Lecture / Ecriture
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Une année étrangère de Brigitte Giraud

Brigitte Giraud
  À présent
  J'apprends
  Une année étrangère
  Pas d'inquiétude
  La chambre des parents
  Nous serons des héros
  Un loup pour l’homme

Brigitte Giraud est une écrivaine française née en Algérie en 1960.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Une année étrangère - Brigitte Giraud

Sobre et juste
Note :

   C'est au prétexte de perfectionner sa connaissance de l'Allemand que Laura, dix-sept ans, est partie passer six mois dans le Nord de l'Allemagne comme jeune fille au pair. Quoiqu'à y regarder de plus près, l'envie d'échapper à une atmosphère familiale oppressante a dû, sans doute, jouer un rôle non négligeable dans sa décision. Laura ne peut savoir, au moment de quitter les siens, que la famille qui l'attend un bon millier de kilomètres plus au Nord, est elle aussi, à sa manière très différente, éprouvée et dysfonctionnelle. Et elle ne peut pas non plus prévoir qu'elle retrouvera là-bas, en reprenant la lecture cette fois dans le texte original, le livre qui lui tenait chaud pendant les longues soirées des derniers mois de sa vie française: "La Montagne magique" de Thomas Mann.
   
   Tout, au long des six mois du séjour allemand de Laura, nous renvoie à ce roman monumental de Thomas Mann, jusqu'au patronyme de sa famille d'accueil – "Bergen" – et même au nom de leur chien - "Naphta". Et surtout ce constat de Laura qui, tout comme Hans Castorp, a quitté une vie active et réglée comme du papier à musique, pour découvrir une forme de laisser-aller ou de passivité: "Je me laisse engloutir par la puissance paradoxale des Bergen, leur manque d'énergie et de rigueur m'absorbe et me ligote." (p. 108). Un constat qui m'a ramenée à mes propres impressions à la lecture de "La Montagne magique", alors que j'avais à peu de choses près l'âge de l'héroïne de Brigitte Giraud: mélange d'ennui, d'incompréhension et d'une fascination quelque peu morbide mais irrésistible.
   
   Brigitte Giraud nous offre ainsi, avec "Une année étrangère" un magnifique exemple d'"intertextualité", telle que la définissait David Lodge: le fait de tisser un texte "à partir de fils pris à d'autres textes" ou de recycler des "oeuvres littéraires antérieures pour donner forme à [une] présentation de la vie contemporaine, ou y ajouter des harmoniques."*. Et le récit, sobre et juste, fin et sensible, du parcours initiatique d'une jeune fille au sortir de l'adolescence, s'en trouve enrichi d'échos aux possibilités infinies sans pourtant rien perdre de son naturel.
   
   Ce fut donc un beau moment de lecture que cette "Année étrangère" qui, ceci dit, me laisse bien ennuyée: en proie à l'envie de relire "La Montagne magique" mais sans savoir où diable je pourrai trouver le temps pour son millier de pages bien tassées!
   
   
   Extrait:
   
   "J'ai découvert dans les dépliants qui m'ont été envoyés que la ville dans laquelle j'allais vivre était celle de Thomas Mann, et cette information m'a rassurée, je ne peux dire exactement pourquoi, sans doute parce que le roman du prix Nobel de littérature, conseillé par notre professeur de philosophie, est l'un des rares événements advenus pendant les derniers mois qui m'a touchée, pas tant le livre dont je n'ai lu que la moitié et dont je me souviens davantage de l'atmosphère que de ce qui s'y passe, mais la façon dont mon professeur en parlait, debout derrière le bureau, les bras parfois écartés, la poitrine en avant, le débit effréné, les yeux brillants, oui c'est le seul événement qui a détourné mon attention de ce qui arrivait alors à la maison, et pendant que papa et maman mettaient en scène leurs éternels reproches à longueur de soirée, je tentais de me concentrer sur la lecture de La Montagne magique, allongée sur mon lit, je tournais les pages, tendant souvent l'oreille pour entendre ce qui se disait de l'autre côté de la cloison. La Montagne magique était mon refuge et j'ignorais que ce livre allait se trouver sur ma route et me sauver une nouvelle fois." (pp. 45-46)

   
   
   
   * David Lodge, "L'Art de la fiction"
    ↓

critique par Fée Carabine




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Désorientation
Note :

   Laura, 17 ans, part dans une famille allemande, officiellement pour parfaire, avant le bac, ses connaissances linguistiques, en fait, elle fuit sa famille. Depuis la mort accidentelle de son petit frère l’atmosphère familiale est détruite, ses parents s’accusent mutuellement.
   
   Là-bas au nord de l’Allemagne, les Bergen ne sont guère plus drôles. Il y a un problème que Laura n’arrive pas à identifier. Bonne élève en France, elle a des difficultés avec la langue orale et ne comprend pas tout ce qui se dit. D’autre part, les Bergen semblent indolents, se lèvent tard, la fillette manque souvent l’école, la mère de famille semble souffrir mais de quoi ?
   
   Laura n’a pas de tâche définie, mais la famille pèse sur elle. On ne lui demande rien mais on exige sa présence constante, sans qu’elle en sache la raison. Elle s’occupe à déchiffrer "La Montagne magique", tous les soirs, mais ne peut aller dans la ville de Thomas Mann toute proche, pour faire un peu de tourisme culturel. Dommage car Lübeck (non nommée dans le livre) est un lieu charmant.
   
   A défaut, elle s’identifie à Hans Castorp, venu au Berghof, mener la vie des tuberculeux, sans être malade lui-même, et se laissant envoûter par cette ambiance confortable étrange et mortifère… cette lecture aide Laura à s’interroger sur sa vie dans cette famille. Ses obligations envers les Bergen, apparemment bien floues, vont se révéler très lourdes à porter…
   
   Récit linéaire, écriture simple, rédigée comme une longue rédaction. Un récit d’apprentissage ; Laura apprend à manœuvrer dans des conditions délicate, et de loin, considère sa famille différemment.
   
   L’auteur en profite pour explorer quelque peu cette situation curieuse, d’être au milieu d’un groupe dont on comprend imparfaitement la langue : les êtres et les conversations les plus banales vont être autant de messages à déchiffrer, et dans un lieu géographique où l’on peine à s’orienter. C’est ce qui est mis en avant dans le titre, un très bon titre.

critique par Jehanne




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