Lecture / Ecriture
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Berlin Alexanderplatz de Alfred Döblin

Alfred Döblin
  Berlin Alexanderplatz

Berlin Alexanderplatz - Alfred Döblin

Berlin underground
Note :

   Franz Biberkopf vient de sortir de prison où il a purgé une peine pour le meurtre de sa compagne Ida, et est bien décidé à ne pas replonger dans le sordide. Libre comme l'air, le voilà dans le Berlin de la fin des années 20 début des années 30, errant aux alentours de la place essentielle de la ville, la célèbre Alexanderplatz! Cet endroit, mythique, tient une place de choix dans l'oeuvre romanesque de Döblin qui après avoir fréquenté assidûment les cercles expressionnistes s'en détache pour ne jurer que par le naturalisme, moteur romanesque où l'observation brute des faits réels prend le pas sur l'imagination pure.
   
   Berlin, ville de plus que quatre millions d'âmes, ville culturelle et de lumière, ville d'architecture et de vie grouillante entre les lieux de plaisirs sordides, les abattoirs ronflants, les bistrots selects comme malfamés, les ruelles sombres et les immeubles délabrés, voit Franz Biberkopf arpenter les rues en vendeur de journaux, en distributeur de tracts nationalistes, terrassier ou déménageur, autant de petits métiers lui permettant de vivoter. Le lecteur suit ce héros aux aspirations honnêtes de fin 1927 au début 1929 dans une cité où monte, lentement et sournoisement une idéologie nauséabonde qui enverra au pouvoir un certain Hitler. Mais peut-on lutter contre la fatalité? Peut-on s'écarter définitivement des cercles de l'illégalité lorsque l'on croise, chaque seconde, les membres d'une bande de malfrats? La loi de la rue est dure, sans concession et sans sentiment.
   
   Dès le début du roman, le niveau de langage, l'écriture et l'ambiance berlinoise m'ont fait pensé à Céline et son "Voyage au bout de la nuit". Il existe des similitudes entre les deux auteurs: ils ont exercés en tant que médecins et se sont intéressés aux petites gens, aux humbles, aux bas-fonds de Berlin ou de Paris. Döblin propose un voyage au bout d'une nuit, au bout d'une vie, une vie que le personnage voudrait pouvoir changer malgré les contingences matérielles, une vie qui lui colle à la peau et qui ne semble guère lui offrir une autre voie, une échappatoire à sa route déjà tracée. D'ailleurs, ce voyage aux côtés du héros est balisé par les incipit de chaque livre, incipit annonçant à chaque fois les grandes lignes de l'étape de l'Odyssée berlinoise. Détail donnant une dimension épique à l'oeuvre... une épopée des zones sombres, inquiétantes parfois, où se meut le petit peuple des précaires, des démunis et des voyous.
   
   Franz Biberkopf apparaît comme étant écartelé entre sa liberté enfin recouvrée et une relative nostalgie de sa vie derrière les barreaux, vie réglée comme du papier à musique... très rassurante en fait: il hésite, il rase presque les murs berlinois, encore étourdi par la possibilité de marcher où il veut, comme il veut. Döblin imprime un rythme intense à son écriture afin de distiller la frénésie d'une capitale grouillante de vie et d'activité, à la limite de l'étourdissement: le lecteur est happé par le bruit des véhicules, par les chansons entendues par-ci par-là, par le tramway, par les cris des marchands, à la sauvette ou non, des vendeurs de journaux, le quotidien échevelé absorbe Franz biberkopf tout en l'effrayant un peu (la reprise de contact avec la vie libre est difficile à appréhender). Cependant, Döblin prend soin de placer des intermèdes descriptifs, ces petits riens qui permettent une pause et une respiration, en mettant en scène des petits bouts de vie. La sensualité de Berlin est à fleur de mots, exhalant une crudité dans les détails anatomiques, sa violence aussi et cette latence apporte aussi sa pierre à l'édifice épique du récit. Berlin est en perpétuelle construction, toujours changeante et pourtant éternelle et moderne.
   
