Lecture / Ecriture
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Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce

Jean-Luc Lagarce
  Trois Récits
  Juste la fin du monde
  Les prétendants
  Les règles du savoir-vivre dans la société moderne

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Juste la fin du monde - Jean-Luc Lagarce

Un texte magnifique!
Note :

   Louis, 34 ans, rend visite à sa famille, la première fois depuis dix ans. Pendant les années précédentes, il ne leur a envoyé que quelques cartes postales, sans dire grand-chose de sa vie. Ce retour, c’est pour Louis l’occasion d’annoncer à sa mère, son frère et sa sœur qu’il va bientôt mourir, car il est malade. Mais ce retour ne se passe pas vraiment comme prévu: il n’arrive pas à annoncer ce qu’il a envie de dire. Chacun, à tour de rôle, lui raconte la vie qu’il a vécue pendant son absence, et les reproches ne tardent pas à fuser. Louis, fatigué, désabusé, sent qu’il n’arrivera jamais à leur dire la terrible nouvelle, car ceux qu’on appelle ses proches ne sont pas prêts à entendre ce qu’il à dire.
   
   "Juste la fin du monde", écrit en 1990, est une des dernières pièces de Jean-Luc Lagarce. L’auteur a écrit cette histoire de famille et de maladie alors qu’il savait lui-même qu’il était condamné à moyen terme, car atteint du Sida. Cette pièce, sur la difficulté de communiquer des problèmes intimes dans le cadre familial, est un très beau texte, sombre et lumineux.
   
   Cinq personnages parcourent la scène: Louis, sa mère, sa sœur Suzanne, son frère Antoine et sa belle-soeur Catherine. Rarement ces cinq personnages se retrouvent ensemble sur scène. Et lorsqu’ils se retrouvent, ils ne se parlent pas vraiment. Dans le texte, chaque personnage décrit lors d’un long monologue la manière dont il vit la situation, depuis le départ de Louis. Suzanne aurait voulu qu’il soit plus présent, Antoine lui reproche de lui avoir laissé gérer seul la vie avec leur mère. Entre Antoine et Louis, il y a une tension latente, un conflit larvé qui fait que leurs relations, malgré cette longue interruption, sont dures. Catherine essaie de raisonner son mari, mais elle n’y arrive pas vraiment.
   
   Le spectateur sait d’emblée ce qui arrive à Louis, qu’il est condamné à brève échéance. Et comme Louis, il assiste aux discours de membres de la famille, à ses logorrhées qui ne prennent jamais en compte le revenant, ni les raisons pour lesquelles il est parti, ni celles pour lesquelles il est revenu. Par ce mécanisme, Jean-Luc Lagarce place le spectateur au même niveau que Louis: il sait ce que les autres ignorent. Ce qui crée le trouble, la dureté du texte, et amplifie la charge contre le milieu familial, censé être celui qui recueille les confidences et les difficultés de ses membres, mais qui en l’occurrence est incapable de la moindre empathie envers Louis.
   
   "Juste la fin du monde" est un texte magnifique, avec un très beau travail sur la langue. Lagarce travaille en particulier l’utilisation des verbes, en les répétant sous diverses formes (présent, futur, conditionnel) pour marquer le trouble. Entré au répertoire de la Comédie-Française l’an dernier, cette pièce est en passe de devenir un classique du théâtre francophone contemporain.
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critique par Yohan




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Un homme qui meurt, c'est un monde qui s'éteint
Note :

