Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Jan Karski de Yannick Haenel

Yannick Haenel
  Jan Karski
  Les Renards pâles
  Je cherche l'Italie

Yannick Haenel est un écrivain français né en 1967.

Jan Karski - Yannick Haenel

Un témoin
Note :

   "A plusieurs reprises, la caméra s'approche du visage de Jan Karski. Sa bouche parle, on entend sa voix, mais ce sont ses yeux qui savent. Le témoin, est-ce celui qui parle? C'est d'abord celui qui a vu. Les yeux exorbités de Jan Karski, en gros plan, dans Shoah, vous regardent à travers le temps. Ils ont vu, et maintenant, c'est vous qu'ils regardent."
   
    Jan Karski, résistant polonais de la première heure pendant la Seconde guerre mondiale, courrier de l'Armée de l'Intérieure, témoin de l'extermination du peuple juif en Pologne. Yannick Haenel a choisi dans son nouveau roman de revenir sur la vie et le témoignage de cet homme exceptionnel. Encore qu'il est presque difficile de parler de roman: Haenel mélange les genres pour donner au final une oeuvre à la construction brillante, et au fonds passionnant.
   
   Parlons un peu de la construction: il ne s'agit à aucun moment de raconter la vie de Karski de manière romancée. On ne part pas du point A pour arriver à un point B. D'entrée de jeu, c'est le témoignage, la période spécifique de la guerre qui est au centre du propos. Le premier chapitre est basé sur le témoignage de Karski dans le film de Claude Lanzmann, "Shoah". Haenel décrit ce témoignage, cite Karski, commente et réfléchit sur le sens de ce témoignage. On passe de l'image à l'écrit. Le deuxième chapitre, lui, se base sur le livre de Karski publié en 1944 ("Story of a secret state"), livre dans lequel il raconte son expérience de la résistante et tente une nouvelle fois de faire passer ce témoignage dont il a été chargé. C'est une sorte de résumé, mais un résumé commenté, qui recoupe par bien des points le contenu du premier chapitre et qui ressemblerait presque à un récit d'aventure palpitant et passionnant si ce n'était la froideur de la plume. Ce n'est que dans le troisième chapitre que Karski prend la parole. Ou plutôt, que l'écrivain s'empare du personnage historique pour lui donner une vois qui n'est plus celle de "Shoah", et plus celle de "Story of a secret state". C'est l'homme qui parle et qui raconte la difficulté d'être le témoin de l'inconcevable, la souffrance de ne pouvoir être entendu, la rage et le désespoir qui l'habitent pendant des années, et la vie qui revient petit à petit sans que l'oubli soit possible. Cette voix est intense, presque tragique, en tout cas, elle touche profondément et laisse l'estomac noué.
   
   Trois chapitres dont le fonds est le même mais qui ne sont jamais redondants et qui interrogent tous, à leur manière, sur le statut du témoin, sur le moment où le messager devient témoin. Car c'est ce qui arrive à Karski: d'abord il est le messager de l'horreur. L'homme qui a visité deux fois le ghetto de Varsovie, qui a visité un camp. Celui que les dirigeants juifs polonais ont chargé d'un message pour les alliés. Puis, face à la surdité et l'incrédulité des alliés, il s'est petit à petit transformé en témoin, pour le devenir pleinement après la libération des camps. Or, ce statut de témoin, Karski va l'assumer, puis le rejeter, pour y revenir parce que l'oubli est impossible et qu'il était finalement le gardien de la mémoire, de la parole de ces hommes menés à la mort. Dans ce troisième chapitre, Haenel fait parler Karski de ce qu'il a vu, mais surtout de ce que ce message porté si longtemps a fait de lui, des réflexions que ce message et l'impossibilité de le faire entendre ont fait naître.
   
   C'est un chapitre qui peut prêter à la polémique sans doute. Il y a ce qui est avéré, ce que Karski a dit, et ce qu'on lui fait dire de la responsabilité des Alliés, de la responsabilité du monde, du Mal et de la rupture que représente la Shoah pour l'humanité. Jusqu'à quel point Karski a-t-il pu penser cela?
   
   Mais est-ce vraiment important de savoir dans quelle mesure le romancier a rendu avec fidélité la pensée de Karski? Ce n'est finalement pas son travail. Il ne fait pas oeuvre d'historien et ne prétend pas le faire sauf erreur de ma part. Il a fait de Karski un être de fiction porteur d'un message et d'une pensée. Haenel fait de la littérature et donne à entendre la rage et la détresse d'un homme qui affirme ce qui est son intime conviction. Cela dit, le fonds du roman interroge le rôle du roman quand il s'empare de faits historiques aussi sensibles et sujets à débat. La responsabilité des Alliés dans la Shoah, la question de savoir qui savait quoi et à quel degré fait encore l'objet de débats et de recherches. Or, le pas est vite franchi qui fait d'un texte de fiction une vérité. Mais il faut reconnaître la force du texte et sa construction impeccable. C'est un roman difficile, exigeant, qui interroge sur l'humain et sur la fiction avec force.
   
   "Jan Karski" a reçu le 8e prix du roman Fnac.
    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Résistant
Note :

   En 1942, alors que la Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques, Jan Karski est envoyé en mission auprès du gouvernement en exil à Londres. Il doit l'alerter sur le sort des Juifs et prévenir le monde entier des massacres perpétrés dans les camps. Jan Karski s'acquitte de sa tâche et inlassablement raconte ce qu'il a vu dans le ghetto de Varsovie. En pure perte, nul ne l'écoute. Trente-cinq ans plus tard, il témoigne dans "Shoah", le film de Lanzmann.
   
