Lecture / Ecriture
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L'homme est un grand faisan sur terre de Herta Müller

Herta Müller
  L'homme est un grand faisan sur terre
  La convocation
  La bascule du souffle
  Animal du cœur

Romancière allemande d'origine roumaine née en 1953, elle s'est vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2009.

L'homme est un grand faisan sur terre - Herta Müller

Une larme de verre et un peu de pluie
Note :

   Je n’avais jamais lu cette auteur auparavant et cela se conçoit assez aisément quand on sait que seuls trois de ses romans ont été traduits en français et qu’aucun n’est plus publié en édition de poche alors qu’ils l’ont été dans les années 90. Cependant, Nobel faisant, la réédition commence et celui-ci devrait reparaître format poche dès octobre 2009 (mais les couverures ne seront pas aussi belles que la mienne).
   
   Certaines années, le Prix Nobel me convainc plus ou moins, mais Herta Müller que je découvrais donc ainsi m’a vraiment parue indiscutable. J’ai découvert chez elle une écriture très puissante et très originale. Je dirais une écriture de peintre. Elle écrit comme on peindrait avec des taches de couleurs et de grands aplats. Cela frappe dès la première page: "La porte de l’église est fermée à clé. Saint Antoine est enfermé derrière le mur. Il a à la main un lys blanc et un livre marron"(p. 10) J’imagine une matière épaisse, un peu grumeleuse sans doute qui donnerait une impression de force primaire. Cette comparaison du roman avec un tableau vaut pour son écriture, mais également pour sa construction.
   
   Des phrases brèves -un coup de pinceau, ce n’est pas long. Les coups de pinceaux, les taches de couleurs tracent un personnage. Les personnages organisent des scènes qui dessinent un mode de vie. Les scènes fondent un tableau. On est peut-être chez Breughel l’Ancien.
   
   Tout d’abord, plan d’ensemble, des images du village vu à travers les yeux de Windisch, le meunier, qui s’y promène. Il fait nuit, il voit dans l’intimité des maisons éclairées et nous rencontrons ainsi pour la première fois les principaux habitants du village. Plus tard, nous assisterons à d’autres scènes qui donneront vie aux frustres habitants, à leurs superstitions très vivantes et à leurs édiles. A mesure de la progression du récit, les différentes scènes montrées par H. Müller se rapprocheront de leur centre: le meunier, sa femme (que l’on ne nommera jamais que "la femme de Windisch") et sa fille (qui elle, a un nom: Amélie). Une des forces de cet auteur tient à sa capacité à nous «montrer» les choses et non à nous les raconter. C’est très frappant.
   
   L’action se passe sous le "règne" de Ceausescu. La campagne roumaine est le domaine incontesté d’un tas de superstitions et contes invraisemblables qui résistent aux trains et autres marques modernes qui il est vrai, voisinent les charrettes. Cette campagne est très frustre mais pas dans la disette comme d’autres pays communistes. Pourtant la misère humaine est profonde. Tout relève du «fait du prince». Tout est soumis à permis, autorisation, passeport et quiconque détient le moindre pouvoir (maire, fonctionnaire, policier, curé) le fait payer à prix fort, c’est un pillage, et pas seulement en sacs de farine. Le droit de cuissage sévit. Les gens sont dépossédés de leurs biens et d’eux-mêmes. Windisch et sa famille veulent émigrer vers l’Allemagne (comme Herta Müller d’ailleurs). Je vous laisse découvrir l’histoire.
   
   Chez cette auteur, les titres sont énigmatiques et, au moins pour ce roman-ci le restent tout autant après lecture. Cette phrase est-elle une sorte de dicton roumain et dans ce cas, quel en est le sens? Le mot faisan ne désigne-t-il pour les Allemands qu’un gros oiseau, beau mais lourd et assez maladroit, ou, comme en français, qualifie-t-il aussi un escroc? Ma connaissance de la langue ne me permet pas de trancher ce point et je le regrette vivement. La phrase titre est reprise deux fois dans le livre. Une fois au début: "Le veilleur dit à voix basse, tout en mastiquant: «L’homme est un grand faisan sur terre.» Windisch soulève le sac et le pose sur son vélo. «L’homme est fort, dit-il, plus fort que les bêtes.» "(p.12) et une fois dans le dernier tiers:"Avec ses seuls yeux et sa pierre dans la poitrine, Windisch dit à haute voix: «L’homme est un grand faisan sur terre.»
    Ce que Windisch entend, ce n’est pas sa voix. Il sent que sa bouche est nue. Ce sont les murs qui ont parlé."(p. 94)

   Avouez que tout cela reste assez obscur.
   
