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La peine du menuisier de Marie Le Gall

Marie Le Gall
  La peine du menuisier

La peine du menuisier - Marie Le Gall

Le silence du secret
Note :

   "J'étais la fille du Menuisier, je le savais. Jeanne, malgré sa folie, était plus normale que moi, côté filiation. Elle le nommait. Pas moi. Nous n'avions pas de mots l'un pour l'autre. Notre lien était un long fil continu que personne ne pouvait voir. Aucun mot ne s'y accrochait comme le font les notes sur une portée. Nous-mêmes en étions ignorants, seulement soupçonneux de sa présence tenace."
   
   Marie-Yvonne est née sur le tard dans une famille bretonne. Elle a été un accident, accident mené à son terme parce que sa mère a refusé de prendre le risque d'aller chez la faiseuse d'ange. Elle va grandir, silencieuse, entre Louise, sa mère sourde, Jeanne, sa sœur folle, Mélie sa grand-mère et Le menuisier, son père. Ce père qu’elle ne nommera jamais autrement que Le menuisier.
   
   "La peine du menuisier" est le récit de cette enfance peu commune, des déchirements familiaux, et le portrait d’un taiseux. C’est qu’il n’est guère causant le menuisier. En Bretagne, le silence est d’or. Ce n'est pas qu'on ne parle pas, mais il y a des choses que l'on tait où dont on parle à demi-mot, ou en breton. Du coup, la petite Marie-Yvonne grandit dans un silence déchiré par les cris de sa soeur et habité par les morts de la famille auxquels elle redonne vie. Ils sont là, peuplant les murs et les manteaux de cheminés, protégés dans leurs photographies, la fascinant comme la fascine les tombes, l'accompagnant au quotidien, plus vivants presque que sa famille et en tout cas, bien moins effrayants.
   
   Le silence est au coeur du récit, puisqu'il est la matière première de la relation de l'enfant et de son père. D'abord silence protecteur et rassurant, puis silence menaçant. Il y a la rencontre ratée entre le père et la fille, le silence devenu impossible à briser alors que les mots sont devenus nécessaires. Il y a la fuite, puis les regrets de l'adulte face à une situation que rien n'aurait pu changer, et la quête qui commence. Parce que le silence cachait un secret, et le secret a tué cet amour qui s'exprimait par des petits cadeaux: un tablier en vichy rouge, un secrétaire...
   
   Le secret, Marie-Yvonne va en deviner l’existence en écoutant des bribes des conversations des adultes, puis partir sur ses traces après la mort du menuisier. Il faut faire vite, les vieux de la famille meurent les uns après les autres, et encore faut-il qu’ils acceptent de parler.
   
   Par des phrases sobres, percutantes, l’auteur fait entrer son lecteur dans une atmosphère oppressante, lourde, tragique, qui noue le ventre et fait retenir son souffle. Chaque mot, chaque situation touche. On a mal pour ce père, mais aussi pour cette mère tuée à petit feu par son malheur, pour grand-mère Mélie aussi qui cache bien des blessures sous son châle. Pour Jeanne, folle mais lucide par moment. Pour l’enfant aussi qui pousse comme elle peut.
   
   Le portrait de la campagne des années 50 est littéralement glaçant. Tout comme celui d’une Bretagne en train de disparaître: les fermes, les femmes en noir et en coiffe, des lits clos, des églises et des calvaires. La Bretagne des traditions familiales, de la religion. C’est aussi un joli portrait d’une enfant secrète, fantasque, un brin morbide mais attendrissante dans sa fascination pour les cimetières et les morts.
   
   "Nous ne sommes pas seulement les héritiers d'un patrimoine génétique, mais d'un nombre infini d'émotions transmises à notre insu dans une absence de mots, et plus fortes que les mots."
   
   Seul regret, le style, parfois difficile qui m’a par moment perdue. Il y a cependant toujours eu une phrase pour me ramener dans ce récit pudique et douloureux qui atteint à l’universel dans ce qu’il dit des relations familiales.
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critique par Chiffonnette




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Le père et la fille
Note :

    «Je retrouvais le cadre immense, le visage grandeur nature, le garçonnet de papier. Le rayon de son regard me fixait alors. J'étais debout sur une chaise, au même niveau que lui mais à bonne distance. Il m'envoûtait, je cherchais son mystère et restais sans réponse devant le pâle sourire, les yeux clairs habités d'une douce mélancolie. Sa trop grande gravité, qui ne correspondait pas à l'enfant espiègle qu'il avait été, me laissait penser qu'il pressentait son destin.» (p119)
   
   Dans cette rentrée littéraire 2009, "La Peine du Menuisier" va sans doute constituer l'une des plus agréables surprises parmi les premiers romans. L'auteur est née en 1955 à Brest. Dans un texte autobiographique, elle revient sur le parcours de Marie-Yvonne, de l'enfance à l'âge adulte, entre fantômes et silences au sein d'un entourage profondément catholique.
   
   Le silence, c'est celui du «Menuisier», ce père âgé qu'elle ne sait pas nommer autrement. C'est aussi le silence qui la caractérise, petite fille taiseuse, secrète, sans doute un brin fantasque et morbide. Point commun entre le père et la fille, le silence les rapproche et les sépare à la fois, leur permettant de communier et de se comprendre implicitement mais les empêchant d'aborder certains sujets et de se dire l'essentiel, alors que la mort du père approche à grands pas.
   
