Lecture / Ecriture
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Abbés de Pierre Michon

Pierre Michon
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Pierre Michon est un écrivain français né dans la Creuse en 1945. Il a été élevé par sa mère, institutrice.
Il a fait des études de Lettres à Clermont-Ferrand jusqu’à un mémoire de maîtrise sur Antonin Artaud.



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Abbés - Pierre Michon

Tohu et Bohu
Note :

   Ce roman regroupe trois histoires, advenues à trois abbés au fil du temps, non pas que l’auteur ait été guidé par une préoccupation mystique mais parce qu’en cette époque-là (nous sommes, pour situer large, aux environs de l’an 1000) être homme de pouvoir sans être homme de guerre, c’est être prélat. Nos trois abbés gravitent non loin de la lignée des Guillaume dont descendra plus tard Guillaume le Conquérant. Le premier abbé est même le frère retiré de Guillaume Tête d’Etoupe. Dans leur entourage, mais plus modeste, Théodolin qui recueille ces récits.
   
   Nous sommes dans la Baie du Mont Saint-Michel et la «Merveille» ne s’impose pas encore mais le premier abbé dont l’on nous parle ici, décide d’entamer les travaux de gain de terres sur la mer. Il cherche la gloire, mais qu’est-ce la gloire? A cette question qui guide toute sa vie, il aura peut-être la réponse au moment de son dernier souffle.
   
   Le second récit voit apparaître le leitmotiv qui ne nous lâchera plus:
    «Toutes choses sont muables et proches de l’incertain.»
   même la terre, le ciel et l’eau, comme le montre assez cette baie légendaire. Et on ne peut vivre là sans finir par le comprendre.
   Il est ici question de noblesse, de chasse, de mise à mort, de violence et de courage.
   
   Le troisième récit d’abbé, nous montre les effets miraculeux d’un reliquaire et ils sont incontestables mais gardez-vous d’oublier que «Toutes choses sont muables et proches de l’incertain.»
   
   L’intérêt de lire de façon groupée l’œuvre de Pierre Michon, c’est que cela permet des connexions transversales riches de réflexions. Ainsi comment lire les pages sur les reliquaires
    Cette époque, on le sait, aime les os. Pas tous les os, ils ont grand soin de choisir, disputent et parfois s’entretuent sur ce choix: les os seulement qu’on peut revêtir d’un texte, le Texte écrit il y a mille ans ou les textes écrits il y a cent ans, ou le texte qu’on écrit à l’instant pour eux, les os que Cluny ou Saint Denis a nommés et scellés, ceux qui à des signes patents pour nous illisibles, firent partie d’une carcasse d’où s’évasait la parole de dieu, la carcasse d’un saint. » (p. 56/7)
   sans les lier à celles de la grande Beune évoquant la vitrine de fond de classe où sont pieusement recueillis et étiquetés les vestiges préhistoriques, silex cette fois, mais étiquettes toujours et textes faisant loi.
   
   Je pense qu’au final, il faudra réunir tous les romans de Pierre Michon en un seul livre et les admettre pour une seule œuvre, une sorte de comédie humaine qui aurait avancé masquée vers ses lecteurs.
   
   Et toujours, ces mots si beaux, ces phrases comme des vers. Ces Abbés, à la grande surprise de l’anticléricale que je suis, ont ma préférence pour l’instant dans ce que j’ai lu de Pierre Michon.
   
   
   PS : Les abbés se sont vu attribuer le Prix Décembre en 2002
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critique par Sibylline




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«Toutes choses sont muables et proches de l’incertain.»
Note :

   Trois époques, trois abbés, trois récits qui racontent autour de l'an mil la fondation des premiers monastères.
   
   Intriguée par l'émotion avec laquelle plusieurs personnes m'avaient parlé de Pierre Michon j'ai ouvert ce court recueil, ne sachant guère à quoi m'attendre: un roman, des nouvelles? C'est ma foi à la foi un roman, à la fois des nouvelles, mais surtout les chroniques d'un temps où religion, héroïsme et sordide se mêlaient pour constituer la geste d'un Moyen-Âge barbare et raffiné. La première chose qui happe, c'est la plume de Pierre Michon: faussement simple, elle sait parfaitement traduire les sentiments, les sensations et fait percevoir au lecteur cette nature encore sauvage que les hommes vont commencer à domestiquer. Chaque phrase est travaillée, ciselée, jusqu'à sonner au plus juste et au plus beau.
   