   Mais vraiment, une très belle écriture, jugez-en:
   
   - L’évêque avait écrit une lettre au curé. En latin. Le curé du haut de la chaire lut la lettre. A cause du latin, la chaire semblait très haute. (p. 41)
   
   - Une voix d’homme chante dans une rue voisine. La chanson ondoie à travers les feuilles. «La nuit le village est très grand, se dit Windisch, et le bout du village est partout.» (…)
   Devant lui, il y a une table vide. Sur la table, la frayeur. La frayeur est dans la poitrine de Windisch. Il la sent comme une pierre dans la poche de son vêtement.
   La chanson enlace le pommier. (p. 44)
   
   - La femme de Windisch est dans la cour derrière les raisins noirs. «Tu ne vas pas à la grand messe?» demande-t-elle. Les grains de raisins jaillissent de ses yeux, les feuilles de son menton. (p. 93)
   
   - Le veilleur de nuit dort sur le banc devant le moulin. Le chapeau noir rend son sommeil doux et lourd, comme du velours. (p. 106)

   
   
   Etrangetés: Un passage détaillé sur le parfum des dahlias… or tous les dahlias que je connais (et il se trouve que j’aime les dahlias) sont sans parfum. Un autre sur des pépins de pomme blancs. Et il me semble que cela n’existe pas. Ils sont bruns ou noirs, quelqu’un peut-il m’en montrer des blancs? Les Roumains auraient-ils une agriculture si différente de la nôtre? (et je ne parle pas du pommier qui mange ses pommes)
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critique par Sibylline




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Emidégradation
Note :

   Phrases courtes, incisives, ayant une force d’évocation impressionnante, évoquant le malaise, le dégoût à souhait. Ce court roman, dont la lecture, pas simple, doit recéler de nombreuses qualités à l’étude, j’imagine, impressionne (au sens de laisser une impression comme un tableau, comme une musique qui marque...).
   
   Le lecteur entre dans un tourbillon de phrases, parfois, quand l’histoire l’appelle, jusqu’à la nausée, cette même nausée qui envahit les personnages, obligés, pour se sortir de leur situation difficile, de se comporter parfois contre leur gré.
   « Le veilleur enlève les miettes de sa veste. "Je savais bien que je ne pourrais pas dormir, reprend-il. La lune est grosse. J’ai rêvé de la grenouille desséchée. J’étais épuisé, incapable d’aller me coucher. La grenouille rousse était dans mon lit. J’ai parlé à ma femme et c’est la grenouille qui m’a regardé avec les yeux de ma femme. Comme elle, elle avait une tresse. Elle portait sa chemise de nuit retroussée jusqu’au ventre. Je lui ai dit: «Couvre-toi, tes cuisses sont flétries.» Voilà ce que j’ai dit à ma femme."» P 12

   
   Nous sommes en Roumanie sous Ceausescu et les trois personnages centraux Windisch, le meunier, sa femme «la femme de Windisch» et leur fille Amélie veulent partir, quitter le village pour l’Ouest allemand, comme d’autres avant eux. Mais dans cette campagne profonde et désolée sévissent des humains peu humains, profitant de leur position de pouvoir…
   
   La poésie est dans les mots.
   « Windisch entend le bruit d’une feuille sur le carrelage du couloir. Elle racle les pierres. Le mur est long et blanc. Windisch ferme les yeux. Il sent le mur monter jusqu’à son visage. La chaux brûle son front. Une pierre prise dans la chaux ouvre la gueule. Le pommier tremble. Ses feuilles sont des oreilles. Elles épient. Le pommier nourrit ses pommes vertes.» P32-33

