Lecture / Ecriture
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Yanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot

Lyonel Trouillot
  Yanvalou pour Charlie
  Rue des Pas-Perdus
  Bicentenaire
  La belle amour humaine
  Les enfants des héros
  Parabole du failli

Lyonel Trouillot est un auteur haïtien né le 31 décembre 1956.

Yanvalou pour Charlie - Lyonel Trouillot

Le passé derrière soi
Note :

   Présentation de l'éditeur
    «Jeune avocat d'affaires dévoré d'ambition, Mathurin D. Saint-Fort a voulu oublier ses origines pour se tenir désormais du meilleur côté possible de l'existence. Jusqu'au jour où fait irruption dans sa vie Charlie, un adolescent en cavale après une tentative de braquage, qui vient demander son aide au nom des attachements à leur même village natal. Débusqué, contraint de renouer avec le dehors, avec la douleur du souvenir et la misère d'autrui, l'élégant Mathurin D. Saint-Fort embarque, malgré lui, pour une aventure solidaire qui lui fait re-traverser, en compagnie de Charlie et de quelques autres gamins affolés, les cercles de la pauvreté, de la délinquance, de la révolte ou de la haine envers tout ce que lui-même incarne.»

   
   Première rencontre pour moi avec Lyonel Trouillot, écrivain haïtien engagé qui porte un regard sans concession sur Haïti aujourd’hui mais loin des clichés que nous pouvons avoir en tête sur cette île.
   
   «Sais-tu ce que signifie le mot yanvalou? Je te salue, ô terre. La terre n’a pas de mémoire. Le sol sec et pierreux ne garde pas souvenir de la bonne terre arable qui descend vers la mer. Seuls les hommes se souviennent. Où qu’ils aillent, où qu’ils restent, peut-être leur suffit-il de saluer la terre pour que leur passage soit justifié.»

   
   C’est pour moi la phrase qui résume le mieux le roman et son thème: celui de l’identité et des origines. La question que pose le personnage de Mathurin est simple: peut-on oublier, effacer ses origines? Et à quel prix faut-il payer l’oubli? Lui était prêt à tout pour oublier d’où il venait, la pauvreté, le village au bord de la mer, la faiblesse de son père. Même à quitter Anne, son amie d’enfance, son amante. Mais on ne peut jamais vraiment disparaître, c’est ce qu’il comprend quand Charlie fait irruption dans sa vie, porteur de tout le désespoir d’enfants perdus par la misère et qui persistent malgré tout à espérer une vie meilleure. Mathurin le cynique va laisser Charlie entrer dans sa vie et tout bouleverser.
   
   Haïti, on la découvre à travers les voix de quatre personnages: Mathurin, Charlie, Anne et Nathanael. Chacun parle du monde qu’il connaît: celui des riches, celui de la campagne, celui de la rue, celui de la dissidence politique. Leur point commun: la quête de leur étoile, celle qui va leur apporter le bonheur. Les voix se croisent comme les destins en une musique maîtrisée pleinement mais un peu trop lente pour moi. Certes la plume est agréable, la découverte intéressante, mais j’ai eu le sentiment, tout au long de ma lecture de rester en surface, et de deviner bien longtemps avant qu’elle advienne, la fin de l’histoire. On est entre le polar, le roman Yaninitiatique (celui d'un adulte et celui d'un adolescent se mêlant), le tableau social. Un mélange qui n'a pas réellement pris sur moi.
   
   Reste des personnages attachants, et un tableau d’Haïti. Intéressant.
    ↓

critique par Chiffonnette




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Retour à la case départ
Note :

   Après une première rencontre ratée avec cet auteur, puis une séance de rattrapage qui a largement compensé ce départ manqué, voici mon troisième rendez-vous avec Lyonel Trouillot. Et par bonheur, il a fait pencher la balance du bon côté!
   
   Mathurin D. Saint Fort est un haïtien qui a réussi. Il a passé sa vie dans un petit village rural, et a réussi à devenir un avocat renommé à Port-au-Prince. Pour arriver à ce sommet, il a peu à peu oublié d'où il venait, et s'est habitué aux conditions d'existence privilégiées qui lui sont offertes, à lui et ses collègues. Mais l'arrivée inopportune de Charlie, qui l'appelle par le prénom utilisé au village, Dieuthor, rompt le charme et la bulle dans laquelle s'est enveloppée l'avocat. En hébergeant Charlie, en écoutant son histoire et en l'aidant, il replonge dans cette vie qu'il a tout fait pour oublier, et ce contre son gré...
   
   Comme pour les précédents romans, l'intrigue de "Yanvalou pour Charlie" se situe à Haïti. En l'occurrence, plus précisément entre la capitale et la campagne, lieu de tous les dangers, où les peurs s'expriment et où le moindre événement inattendu peut tourner au drame. C'est d'ailleurs ce qui se produit dans cette histoire: en voulant aider Charlie, Mathurin / Dieuthor se trouve confronté à une situation imprévue, et ses souvenirs l'emmènent bien plus que loin que là où voulait l'amener Dieuthor, auprès de Anne notamment, son premier amour.
   
   J'ai retrouvé, avec ce roman, ce qui m'avait beaucoup plu dans "Bicentenaire", et le trouble qui avait pu me saisir à la lecture de "L'amour avant que j'oublie", sans les aspects désagréables que j'avais alors ressentis. L'aspect social de ce roman est indéniable, et l'apport de ce roman est justement la confrontation de deux mondes que tout oppose, et ce à travers le même personnage aux deux prénoms. Cette dichotomie que ressent Mathurin/Dieuthor est celle de quelqu'un qui a réussi en faisant abstraction de son passé, comme s'il n'existait pas. Malheureusement, comme souvent, celui-ci ne se prive pas pour vous sauter à la figure dès qu'il en a l'occasion, et souvent quand on ne s'y attend pas. C'est ce retour en arrière, cette mise à l'épreuve de Dieuthor qui est le cœur du récit.
   
   Et il y a le style de Trouillot, sa manière de raconter. On sent la poisse qui envahit le monde des misérables voyous de Charlie, on est plongé dans les bas-fonds de cette ville, qui puent et dans lesquels les individus sont obligés de vivre. Et puis il y a ces passages où le lecteur avance dans le récit sans trop savoir où il est, avant de peu à peu rassembler les éléments. Ce procédé, qui m'avait perdu dans "L'amour avant que j'oublie", est ici surtout utilisé dans la troisième partie, et cela lui donne toute son intensité. Les personnages n'ont plus de prénom, ils sont présentés physiquement, et le lecteur se démène pour renouer les fils de l'intrigue, qui deviennent de plus en plus solides.
   
   Le personnage de Mathurin est le cœur du récit, mais les camarades de Charlie, Nathanael et ses acolytes, occupent une place centrale dans l'intrigue. Car ce sont leurs petites magouilles qui sont à l'origine du retour de Mathurin dans ce passé honni. Il y a également la figure du père Edmond, qui s'occupe d'un centre où sont recueillis les orphelins et enfants abandonnés, dont a fait partie Mathurin. C'est par ses souvenirs que Mathurin est mêlé à cette histoire et renvoyé à ses racines...
   
   Bref, un très opus de Lyonel Trouillot, qui confirme que j'ai bien fait de lui donner une seconde chance (il faut dire qu'il avait de très bons défenseurs!)

critique par Yohan




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