   Le lecteur continue sa découverte de l'underground berlinois dans le livre deuxième au cours duquel notre Franz élargit le cercle de ses connaissances: entre piliers de tripots et amie peu farouche, récupérée pour aider un ami à butiner d'autres fleurs berlinoises, il déambule pour mieux éprouver du remords au sujet de la mort d'Ida; les furies grecques auraient-elle investi Berlin? Toujours est-il que Franz semble de plus en plus désirer devenir un autre homme, un homme honnête et doux en vendant des journaux. Las, ces journaux sont des journaux d'extrême-droite, édités par des hommes au joli verbe, à la faconde facile et qui l'ont très vite influencé: Franz est de ceux qui se laissent mener par le bout du nez à partir du moment où on détient la puissance du verbe, il est le type même du parfait candidat au n'importe quoi, faisant siennes les thèses les plus outrancières! Le bruit de bottes et chemises à brassard se fait entendre derrière les mots de Döblin, un Döblin qui joue à merveille sur les différents registres de l'ironie et la distanciation avec les personnages: le caustique est toujours prêt à bondir... comme la violence larvée de Franz (le lecteur attend le moment où la violence diablesse du héros surgira hors de sa boîte). Une violence qui suinte derrière le long passage, plus que saisissant, sur les abattoirs de porcs: le lecteur ressent avec horreur tout ce qui se déroulera suite à l'accession d'Hitler au pouvoir... la mise en place d'une machine à broyer les hommes, les âmes est en route derrière la machine infernale que sont les abattoirs où on voit des hommes donner tranquillement et méthodiquement la mort.
   
   Döblin place son héros devant une alternative difficile: être honnête et vivre pauvre, exploité par les uns et les autres et sans être un minimum respecté, ou céder aux tentations d'une vie plus facile en entrant dans une bande et bénéficiant ipso facto d'un réseau d'entraide contournant le système, quitte à laisser des hommes ou des femmes sur le bord de la route. Les relations douteuses de Franz lui font admettre que la société ne peut lui offrir de décence et que les soucis matériels ne pourront pas être résolus par la voie des urnes (et on entend le bruit des bottes claquer le pavé berlinois). Aussi, notre naïf Franz pense-t-il qu'il pourra se faire une petite place au soleil en tissant des liens, même légers, avec les voyous patentés et cela sans s'engager outre mesure et en se coulant dans la peau d'un proxénète en vivant aux côtés de Mimi, la jeune et gentille Mimi peu avare de ses faveurs. Le lecteur voit se profiler une funeste répétition de vie dans la descente aux enfers de Franz. Cependant, ce dernier accepte son destin que Döblin ne rend en aucun cas tragique: il apporte une dimension optimiste à ce triste chemin de vie en offrant la rédemption à son héros... une épopée citadine, moderne, aux accents que notre société ne pourrait renier, s'achève dans une apothéose libératrice.
   
   Certes, il est difficile de quitter son chemin de vie quand la prédestination colle aux basques, cependant, "Berlin Alexanderplazt" est loin d'être un roman sur le fatalisme ou sur le pessimisme: il décrit tout simplement la vie des humbles que les rouages de la société écrasent, aveugles et sourds à la détresse et au désir de rompre les chaînes du déterminisme social. Döblin par son écriture qui mêle différents styles, plusieurs niveaux de langue, peint une toile sociale et humaine où les appétits féroces des uns croquent les espoirs des autres, où les petites frappes musclées et gouailleuses se pavanent, coqs en basse-cour, devant un parterre d'admiratrices subjuguées. Elles peuvent être malmenées, maltraitées par leur "jules" sans pour autant cesser de l'aimer.
   
   Döblin tisse sans fin des ramifications dans son récit, renvoyant à de multiples interprétations, à de multiples niveaux de lecture au fil desquels le lecteur se perd et se retrouve avec délectation et gourmandise. Un roman épique aux accents tragiques derrière une façade parfois grotesque dans le sens où l'ambiance frise le carnavalesque, le burlesque, le caricatural, le bouffon et le comique. Une force romanesque qui emporte le lecteur d'un bout à l'autre des 623 pages, sans que l'ennui ne lui vienne une seule fois; une lecture étonnante et jubilatoire!
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critique par Chatperlipopette




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Le Joyce berlinois?
Note :

   Gallimard, coll. Du monde entier, 2009, nouvelle traduction de l'allemand par Olivier Le Lay; 462 pages.
   