   
   La poésie est dans les titres de chapitre aussi: «La larme», «La mouche», «Les lettres noyées dans l’alcool»…
   
   Un livre non seulement à lire mais je pense également à relire. Pour savourer l’écriture.
   « Ce qui importe n’est pas de lire mais de relire» Jorge Luis Borges
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critique par OB1




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La gagnante du Nobel
Note :

   Présentation de l'éditeur
   
   "Roumanie. Depuis que le meunier Windisch veut émigrer, il voit la fin partout dans le village. Peut-être n'a-t-il pas tort. Les chants sont tristes, on voit la mort au fond des tasses, et chacun doit faire la putain pour vivre, a fortiori pour émigrer. Windisch a beau livrer des sacs de farine, et payer, le passeport promis se fait toujours attendre. Sa fille Amélie se donne au milicien et au pasteur, dans le même but. Un jour, ils partiront par l'ornière grise et lézardée que Windisch empruntait pour rentrer du moulin. Plus tard, ils reviendront, un jour d'été, en visite, revêtus des vêtements qu'on porte à l'Ouest, de chaussures qui les mettent en déséquilibre dans l'ornière de leur village, avec des objets de l'Ouest, signe de leur réussite sociale, et, « sur la joue de Windisch, une larme de verre."

   
   
   Commentaire

   
   C'est dans un trip "je veux lire de la littérature de langue allemande", que j'ai choisi de lire un roman de Herta Müller, gagnante du prix Nobel 2009. J'ai pris ce court roman parce que je ne comprenais rien au titre mais que je trouvais que ça sonnait merveilleusement beau! Et sans n'avoir "rien" compris au livre... je peux dire que je n'ai décidément pas tout compris... mais que j'ai trouvé l'écriture, très poétique, merveilleusement belle, malgré sa simplicité. J'ai adoré lire des phrases à voix hautes mais à plusieurs reprises, je me suis fait la réflexion que si j'avais dû faire une dissertation sur la signification de ce que je lisais, je n'aurais pas une très bonne note!!!
   
   Nous sommes donc en Roumanie, sous Ceaucescu. Windish fait partie de la communauté Souabe, minorité allemande. Minorité pas nécessairement bien vue. Tout le village n'a qu'un souhait; émigrer, s'en aller, pour avoir une vie meilleure. Et les papiers sont soumis à la loi de l'offre et de la demande car l'état pèse et il n'y a pas beaucoup d'espoir pour ceux qui veulent rester. Ceux qui peuvent s'enrichir de ce désir qu'ont les autres de s'en aller ne se gênent pas pour le faire et la corruption est la norme. Windish a une femme et une fille, qui ne répondent pas à ses attentes et de qui il s'éloigne. Le contraire est également vrai. Et ils vivent d'attente, en étant prêt à faire n'importe quoi pour partir car tout lui semble vide, inutile. 
   
   Le thème n'est pas joyeux et le roman ne l'est pas non plus. C'est très sombre, très lent... nous sommes aussi en attente (on s'entend, ce n'est pas un roman d'action. Loin de là. Très loin de là), nous sombrons dans le même état que Windish et l'ensemble du village. L'écriture est hachée, distante mais aussi remplie de poésie et d'images. Certaines phrases, je les ai lues à haute voix juste pour le plaisir de voir se créer des images devant mes yeux. Est-ce que j'ai compris chacune d'entre elles? Euh... non. J'ai parfois eu l'impression d'avoir le cerveau d'un ver de terre. Müller réussit, malgré son écriture dépouillée, à nous plonger dans un état bien représentatif de l'atmosphère de son roman. Une atmosphère désabusée, désespérée, résignée aussi, malgré les espoirs de partir. 
   
   Et la scène du retour m'a réellement touchée. J'ai ressenti avec eux cette impression de ne faire partie de rien... Très, très triste. Je ne sais pas si je me ruerai sur un autre roman de l'auteur (bon, en fait, je sais, je ne me précipiterai pas... mais je ne dis pas non à retenter le coup) mais c'est une découverte que je suis bien contente d'avoir faite.

critique par Karine




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