Lecture / Ecriture
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Une Saga Moscovite de Vassili Axionov

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Vassili Pavlovitch Axionov (en russe : Василий Павлович Аксёнов) est un écrivain russo-américain né le 20 août 1932 à Kazan, mort le 6 juillet 2009 à Moscou.

En 1980, il avait été déchu de la nationalité russe et expulsé. Il avait alors enseigné la littérature russe à Washington. A partir des années 1990, la situation politique lui permet de reprendre les séjours en Russie. Durant ses dernières années, il a vécu entre Biarritz et Moscou.

Il est le fils de l'écrivain Evguénia Guinzbourg.

Une Saga Moscovite - Vassili Axionov

Tableau gigantesque du stalinisme
Note :

   J’ai lu pour la première fois ce roman à sa sortie en 1995 au temps où les billets de blog n’existaient pas. L’avoir désigné auteur du mois sur le site Lecture/Ecriture est un joli hommage à rendre à cet écrivain au destin hors du commun et disparu en juillet 2009.
   
   Pour entrer dans le monde d’Axionov il faut vous transporter en Russie, juste après la révolution, au moment où Staline va accéder au pouvoir, c’est lui qui va rythmer ce roman. Nous suivrons le destin de tous les personnages, ballottés par les évènements, maltraités, emprisonnés, jusqu’à la mort du Petit père des peuples.
   
   Le chef de cette famille de la Nomenklatura soviétique: Boris Gradov "cinquante ans, un homme encore parfaitement svelte, au complet bien coupé et seyant, à la petite barbe taillée avec soin" médecin, issu de la bourgeoisie mais prudemment reconverti à un communisme discret, respecté par la communauté médicale.
   
   C’est lui qui va déclencher la tourmente, appelé en consultation auprès d’un membre du bureau politique, il a le malheur de poser un diagnostic qui déplait, la victime est liquidée lors de l’intervention et Boris Gradov fait silence sur ce meurtre déguisé, sa conscience le poursuit. Sa famille et lui vont être pris dans la tourmente.
   Tous vont connaître un destin tragique mais tous d’une façon différente, chacun d’eux représentant une part des horreurs de la dictature stalinienne.
   
   Le fils aîné Nikita a embrassé la carrière militaire et sera très tôt nommé général. Il a participé à la répression du soulèvement des marins de Cronstadt en 1921, cela serait à son crédit s’il n’en éprouvait pas un remord profond, persuadé que l’on a fusillé des innocents. Son épouse Véronika est connue pour ses goûts de luxe, pour tout dire des goûts bourgeois, ce qui n’est pas bon pour l’avenir d’un Général de l’Armée Rouge.
   Il connaîtra la prison de Lefortovo et le goulag, et ne recouvrera la liberté que pour aller combattre les allemands.
   
   Kyrill lui est le parfait bolchevique stalinien, pur, dur, sans état d’âme. Il travaille dans les villages où les populations sont soumises de gré ou de force à la collectivisation. Les paysans, les femmes, les enfants sont déplacés comme du bétail vers l’abattoir. Il parait à l’abri de la tempête, mais c’est sans compter sur un sursaut d'humanité envers un enfant qui lui coûtera sa liberté. Il se marie avec Tsilla communiste convaincue qui affirme "j'aime mon père, mais en tant que communiste, j'aime encore plus mon parti" mais communiste ou pas Tsilla est juive et régime stalinien profondément antisémite lui en fera payer le prix.
   Enfin Nina, poétesse, communiste mais qui réserve sa ferveur à la poésie plutôt qu’au régime, que son soutien à Trotsky contraindra à quitter Moscou, elle part vivre en Géorgie où elle croisera Mandelstam mais aussi le terrible Lavrenti Béria. La guerre viendra s’ajouter aux souffrances et aux horreurs.
   
   C’est à travers le sort de ces personnages que Vassili Axionov nous dresse un tableau gigantesque de cette période. Sa fresque historique que l’on a qualifiée de «Guerre et paix» du XXè siècle est pleine de «bruit et de fureur », Axionov ne nous épargne rien: dénonciations, surveillance, torture, déportations, goulag, massacre de la population juive. Il nous fait ressentir la peur qui naît chez chacun et fait dire à Mandelstam "Ces grosses voitures noires... Quand je les vois, quelque chose d'aussi gros et d'aussi noir s'élève du fond de mon âme. Je suis poursuivi par la vision de quelque chose de terrible qui, inévitablement, nous étouffera tous..."
   Réquisitoire absolu contre tous les totalitarismes, ce récit ample est plein d’émotions et passionnant de bout en bout, les digressions lors de certains chapitres, loin d’affaiblir le récit, nous rendent parfaitement présente la propagande de l’époque.
   