   Louis, 34 ans, revient dans sa famille après plusieurs années d'absence, pour annoncer à ses proches qu'il va mourir. On suppose que c'est d'une grave maladie (l'auteur lui-même étant décédé à 38 ans à peine du SIDA), mais rien n'est précisé dans le texte. Il lui reste quelques mois à vivre, un an, tout au plus. Ce dimanche un peu particulier, et pourtant comme les autres, il retrouve sa mère, sa sœur Suzanne, son frère Antoine et la femme de ce dernier, Catherine, qu'il ne connaît pas. D'entrée de jeu, les retrouvailles sont plutôt tendues. Aucun des personnages n'arrive à dire vraiment ce qu'il a sur le cœur, on échange quelques platitudes, quelques maladresses, mais personne ne sait véritablement quoi dire. Et pourtant, il y aurait tant de choses à dire... Au moment de l'aveu, Louis hésite, recule, renonce. Il ne parlera pas. Subira sans mot dire les reproches de tous les autres, qui le blâment d'être parti pour mener sa vie loin d'eux, pour écrire, sans jamais leur donner d'autres nouvelles que des banalités écrites à la va-vite sur une carte postale impersonnelle. Suzanne lui en veut d'être parti sans elle, de l'avoir laissée vivre avec sa mère, de ne pas lui avoir proposé une autre vie; Antoine lui reproche de l'avoir obligé à prendre la responsabilité de la famille, lui, le fils cadet; Catherine, elle, lui en veut d'avoir rendu son époux malheureux. Quant à la mère, elle lui trouve en permanence des excuses, mais elle aussi a dû faire face au manque, à l'absent. Alors, devant tous ces reproches adressés à demi-mot, Louis se réfugie dans des monologues où il exprime son désarroi. Son envie de repartir, tout de suite. Les mots pour dire la maladie, la mort, les regrets, ne viennent pas. A leur place, ce sont des mots sans importance qui jaillissent, et les conflits ne s'apaisent pas au fil des scènes, bien au contraire. Finalement, s'impose une extraordinaire impression de solitude, au moment même où le protagoniste est le plus entouré, cette solitude qui lui donne envie, au cœur de la nuit, de pousser un hurlement à la face du monde...
   
   A la lecture de la quatrième de couverture, on se dit "Ouh là là, ça a pas l'air gai ce machin' mais, programme d'agrégation oblige, on ouvre quand même le livre. Avec les premières pages, on est surpris par la mise en page, très aérée, le style, bref, heurté, haché, les mots qui sont répétés, reprécisés, redéfinis, ce retour du langage sur lui-même, comme pour faire d'autant reculer la fin de la phrase. Petit à petit, on apprivoise cette façon de faire si particulière à Lagarce, où le discours, à force d'être sans cesse repris, modifié, explicité, devient paradoxalement de plus en plus flou, obscur, incompréhensible. On se laisse emporter par l'histoire de cette famille qui ressemble à tant d'autres, on assiste impuissant aux hésitations du héros à dire la vérité, à annoncer la mort prochaine, imminente peut-être, on supporte avec lui les reproches qui fusent de part et d'autre, ces reproches justifiés, sans doute, mais tellement vains à l'approche de la tombe, lorsque la mort rattrape celui qui a tenté de lui échapper et lui dit "A quoi bon?". On observe le retour de ce fils prodigue abîmé, brisé à l'intérieur, portant un fardeau trop lourd pour lui mais impossible à dévoiler à ses proches. Dans la seconde partie du texte, on assiste à tout un chassé-croisé de personnages, qui se cherchent, qui s'appellent d'une pièce à l'autre, et pourtant ce n'est jamais le personnage recherché qui répond à l'appel angoissé, mais Suzanne, la petite dernière, que personne n'appelle, précisément, mais qui répond toujours à la place des autres : "Oui? On est là!". La fin du monde tant attendue n'arrivera pas, là, tout de suite, sur scène, à moins qu'elle ne réside dans la déliquescence des liens familiaux qu'on peine manifestement à renouer après tant d'années d'absence et de manque, mais c'est peut-être ce qui la rend paradoxalement plus présente, simplement tapie dans l'ombre, prête à surgir à tout instant. Et c'est là que Louis formule un souhait aussi puéril qu'humain: que, lorsqu'il mourra, tout disparaisse avec lui, que jusque dans la mort il ne soit pas seul, mais qu'il emporte avec lui le monde entier. C'est beau, tout simplement.

critique par Elizabeth Bennet




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