Lecture / Ecriture
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Fatale de Jean-Patrick Manchette

Jean-Patrick Manchette
  La princesse du sang
  Le petit bleu de la côte Ouest
  Fatale
  Nada
  La position du tireur couché
  L'Affaire N'Gustro
  Ô dingos, ô châteaux

Jean-Patrick Manchette est un écrivain français de romans policiers, critique littéraire et cinématographique, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Il est né en 1942 à Marseille et mort d'un cancer en 1995 à Paris.

Fatale - Jean-Patrick Manchette

Obscur polar mal identifié.
Note :

   Jean-Patrick Manchette, on le sait, a sa spécificité. Dans le ton, dans cette façon peu orthodoxe d’envisager caractères et situations, où le «gothique», le surréel ne sont jamais vraiment loin. «Fatale» ne déroge pas à la règle. C’est à la fois criant de vérité dans la mise en place du décor; «Bléville» bourg de province (qui m’évoque irrésistiblement la côte normande?), ses notables, son ennui, et totalement hors réalité avec Aimée, cette femme à la beauté glaciale qui s’est donné pour mission de … de quoi en fait (?) – jouer le grain de sable dans la bonne bourgeoisie (?), éliminer du notable (?), gagner de l’argent sur les turpitudes des riches (?) – on ne sait trop mais toujours est-il qu’elle tue, de manière préméditée. Et d’ailleurs le roman sera le récit de son arrivée à Bléville, de son «entrisme» dans la bourgeoisie locale jusqu’à la mise en œuvre de sa solution finale; tuer et faire en sorte de récupérer de l’argent, beaucoup d’argent.
   
   Bon, évidemment ça ne va pas exactement se passer ainsi. D’abord parce qu’on est chez Manchette et que Manchette n’hésite pas à tuer, y compris ses héros. Et puis aussi peut-être parce que, comme dans la vraie vie, même les grains de sable rencontrent leurs propres grains de sable (le mouvement perpétuel?) ?
   
   «Après l’expulsion du baron Jules, le cocktail chez Lorque se termina assez vite. Après être rentrée dans son studio, s’être fait du thé et avoir pris un bain, Aimée se tint devant le lavabo de la salle de bains et, se regardant dans le miroir, elle se parla à elle-même.
   - Eh bien, dit-elle, c’est comme d’habitude, non? Ca parait lent, mais c’est assez rapide en vérité. Ce sont toujours les histoires de cul qui apparaissent les premières. Puis viennent les questions d’intérêt. Et enfin, les vieux crimes. Tu as vu d’autres villes, ma douce, et tu en verras d’autres; touchons du bois. (Elle se toucha la tête. Dans le miroir, son visage blanc, illuminé médiocrement par l’éclairage fluorescent incorporé à l’armoire de toilette, de même se toucha la tête sans sourire.) Allons, ma douce, répéta-t-elle, les crimes viennent en dernier et tu dois être patiente.
   Elle but son thé et se coucha et dormit bien.»

    ↓

critique par Tistou




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Grand nettoyage de printemps
Note :

   Fatale (1977) : Jean-Patrick Manchette troque cette fois son tueur professionnel pour une dame non moins dévastatrice, efficace, valeureuse et bien entendu un peu désespérée et au destin tragique, qu'il appelle Aimée. L'édition originale parut hors Série Noire (au grand dépit de Manchette qui préférait l'étiquette vrai polar) et ce fut chez Gallimard une "blanche" vêtue de noir, qu'on trouve aujourd'hui en Folio policier.
   
   Si le projet politique est moins ouvertement affirmé dans ce livre, il ne s'agit pas moins d'éliminer les notables bourgeois corrompus d'une petite ville. On trouve une insertion anodine mais éloquente, car imprimée dans une police majuscule, qui suggère le réveil du peuple : "[...] elle escalada la pente, traversant les faubourgs où les ouvriers dormaient POUR UN MOMENT ENCORE, elle se dirigea vers le nord."
   
   Les capitales sont encore utilisées pour indiquer, de manière un peu trop ostensible, le procédé d'auto-réflexion* que Jean Échenoz souligne dans des notes en postface. Ainsi, "GARDEZ VOTRE VILLE PROPRE" apparaît trois fois, sur une poubelle, une bascule de pharmacie et une borne téléphonique, pour présager le "nettoyage" auquel va se livrer l'héroïne. De la même manière, en début de récit lors d'une partie de chasse, l'auto-réflexion indique l'absence de crimes durant une longue première partie de roman : "On chassait depuis trois heures de temps et on n'avait encore rien tué".
   C'est d'ailleurs peut-être la "virginité" des cent premières pages et ces procédés littéraires qui ont incité les éditeurs à ne pas insérer d'emblée Fatale dans la collection Série Noire ?
   
    Échenoz le souligne, Manchette dépeint généralement les femmes avec une certaine tendresse. Ici il valorise résolument une tueuse vénale hors pair – le prénom déjà est significatif – dans un final qui la voit "intacte et extrêmement belle", perdant son sang dans "une glorieuse lumière dorée d'aurore", mythique et folle. Et Manchette précise, dans la phrase ultime, qu'il s'adresse là aux "femmes voluptueuse et philosophes", comme une sorte d'avertissement ou d'exhortation.
   
   
   * Procédé qui consiste à émettre une proposition qui porte à la fois sur le contenu du récit et sur la structure, la nature du texte.

critique par Christw




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