    Nouvelle traduction, donc. Soyons franc, je n'avais jamais lu l'ancienne mais je l'ai retrouvée en Folio dans mes étagères et j'ai pu constater que le principal mérite d'Olivier Le Lay est d'avoir rétabli des passages entiers qui avaient été purement et simplement évités par son prédécesseur. Pour le reste, je ne sais pas trop: en général, les traductions historiques ont ma préférence. Pour Kafka, Vialatte me suffit, pour "Ulysse", que je pratique régulièrement, l'équipe de traducteurs qui a entrepris de rénover le travail de Valery Larbaud ne me semble pas avoir fait avancer la cause joycienne, la transformation des "Confessions" de Saint Augustin en "Aveux" et celle d'"Au cœur des ténèbres" de Conrad en Cœur des ténèbres" me paraissent plutôt anecdotiques. D'autant que pour ce qui est d'une traduction de l'allemand, je ne suis pas vraiment qualifié. J'avais été très fier de découvrir il y a quelques années une erreur de traduction dans "La Montagne magique" mais je ne serais incapable de la retrouver et disons que je préfère le "Lange Zeit bin ich früh schlafen gegangen" de Eva-Rechel Mertens (1957) à "Lange Zeit ging ich früh ins Bett" de Rudolf Schottlaender (1926) mais je ne saurais dire pourquoi. En attendant, pour en revenir à Döblin, la découverte de "Berlin Alexanderplatz" est un fameux choc.
   
   Un classique qui tient ses promesses, un livre qui est à la fois le roman d'un personnage, le roman d'une ville et le roman d'une époque. Un personnage d'abord, Franz Biberkopf, l'histoire de sa chute "telle que j'ai voulu la décrire entre le jour où il quitta l'établissement pénitencier de Tegel jusqu'à sa fin à l'asile d'aliénés de Buch pendant l'hiver 1928-1929." Roman d'une ville ensuite, Berlin, décrite non pas avec les outils traditionnels du romancier mais par ses bruits, ses odeurs, ses lignes de tramway (Alexanderplatz prend par moments des airs de place Saint-Sulpice ou de carrefour Mabillon sous l'œil de Perec), ses faits divers découpés dans les journaux, ses statistiques ("Mouvements sur le marché aux bestiaux : 1399 bœufs, 2700 veaux, 4654 moutons, 18864 cochons", "A Berlin 48742 personnes sont mortes en 1927, sans compter les mort-nés"), sans oublier les bulletins météorologiques et les cours de la Bourse. Roman d'une époque enfin qui, allié avec l'utilisation révolutionnaire du monologue intérieur ininterrompu, achève de faire de "Berlin Alexanderplatz" l'équivalent germanique de l'"Ulysse" de Joyce. Sauf que là où Joyce évoquait un Dublin reconstitué à distance géographique et temporelle, Döblin décrit le Berlin qu'il a sous les yeux.
   
   Comme le note Rainer Werner Fassbinder dans un court texte qui clôt cette édition, "ce qui est beaucoup plus intéressant que de savoir si Döblin connaissait l'Ulysse de Joyce, c'est l'idée que la langue de Berlin Alexanderplatz soit influencée par le rythme des tramways qui passaient et repassaient devant le bureau d'Alfred Döblin". Berlin n'est pas Dublin parce que c'est une ville de vaincus, marquée par la guerre et la crise économique, mais aussi parce que c'est une ville qui a vu passer Dada et que "l'inoculation de Dada, ce microbe vierge, à une société en plein effondrement produit à Berlin une détonation à double détente, artistique mais aussi politique" (Marc Dachy, Dada la révolte de l'art, Découvertes Gallimard, 2005). L'écriture de Döblin, son humour noir, ses pas de côté et ses coq-à-l'âne forment l'écho de cette détonation.
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critique par P.Didion




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Relecture après trente ans
Note :

   Une relecture. Après trente ans! C’est incroyable, tout ce que j’en avais retenu. Mais c’est peut-être le propre des chefs-d'œuvre… car pour moi, c’en est un, c’est hors de doute. Et comme quasiment tous les chefs-d'œuvre, il est d’un abord difficile. Je dirais même qu’il me semble impossible de le lire tout seul dans son coin, sans assistance, sans guidage, sans encyclopédie. On risque d’être vite dégoûté (et de passer à côté d'un tas de choses...)! J’ai eu la chance d’être guidée dans ma lecture par un professeur très compétent et qui a su me le faire aimer… et c’est resté un de mes livres préférés à travers les années!
   