   Me voilà bien ennuyée pour vous parler de cet ouvrage, chers happy few, qui a, si je ne m'abuse, eu bonne presse partout. Si "Jan Karski" est sous-titré roman, il n'en est un que dans sa dernière partie, où Haenel se met enfin à la place de cet homme et en fait un personnage qui s'interroge inlassablement sur les raisons qui ont poussé les Alliés à ne pas agir alors qu'ils savaient que les Juifs étaient exterminés. Il a rencontré Roosevelt, a témoigné infatigablement et nul n'a pris le relais: les médias ont atténué ses révélations, les gouvernements l'ont poliment écouté et lui ont tout aussi poliment tourné le dos, pour des raisons politico-économiques qui font froid dans le dos mais n'en sont pas pour autant des révélations fracassantes. Et de fait, le problème de cet ouvrage n'est pas son fond: la vie de Karski, résistant, aventurier qui survécut à presque tout, mérite bien évidemment d'être racontée. Mais la forme choisie par Haenel se révèle vite limitée: la première partie est purement descriptive (il raconte l'intervention de Karski dans "Shoah", retraçant même les intonations et les plans de caméra, exercice que je trouve franchement un peu vain) et la deuxième est paraphrastique (Haenel résume le témoignage de Karski paru en 1944 sous le titre "Story of a secret state"). Et je ne peux que m'interroger sur cet étrange choix formel, qui est bien évidemment source de nombreuses répétitions et qui fait à mon avis de "Jan Karski" une espèce d'essai déguisé (le Prix Médicis ne s'y est pas trompé, qui l'avait sélectionné dans cette catégorie contrairement au Goncourt) qui manque de force. Je pense que Karski aurait mérité qu'on prenne la peine de lui consacrer un véritable roman (c'est d'ailleurs la dernière partie la plus réussie quand Haenel ose enfin se plonger dans la fiction, comme s'il avait été réticent dans les deux premières parties à se défaire du cadre de la réalité) ou au contraire un véritable essai d'historien et pas cet ouvrage hybride que je trouve inabouti et qui n'a étrangement suscité en moi aucune émotion particulière.
    ↓

critique par Fashion Victim




* * *



Un Juste dans la lumière
Note :

   Il est difficile de classer le dernier ouvrage (un roman?) de Yannick Haenel, intitulé Jan Karski, livre bouleversant et salutaire. En effet, pour raconter l’histoire de ce résistant polonais, né le 24 juin 1914 à Lodz, et "messager de l’Histoire", l’auteur choisit trois approches différentes. Dans le chapitre 1, il raconte comment Jan Karski témoigne de l’extermination des Juifs dans "Shoah" (1985) de Claude Lanzmann, film-testament récemment rediffusé à la télévision. Dans le chapitre 2, l’auteur reprend ce qu’a écrit Karski lui-même, dans son récit, paru aux USA en novembre 1944, sous le titre "Story of a Secret State", quand il essaya en vain de persuader les Alliés de venir en aide aux Juifs. Quant à la dernière partie, fictive, elle s’attache à comprendre la psychologie de Jan Karski, en le faisant se remémorer ses souvenirs tragiques alors que, devenu citoyen américain après la guerre, il est dévoré par ses ombres et ne sait plus en quoi il croit.
   
   Ce parti-pris a le mérite de mettre en relief l’aventure terrible d’un homme, dépositaire d’un message qu’il ne parvint pas à transmettre aux Alliés, ou plutôt que ceux-ci se refusèrent à entendre. Ce message, que le résistant polonais compare à une phrase de l’Ancien Testament, concernait le sort des Juifs que Karski avait découvert avec horreur dans le ghetto de Varsovie puis dans le camp d’Izbica Lubelska. En substance, il disait ceci : "Si les Alliés ne prennent pas de mesures sans précédent […], les Juifs seront totalement exterminés."
   
   Les trois approches font prendre conscience au lecteur de l’intense sentiment de culpabilité éprouvé par Jan Karski, courrier de la Résistance, poursuivi toute sa vie par son échec. Il est ce témoin direct de l’horreur à qui les victimes ont crié : "Dites-leur là-bas. Vous avez vu. N’oubliez pas." Il est cet homme qui s’interroge sur l’humanité : "Des être humains qui n’ont plus l’air vivants et qui ne sont pas morts, qu’est-ce que c’est?" Il est la minorité, celui qui a passé les bornes, en révélant ce que l'on ne doit pas entendre.
   
   Et Yannick Haenel imagine, avec une ironie tragique, la manière dont Franklin Delano Roosevelt écoute Jan Karski délivrant son message. Il le décrit comme un homme qui digère, qui bâille et qui ne cesse de répéter "I understand", alors qu’il se refuse à comprendre. Le constat est sans appel sur la passivité et la lâcheté des pays occidentaux face au génocide des Juifs. "Car il y a les victimes, il y a les bourreaux, mais il y a également ceux qui sont à côté, et qui assistent à la mise à mort." Et pour l'auteur on ne peut plus parler de "crime contre l'humanité" puisque le génocide des Juifs a fait disparaître la notion même d'humanité.
   
   Avec ce livre, éloge d'un homme qui fut consacré par une parole qu’il essaya de dire en dépit de tous les obstacles, qui fut nommé Juste parmi les Nations, Yannick Haenel poursuit la réhabilitation de "l’un des plus grands personnages du siècle", entamée par son biographe Stanislas Jankowski.

critique par Catheau




* * *