   Ce roman n’est pas à proprement parler une autobiographie mais plusieurs éléments ressemblent de façon troublante au destin de la famille de Vassili Axionov et à son enfance marquée par la condamnation de ses parents.
   
   Cela nous a valu deux chefs d’oeuvre: "Une Saga moscovite" et le récit de sa mère Eugénia Guinzburg "Le Ciel de la Kolyma".
   
   Titre original : Московская сага : Поколение зимы, Война и тюрьма, Тюрьма и мир
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critique par Dominique




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Attention, pavé!
Note :

   C’est effectivement un pavé. Un peu genre «Belle du seigneur». En plus gros encore. Mais Vassili Axionov ne nous prend pas par surprise, il nous l’annonce: c’est une saga. La saga de la famille Gradov, par les yeux de laquelle nous allons assister à ce siècle qui a bouleversé la Russie – et le monde - et dans ce siècle, plus précisément des années 20 jusqu’au milieu des années 50.
   
   A l’issue de la lecture, passionnante et qui fait oublier les 1025 pages à lire dans mon édition, on se demande dans quel état un peuple peut ressortir de telles épreuves infligées à une telle masse de gens de manière délibérée. Le hasard a voulu que quelques mois avant de lire cette «saga moscovite», je lise «Les filles du tsar» de Jacqueline Monsigny. L’envers du décor, pour le coup! L’envers du décor et la même folie, démesure, cruauté …
   
   L’œuvre d’Axionov est plus dense, plus «vécue». Même s’il a dû en 1981 s’exiler aux Etats-Unis, Axionov est russe, moscovite, et c’est la meurtrissure de son peuple qu’il raconte, de l’intérieur. Rien ne nous sera épargné; des souffrances durant la guerre, des souffrances dues aux luttes internes pour la succession de Lénine, des déportations, des tortures, du Goulag, de l’impéritie et de la cruauté de Staline et Béria. Un monde fou comme si vous y étiez.
   Lénine, Trotski, Staline, Béria. Les purges, les déportations, la guerre, la terreur. C’est incroyable comme le fait de citer les noms qui précèdent vous fait quasi automatiquement écrire la suite …
   
   Comme toute saga qui se respecte, Vassili Axionov fait naître et mourir quantité de membres de la famille Gradov – famille aisée de chirurgiens moscovites – et de personnages accessoires et complémentaires. Et ce n’est pas la gloire qui les attend pour la plupart mais bien plutôt la déchéance, la peur, la torture. En contre-point, des passages de bonheur et de tendresse de cette famille avant que la folie stalinienne balaie tout, nous permettent d’apprécier une civilisation qui n’était pas forcément vouée à un tel sort. Oui vraiment, la question se pose; comment un peuple peut sortir indemne de ça?
   
   En vérité il n’en est sûrement pas sorti indemne mais ceci ne fait plus partie de la saga d’Axionov. Il faudra un autre Axionov pour nous analyser la suite, la suite que nous observons de loin de nos pays occidentaux.
   
   «Comme toutes celles du pays, la terrible prison de Lefortovo était surpeuplée, mais ici il était rare qu’on se battît pour une place sur les châlits, car les cellules étaient, pour l’essentiel, peuplées de prisonniers politiques, des prisonniers très différents des autres, des droits communs: des gens souvent bien élevés et même portés à un esprit de solidarité digne de l’ancien régime. Dans de nombreuses cellules, on était allé jusqu’à imaginer d’occuper les châlits à tour de rôle: vous passiez une heure à l’horizontale, dormiez si vous vouliez ou rêviez d’une femme, puis vous cédiez votre place à votre collègue en procès historique. En attendant leur tour, les détenus s’accotaient au mur ou s’asseyaient tête à tête sur le sol gluant. Dans cette position, ils étaient nombreux à croire qu’ils roulaient vers une destination inconnue dans un incroyable tramway. Naturellement, il y avait des exceptions à ces règles, en particulier pour ceux qui revenaient de l’interrogatoire. Celui qu’on ramenait inanimé avait un droit de priorité absolu.»

critique par Tistou




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