Lecture / Ecriture
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Les racines du ciel de Romain Gary

Romain Gary
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  La promesse de l'aube
  Les racines du ciel
  Chien blanc
  La vie devant soi
  L'angoisse du roi Salomon
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  Clair de Femme
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  Les clowns lyriques
  Le Sens de ma vie

AUTEUR DU MOIS DE JANVIER 2006

Romain Gary est né en Russie en 1914 . Il est arrivé en France avec sa mère en 1928, à Nice. Il fit la guerre dans l'aviation et rejoignit ensuite, De Gaulle et la France Libre en Angleterre où il continua à servir dans l'aviation. Après la guerre, il sera fait Commandeur de la Légion d'Honneur et Compagnon de la Libération. A ce moment, il aura déjà écrit son premier livre "Education européenne".

Il mena ensuite une carrière de diplomate, tout en continuant à écrire. Il fut l'époux de Jean Seberg. Il obtint le prix Goncourt pour "Les racines de ciel" en 1956.


En 1974, il endossa le déguisement d'Emile Ajar pour mener une seconde carrière littéraire. Il obtint alors à nouveau le prix Goncourt en 1975 avec "La Vie devant soi".

Il se suicida au début de décembre 1980 d'un coup de révolver

PS: Vous trouverez sur ce site la fiche de "Il était deux fois Romain Gary" brillant essai que Pierre Bayard a consacré à cet auteur ainsi que celle de "L'homme que l'on croyait" où Paul Pavlowitch, neveu de Gary ayant tenu le rôle d'Emile Ajar, donne sa version des évènements.



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les racines du ciel - Romain Gary

Humanisme lucide
Note :

   Nous sommes en Afrique Equatoriale Française (A.E.F., aujourd'hui le Tchad), dans les années cinquante, alors qu'apparaissent timidement les premiers signes avant-coureurs de la décolonisation et que l'administration française vit ses dernières heures de tranquillité. Une tranquillité qui serait parfaite sans l'agitation suscitée par un dénommé Morel et son acharnement à protéger les éléphants, massacrés par miliers pour l'ivoire de leurs défenses, et sous couvert d'éviter les dépradations qu'ils causent aux plantations...
   
   On a dit de ce roman, prix Goncourt 1956, qu'il est le premier roman "écologique", et il est vrai que la protection de la nature en est un thème essentiel, des éléphants mais aussi des oiseaux auxquels Romain Gary consacre de très belles descriptions, préservation aussi des magnifiques paysages et des grands espaces africains. Mais pour Morel, ancien résistant rescapé des camps de concentration nazis, les éléphants sont bien plus que des éléphants, ils sont l'image même de la liberté. Romain Gary joue ainsi tout au long du livre de l'image des éléphants. Symboles aux sens multiples, images de la liberté pour Morel, représentations de l'exploitation des ressources naturelles de l'Afrique par les colonisateurs occidentaux pour Waïtari, l'ancien député passé à la clandestinité et l'action armée pour l'indépendance, qui joint ses forces à celles de Morel. Mais il ne faut pas pour autant commettre l'erreur de croire que ces éléphants ne sont que des allégories:"Ils sont de chair et de sang, comme les droits de l'homme justement." (p. 12).
   
   Au-delà de la protection de la nature c'est donc tout un contexte politique et historique que Romain Gary recrée dans "Les racines du ciel", faisant appel à une fascinante galerie de personnages, des Africains comme Waïtari, Korotoro et Youssef, et des occidentaux venus de tous les coins du globe, amoureux de l'Afrique ou naufragés rejetés là malgré eux, des personnages profondément humains et émouvants dans leurs errements, et qui donnent à Romain Gary matière à une belle réflexion sur les magouilles et les luttes d'influence, sur les ambiguïtés et les compromissions de l'engagement politique, sur les dangers de l'idéalisme, et sur la nécessité pourtant de continuer à s'engager. Il nous donne ainsi un beau témoignage d'un humanisme lucide.
   