   Outre la relation père-fille difficile au cœur de ce roman que Marie Le Gall a d'ailleurs dédié à son père, la narratrice explore de nombreuses thématiques à travers le récit de sa vie, à commencer par les racines et les secrets de famille qui ne semblent pas manquer chez ces parents qui l'ont conçue très tard, dix-neuf ans après Jeanne, sa sœur folle et pleine d'amour. Entourée de non-dits et d'absents, ces membres de la famille qu'elle n'a jamais connus qu'à travers les photos pour toujours figées qui peuplent sa maison d'enfance, Marie-Yvonne est fascinée par la mort, revenant sans cesse au portrait de René-Paul dont un jouet conservé à la cave l'attire sans cesse. Enterrements, errances dans les cimetières, heures passées à regarder les restes d'os extraits d'une tombe humide et nauséabonde par le fossoyeur, conjectures au sujet des photos des disparus, la mort est une question qui taraude la narratrice de manière obsessionnelle.
   
   L'histoire personnelle est aussi l'occasion de dresser un portrait d'une Bretagne aujourd'hui disparue, celle des années soixante où le rapport à la terre, les souvenirs de guerre, les traditions familiales et la vie quotidienne avaient encore le goût des temps anciens, une époque révolue racontée avec justesse sur un ton toujours sobre et précis.
   
    Ce livre présente beaucoup de qualités et pourtant, j'ai d'abord eu beaucoup de peine à m'immerger dans le récit qui manquait à mon sens de fil conducteur pendant les cent premières pages. Bien sûr, dans le titre, la dédicace et certaines scènes, tout tendait à faire de la relation au père la quête finale de la narratrice. Malgré tout, la première partie privilégie un peu trop l'anecdote à mon avis, au détriment du récit. Les réminiscences de Marie-Yvonne sont intéressantes à lire mais me rappellent un peu trop les mémoires qui se transmettent au sein des familles, le but étant de retranscrire ses souvenirs le plus fidèlement possible, sans se préoccuper des questions de déroulement et de structure propres au roman. Quoi qu'il en soit, le style soigné et le ton plein de pudeur de Marie Le Gall m'ont convaincue et je suis ravie de ne pas avoir planté là ce beau roman. Plus centrée sur la relation entre la narratrice et son père, la deuxième partie est passionnante et m'a beaucoup émue. Les moments volés qui noyaient la première partie à force d'accumulation sont ici parfaitement insérés dans une «intrigue» de mieux en mieux menée.
   
   Au final, voilà un beau roman très personnel qui parvient à avoir une portée plus générale, le lecteur pouvant difficilement lire cette histoire unique sans songer à sa propre famille et aux similitudes inévitables entre les parcours individuels. L'art d'aimer, le temps trop court à partager avec ses proches, la souffrance inhérente aux relations distantes que Marie-Yvonne entretient avec ses parents sont remarquablement retranscrits. Touchant et évocateur, le récit est porté par l'ambiance un peu mystérieuse et chargée d'histoire. Et lorsque l'on tourne la dernière page, il est difficile d'abandonner ce menuisier et cette famille auxquels on s'est nous aussi attachés. Un bel hommage au père disparu.
   «Par tradition, il me donna le prénom composé de sa soeur asthmatique, morte en crise beaucoup trop tôt en laissant trois jeunes orphelines. C'était aussi le prénom de sa tante, la soeur de Tad, qui n'avait vécu que quelques années. «Marie-Yvonne», avait écrit l'employée. Enfin, puisqu'il fallait un second prénom, celui de la fille de ma marraine, Nicole, fit l'affaire. Asphyxiée par une fuite de gaz, elle s'était éteinte à six ans.» (p 22)
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critique par Lou




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«Le Menuisier ne parlait pas.»
Note :

   Le Menuisier, nous l'apprendrons au fur et à mesure du récit, c'est le père de la narratrice, cette enfant née tardivement au sein d'un foyer où l'amour circule mais pas forcément les mots. Nous sommes dans les années cinquante, en Bretagne, dans une famille modeste, où la mort est toujours présente, que ce soit par les photos des disparus, la proximité du cimetière ou les décès que l'on ne cache pas aux enfants.
   
   La narratrice, devenue adulte et ayant réussi à devenir professeur, ce qui la place un peu en porte-à-faux par rapport à ses origines, ressent toujours un profond malaise par rapport à celui qu'elle ne désigne que par sa fonction, comme si elle voulait le tenir à distance. Pourquoi?
   
   Elle sent confusément qu'elle appartient à un lieu "où je n'ai pas vécu mais dont l'histoire circule ne moi, dans ce corps exhibé, élastique et souple, insolent de jeunesse et de fraîcheur." mais également qu'un secret pèse sur la famille paternelle, empesant leurs relations. Il lui faudra beaucoup de temps pour remonter au jour cette histoire familiale dont elle est prisonnière car "Nous ne sommes pas seulement les héritiers d'un patrimoine génétique, mais d'un nombre infini d'émotions transmises à notre insu dans une absence de mots, et plus fortes que les mots."
   

   En phrases sobres, comme gravées dans le granite breton, Marie Le Gall nous emprisonne dans cette atmosphère étrange et envoûtante. On pense parfois au roman d'Annie Ernaux, "La place", pour ce qui est du décalage entre la modestie des origines et l'ascension sociale de la jeune femme mais Marie Le Gall privilégie davantage cette recherche obstinée et patiente du secret familial afin de comprendre La peine du Menuisier, qui est aussi la sienne.
   
   Un premier roman lent et fascinant. Une langue superbe.
   
    282 pages denses et graves.

critique par Cathulu




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