   J’ai vu dans divers articles qu’en France, on comparait «Berlin Alexanderplatz» avec «Le voyage au bout de la nuit» de Céline, et, à la réflexion, je suis assez d’accord avec cette comparaison, mais Döblin va beaucoup plus loin que Céline: par ses constantes références bibliques (difficiles à déchiffrer certainement pour nombre de ces enfants de païens que sont les Français !!!) et mythologiques, il donne une universalité à ses propos, une validité au-delà de l’anecdote et du cadre historique.
   
   L’anecdote, là voici (mais ce n’est vraiment pas l’essentiel): Berlin, les années 1920, années très difficiles en Allemagne (l’après-guerre, instabilité politique, faillite financière, chômage, pauvreté, montée du nazisme… mais aussi le Berlin expressionniste, des cabarets…). Le personnage central se nomme Franz Biberkopf («tête de castor»!), un être primitif, asocial, il vit de petits boulots et de délits. Au début du roman, il sort de prison, où il a purgé une peine de quatre ans pour avoir assassiné sa compagne dans un accès de jalousie. Et le narrateur nous met sur la piste: «le châtiment va commencer»… Car, bien qu’ayant décidé de rester honnête désormais, Franz Biberkopf devra traverser des épreuves terribles avant d’arriver à une certaine stabilité. Il doit faire l’expérience qu’il n’est pas maître de son destin!
   
   Le roman est conçu comme un énorme collage (très à la mode à cette époque: qu’on pense à Kurt SCHWITTERS, par exemple!) avec des motifs qui reviennent à l’infini: Berlin, personnage à part entière du roman et qui devient Babylone, la grande prostituée; Job (du livre de Job de l’Ancien Testament), Adam et Eve face au serpent, Achille, Agamemnon, le «faucheur qui s’appelle la mort», des refrains de chants populaires ou comptines allemands, des chants de la SA, des images de bétail à l’abattoir, des réminiscences de prison… etc etc
   MALHEUREUSEMENT, comme pour le «Malte» de RILKE, la traduction n’est pas à la hauteur du texte original! Pire: le traducteur a, à plusieurs reprises, carrément escamoté des passages entiers! Je donne comme exemple la fin du Livre septième (que j’avais envie de citer, c’est ainsi que je m’en suis rendue compte!) où il manque plus d’une page! Il est vrai, bien sûr, que la difficulté de traduction est inouïe… (traduit de l'allemand par Zoya Motchane)*
   
   Donc, une fois de plus, je vous invite à apprendre l’allemand… rien que pour le plaisir de lire Döblin dans le texte original!!! C’est une raison qui vaille, non?
   
   
   * Il y a actuellement une nouvelle traduction due à Olivier Le Lay comme dit dans le commentaire précédent.
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critique par Alianna




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Une écriture tout à fait originale
Note :

   Comment parler de Berlin sans mentionner l'Alexanderplatz, cette place commerçante du centre-ville, au cœur de l'ex-Berlin-Est? Surtout depuis qu'Alfred Döblin a irrémédiablement lié la ville et la place dans son merveilleux roman, "Berlin Alexanderplatz". La nouvelle traduction d'Olivier Le Lay est l'occasion de se plonger dans cette sombre histoire, qui fait découvrir les recoins les moins reluisants de la ville.
   
   La visite se fait sur les pas de Franz Biberkopf. On le découvre à sa sortie de Tegel, la prison de la ville. Sans le sou ni perspective, il tente de trouver un emploi, et essaie plusieurs métiers sur les marchés. Mais son objectif, c'est de rester honnête. Car son séjour en prison, suite au meurtre de sa femme Ida qu'il a battue à mort, lui a suffi.
   
   Franz Biberkopf retrouve tous les lieux de son ancienne vie, les cafés un peu glauques qu'il fréquentait, les marchés sur lesquels il tente de gagner sa vie. Avec lui, on découvre la vie des ouvriers de Berlin, en cette fin des années 20 où la crise n'a pas encore frappé, mais où la misère est déjà très présente. Avec lui, on découvre également les méthodes peu légales de voyous qui font tout pour gagner de l'argent : le proxénétisme est fréquent, et les petites arnaques légion.
   
   Mais Biberkopf refuse de se laisser entraîner dans ce milieu, même si ses fréquentations avec Reinhold, petit malfrat réputé, l'emmènent sur une mauvaise pente. Malheureusement, c'est contre son gré qu'il se trouve mêlé à ces affaires, ce qui lui coûtera un bras, mais surtout une suspicion permanente quand sa petite amie Mieze disparaît sans laisser de trace.
   
