellion et a vu ses espoirs et ses rêves se briser.
   Tout cela parce que l'essentiel a été oublié: "Aux Anciens, Nyambey a accordé une longue vie. Aux jeunes, il a donné une longue vie.
   Pour moi, cet adage résume la pensée non écrite de nos anciens. Il signifie que nos pères savaient qu'il y a un temps pour tout. Ils nous ont légué des coutumes adaptables. Dans leur sagesse, ils comprenaient qu'il ne leur appartenait pas de décider pour nous, ignorant quelle existence nous mènerions. Se sachant faillibles, ils nous ont laissé une éthique. Une vision du monde. Le devoir de solidarité. L'hospitalité. Le respect de la nature. La foi en la vie. Pour moi, être un Continental, c'est vivre cela. Ce n'est pas perpétuer des actes dont le motif s'est perdu dans le fond des âges."
   "Tu vois, c'est en partie en cela que réside notre tragédie. Nos pères n'ont pas inscrit leur pensée sur du papier, la laissant voler au vent pour arriver jusqu'à nous. Il est donc facile pour des manipulateurs d'entraîner des foules dans le mensonge."

   
   Léonora Miano explique son point de vue dans sa postface: elle parle, à travers son roman, de la Melancholia Africana, concept développé par une universitaire, Nathalie Etoké. Celle-ci examine comment les Noirs gèrent la perte, le deuil, la survie dans un contexte marqué par la rencontre violente avec l'Autre dont l'esclavage, la colonisation, puis la post-colonisation sont les points de repères essentiels. Et elle examine comment peut naître une conscience diasporique qui intègre ces points de repère et en fasse un catalyseur de liberté. Le mal du continent africain est celui qui naît du basculement provoqué par sa rencontre avec l'occident. Une rencontre qui a modifié profondément les modes de vie avec l'apparition et l'imposition de notions impossibles à rejeter et profondément étrangères aux populations. De la déstabilisation des valeurs traditionnelles, du manque de repère, de la non intégration des valeurs occidentales aux valeurs traditionnelles viennent les conflits, la violence, et ceux qui, comme Isilo, pensent pouvoir utiliser le peuple dont ils sont issus pour réaliser leur rêve.
   
   Le renouveau ne peut venir que de ceux qui interrogent, qui refusent et qui luttent. De ceux qui forgent leur identité à l'aune des traditions de leur peuple et du présent. Epa est un de ceux-là. Ayané aussi, qui n'a jamais été acceptée par le village de son père parce que sa mère était une étrangère venue d'un autre village.
   
   L'histoire d'Epa et Ayané montre comment passé et présent s'imbriquent, s'influencent et se complètent, l'un expliquant l'autre, au moins en partie. "Les aubes écarlates" parle des séquelles de l'histoire en donnant la parole aux morts. D'abord, seul le lecteur les entend. Puis, petit à petit, les personnages, Epupa surtout, qui devient l'intermédiaire entre le monde des morts et le monde des vivants, hurlant un message que de rares personnes entendent et comprennent. Un message simple: ceux qui ont perdu la mémoire n'ont pas d'avenir, parce que l'abandon de son histoire est l'abandon de soi.
   
   Léonora Miano offre un roman profond, touchant, qui plonge au coeur de l'Afrique et la donne à sentir et ressentir. Quoi que l'on pense de sa vision du passé et de l'avenir de l'Afrique, la force de son propos et de son style est indéniable. J'ai aimé ce voyage auquel elle invite.
   
   Une découverte qui me donne plus qu'envie de me plonger dans ces autres romans.
   ↓

critique par Chiffonnette




* * *



La fin du triptyque
Note :

   Après "L'intérieur de la nuit" et "Contours du jour qui vient", ce roman complète le triptyque consacré à l'âme du Continent africain. Au Mboasu, en Afrique équatoriale, Isilo et ses comparses ont kidnappé et enrôlé neuf petits garçons et un adolescent, Epa, tous du village d'Eku. Eclairé par des ombres qui exigent reconnaissance, aidé d'Ayané, "la fille de l'étrangère", Epa réussit à échapper aux rebelles et à ramener les enfants à Eku.
   
   La romancière convoque les rivalités haineuses de petits chefs locaux plus assoiffés de pouvoir que d'engagement politique national; s'ajoutent corruptions, meurtres et viols: le Mal, sous toutes ses formes, habite les hommes du continent noir. Se glissent des présences magiques, des personnages jaillis d'une autre dimension – telle Epupa la folle, incarnation des esprits des ancêtres. Elle mène le roman à sa happy end en l'élevant au conte merveilleux. L'auteur éclaire, dans les dernières pages, le sens symbolique de son récit et y adjoint une postface justificatrice de son titre comme de l'ensemble du triptyque.
   
   Tous les Africains portent aujourd'hui la responsabilité des maux dont ils souffrent: leur discours victimaire n'est que lâcheté. Les kidnappings d'enfants viennent rappeler les razzias d'ancêtres lors de la traite négrière. Jetés dans "cet immense cimetière qu'est l'Atlantique" selon Edouard Glissant, leurs corps privés de sépulture continuent d'entraver leurs âmes, les empêchant d'accéder à la sérénité de la mort. Ces âmes souffrantes incarnent le Mal pour harceler les vivants coupables du péché d'oubli: "Nulle stèle ne nous conte aux vivants"."Les défunts privés de sépulture ravagent la vie". En outre, " le passé ignoré confisque les lendemains": les Africains ont perdu "la trace de leur propre sang". Ainsi, les "aubes" devenues "écarlates", rougies de crimes, ne redeviendront "d'or" que si le Continent noir érige un monument à la mémoire de ses morts noyés, dont les exhalaisons vaseuses et putrides imprègnent le quotidien. "Tant que la paix ne leur ser(a) pas accordée, ils la refuser(ont) au continent noir. "
   
   Ce roman, "sciemment chaotique" selon Léonora Miano, s'organise selon une solide construction narrative.
   Toutefois, le message qu'elle veut transmettre fige un peu son écriture: hormis les trois chapitres titrés "Exhalaisons" – contrepoint lyrique du choeur des ancêtres –, l'intention didactique contraint la syntaxe comme le lexique, déréalise parfois les propos de l'adolescent, pèse sur le discours sentencieux des dernières pages. On regrette le souffle et la puissance suggestive des deux précédents romans.
   
   Le cri du Sankofa, oiseau mythique qui vole en regardant derrière, c'est celui des âmes oubliées de la traite négrière. Elles ne cessent de réclamer "ce linceul qui ne (leur) fut pas tissé" : "Qu'on nous donne la route!" supplient-elles. En les libérant, le Continent Noir se libérera de ses maux.

critique par Kate




* * *