   Le premier des récits, le Mont Saint-Michel se dessine, porté par la volonté de cet abbé qui se bat contre la mer et gagne: gagne des terres sur la mer, gagne des chrétiens, et gagne une passion amoureuse fulgurante avec la femme d'un pêcheur. On se croirait face à la mer, à la marée, à ces petites communautés de pêcheur chrétiennes, mais qui conservent dans leurs croyances et leur mode de vie quelque chose du paganisme qui a été le leur. Face à eux les moines, nobles devenus par la force des choses reclus et humbles, encore mus par l'ambition et faibles face aux besoins de leurs corps et de leurs sens. Capables de se disputer une femme et de rompre, pour elle, leurs voeux.
   
   Dans le second récit, nous voilà projeté au coeur de la chênaie de Saint-Pierre-de-Maillezais, terre de Guillaume Fier-à-bras qui y chasse un énorme sanglier, un de ces animaux fantastiques qui échappent à la traque, un monstre dont la femme de Guillaume, Emma, prend prétexte pour faire élever au coeur de la forêt un lieu saint, avec l'aide de Cluny. Mais entre la châtelaine, le seigneur, le chevalier qui a tué l'animal se nouent une relation de jalousie, de désir et de vengeance qui va faire entrer le meurtre et la cruauté au coeur même du monastère.
   
   Dans le troisième récit, l'abbé Théodolin, désireux de faire de son monastère un lieu de renom, vole pendant une procession, une dent de saint Jean-Baptiste. L'encombrante relique fera d'un taiseux un prêcheur de talent et de renom. Jusqu'à la révélation de la supercherie.
   
   Il est difficile de rendre compte de la richesse de ces textes. A cause de leur simplicité sans aucun doute, mais aussi et surtout parce que sous cette apparence, se cachent des symboles, une réflexion sur le divin, son affrontement au réel, les relations qu'hommes et femmes entretiennent avec lui et la manière dont ils l'accordent à leurs passions et leurs désirs, sombrant dans le pêché, cherchant la sainteté, luttant contre eux-mêmes. Ce fond, présent sans jamais étouffer le texte, est passionnant, et n'empêche pas Pierre Michon de mêler de l'humour, de l'ironie parfois, du respect toujours, à l'histoire de ces abbés. Il invite à partager ces chroniques qu'il a découvert, qu'il raconte à sa manière, et qui disent comment les choses changent et comment les hommes tissent la trame de leur propre perte.
   
   Je m'arrête là, tant il est difficile de rendre justice à ce recueil. Je me contenterai de vous encourager à découvrir cette très belle plume que pour ma part, je vais continuer à explorer.
    ↓

critique par Chiffonnette




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Déplacer des montagnes
Note :

   C’est un volume mince. Seulement 80 pages. Ce pourrait être une nouvelle un peu longue mais ce sont trois récits comme autant de chroniques sur des abbés dans la vieille Gaule, autour des années Mil, des abbés bâtisseurs d’abbayes et de monastères, des Bénédictins sous l’influence de Cluny qui luttent presque corps et âme, violemment, entre ciel, mer et terre, dans les marais et les îles de Vendée, au plus près des éléments, dans un dépouillement total et une ferveur de la plus grande intensité.
   
   Leur foi est immense, sauvage et naïve à la fois, un mélange de force presque surnaturelle et une candeur des plus infantiles. Ils se montrent tour à tour cruels et fous, ardents, passionnés, faibles dans leur chair, aveuglés de gloire tant terrestre que céleste, vaillants et superstitieux, croyants envers et contre tout, prêts à mourir et à tuer pour des reliques qui n’en sont pas et qu’ils rejettent comme ils renoncent à tout d’une seconde à l’autre quand se révèle la vérité.
   
   Au centre, trois chroniques qui racontent ces histoires dont deux écrites par Pierre de Maillezais, moine dans l'abbaye du même nom, "qui trouve le vers qui bien plus tard sera le dernier de sa chronique: comme toutes choses sont muables et proches de l'incertain."
   

   C’est beau, magnifiquement écrit. J’ai été touchée comme peu souvent, comme à l’ écoute d’une musique puissante qui commencerait tout doucement pour exploser dans un déchaînement de sons sacrés qui font vibrer le corps et élèvent l’ esprit vers un ailleurs qu’on voudrait tellement plus beau, tellement meilleur.

critique par Mango




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