   "Berlin Alexanderplatz" est un roman foncièrement noir, sombre sur l'image de l'humanité qu'il renvoie. Biberkopf, malgré ses bonnes intentions, est condamné d'avance, ce que rappelle constamment le narrateur. On sait que cela finira mal, et les rares personnes qui tentent de l'aider agissent vainement. C'est comme si le milieu dans lequel vit Biberkopf, celui des petits voyous et grands malfrats, le poussait à devenir mauvais malgré lui.
   
   Néanmoins, la noirceur du récit est balancé par l'écriture tout à fait originale de Döblin. Par le recours à une oralité très travaillée, le texte évoque le travail de Céline. Surtout, le texte est émaillé de nombreuses digressions, qui permettent de prendre la température de cette ville. On découvre ainsi au fil des pages l'ambiance des abattoirs et le rythme effrénée des égorgements de porc (magnifiques pages), les programmes de théâtre, les faits divers du moment. Döblin a également souvent recours à des extraits d'autres textes, en particulier ceux de la bible ou des chansons populaires, qui prennent place dans le récit. C'est ainsi qu'est racontée, au cœur de l'ouvrage, l'histoire de Job. Ce mélange de références, d'entrées dans le texte, fait de "Berlin Alexanderplatz" un texte riche, très dense, mais qui conserve une unité grâce à Franz Biberkopf, fil rouge de l'ouvrage. Et la traduction d'Olivier Le Lay rend parfaitement hommage à ce foisonnement.
   
   C'est donc un vrai plaisir de lecture que cette plongée dans les bas-fonds de Berlin. Et s'il est difficile de reconnaître aujourd'hui les endroits que parcourt Franz Biberkopf, le lecteur en goguette à Berlin n'est pas totalement perdu, car de nombreux endroits ont conservé le même nom : Alexanderplatz, Invalidienstraße, Hackesher Markt, Rosenthalerplatz… Un périple sur les lieux qui ne fait qu'ajouter au plaisir du roman!
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critique par Yohan




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Berlin dans la première moitié du XXème siècle
Note :

   « Berlin Alexanderplatz » relate la vie difficile que mena Franz Biberkopf dans le centre de Berlin, le vieux quartier de misère qui entoure "l’Alex"*, dans les années 1920.
   
   Franz Biberkopf est un repris de justice, tout juste sorti de la prison de Berlin Tegel, où il a purgé une peine de quatre ans pour avoir tué sa compagne, Ida. Ce n’est donc pas un enfant de chœur. Il se promet néanmoins de devenir honnête, mais sans se rendre immédiatement compte que c’est une résolution particulièrement difficile à tenir dans le Berlin de ces années de crise. Il se résout à vendre des journaux, tout en étant le souteneur d’une jeune prostituée.
   
   Errant dans les ruelles, fréquentant les bistrots où il rencontre ses amis, presque aussi démunis que lui, ses nouvelles relations et la difficulté de l’existence le conduisent à côtoyer une bande de mauvais garçons qui, dans un premier temps l’emploient à participer à leurs trafics, avant que l’un d’entre eux le pousse à son drame personnel. Blessé, mutilé, mais doué d’une force morale peu commune, Franz Biberkopf fait face à ses difficultés et le lecteur le suit dans ses difficiles échappatoires.
   
   Tout ce roman, écrit sur un ton très libre, mélange savamment les anecdotes qui constituent la vie berlinoise de ces années noires de la naissance du nazisme. La diversité de la narration contribue largement à la féérie à laquelle assiste le lecteur. Cette forme ouverte et variée contribue à rapprocher Alfred Döblin d’autres grands romanciers de la même période qui ont su, comme lui, renouveler le genre littéraire pour faire ressortir le jaillissement de la vie au milieu de la pauvreté de ces années. C’est ainsi qu’il a souvent été comparé à Joyce, à Céline ou à Dos Passos qui, comme lui, ont inventé de nouvelles formes littéraires pour exposer le foisonnement de la vie de grandes agglomérations.
   
   A la fin du roman, l’auteur emprunte un ton quasiment homérique pour montrer son héros affaibli surmontant la fatalité et la misère.
   
   Au total, il s’agit d’un très grand roman, qui occupe une place de choix dans toute la littérature allemande de la première moitié du XXème siècle.
   
   
   * L'Alexanderplatz

critique par Jean Prévost




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