   Extrait (p. 211):
   "Quand vous n'en pouvez plus, faites comme moi: pensez à des troupeaux d'éléphants en liberté en train de courir à travers l'Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien en résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu'ils sont vivants, rien ne peut les arrêter - la liberté, quoi! Et même quand ils ne sont plus vivants, peut-être qu'ils continuent à courir ailleurs, qui sait, tout aussi librement. Donc, quand vous commencez à souffrir de claustrophobie. des barbelés, du béton armé, du matérialisme intégral, imaginez ça, des troupeaux d'éléphants, en pleine liberté, suivez-les du regard, accrochez-vous à eux, dans leur course, vous verrez, ça ira tout de suite mieux..."
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critique par Fée Carabine




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Eléphantesque ?
Note :

   "Je soupèse le volume. Qu'il est gros! Près de cinq cents pages, à vue de nez. [...] J'ouvre, je lis dix lignes, je referme." Pour François Mauriac, qui s'exprime ici dans son journal, la cause est vite entendue. La question est aujourd'hui de savoir s'il a eu tort ou non de ne pas persévérer. Une fois le pavé, car c'en est un, refermé, on peut lui donner en partie raison et Lesley Blanch, la femme de Gary à l'époque, ne se prive pas de souligner les défauts du livre dans son recueil de souvenirs "Romain, un regard particulier" : "Si répétitives et négligemment écrites que soient beaucoup de pages de cet ouvrage, et cela malgré mes fréquentes suggestions pour qu'il fasse des coupures, il ne pouvait s'arrêter d'écrire, un fleuve impétueux que, chose étrange, son éditeur n'a rien fait pour endiguer. Ces répétitions constituent la faiblesse d'un beau livre, une faiblesse qu'on retrouve dans certains des autres écrits de Romain."
   
   C'est plutôt bien vu, mais des faiblesses, il y en a d'autres, qui tiennent peut-être plus d'ailleurs à l'époque à laquelle le livre fut conçu qu'à son auteur lui-même. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, et sans attendre l'arrivée du Nouveau Roman, le roman semble en effet ne plus se suffire à lui-même. Il doit être porteur de sens politique, ses personnages doivent être emblématiques d'une certaine idéologie, ce qui explique que des Sartre ou des Camus se soient essayés à un genre auquel ils n'étaient pas destinés a priori. C'est cette constante préoccupation idéologique qui nuit au roman de Gary et le date assez cruellement.
   
    L'auteur se sert de ses souvenirs africains pour mettre en scène un idéaliste, Morel, qui mène en Afrique un combat pour faire cesser le massacre des éléphants. C'est sa seule préoccupation mais il est pris par les autorités locales et par l'opinion internationale pour un dangereux révolutionnaire, un partisan de l'émancipation africaine, un communiste, un pacifiste et bien d'autres choses encore. D'où des discussions à n'en plus finir et répétitives sur le bien fondé et les motivations de sa cause entre les autres personnages du roman, missionnaires, fonctionnaires coloniaux, indépendantistes africains, journalistes... Le roman devient semblable à l'éléphant : on lui accroche un tas de casseroles qui l'alourdissent et gênent sa progression... et sa survie.
   
   Mauriac aurait-il eu raison? Pas tout à fait : il est passé à côté d'un aspect du livre qui ne rachète pas tout à fait l'ensemble mais qui vaut le détour : c'est la construction du personnage de Morel à partir des témoignages des autres protagonistes. Morel n'apparaît que dans le dernier tiers du livre. Avant cela, on ne fait que parler de lui : on tourne autour du personnage, on le dessine, on le devine au travers des témoignages qui se succèdent sans que jamais on ne distingue les sutures qui font passer de l'un à l'autre. C'est là que Romain Gary est vraiment intéressant, dans ce travail de mosaïste qui mériterait une nouvelle lecture pour voir justement comment il lie ses différents éléments. Mais je laisse ce soin à d'autres.

critique par P.Didion




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