Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'analphabète de Ruth Rendell

Ruth Rendell
  Plumes de sang
  L'analphabète
  Simisola
  Tu accoucheras dans la douleur
  Le Jeune homme et la mort
  L'Eté de Trapellune
  Etrange créature
  Danger de mort
  Sage comme une image
  Deux doigts de mensonge
  Et l’eau devint sang

Ruth Barbara Rendell est un auteur britannique de romans policiers née en 1930.
Elle a également publié sous le pseudonyme de Barbara Vine.
Elle est décédée en 2015.

L'analphabète - Ruth Rendell

Le jugement du Commandeur
Note :

   Publié au Masque en 1977, ce court roman bien enlevé porte le titre original «A Judgement In Stone», ce qui a son importance, comme le lecteur le verra.
   
   Ce récit s’inscrit dans la série des thrillers psychologiques, et sur le thème du «serviteur criminel», un genre qui comporte beaucoup de chef d’œuvres parmi lesquels «Le Tour d’écrou» d’Henry James, «Le Serviteur» de Joseph Losey, mais aussi en français «les Bonnes» de Jean Genet, pour ne citer que les exemples qui me viennent à l’esprit. J’avoue que je ne serais pas encline à rechercher les livres qui mettent en scène le «bon domestique au grand cœur».
   
    Toutes ces œuvres témoignent du conflit entre maître et serviteur, des aspects variés qu’il peut prendre, les frustrations et révoltes d’une classe exploitée et humiliée, s’exprimant, faute de mieux, sous forme de pathologie mentale et vengeance personnelle.
   
   Certes, Eunice Parchmann n’a rien pu lire de tout cela, puisqu’elle est analphabète. Mais elle est l’héritière d’une longue tradition.
   Surnommée "Vieux Parchemin", Eunice vient d’entrer au service des Coverdale, des bourgeois middle class, qui vivent dans une grande propriété à 100 km de Londres dans le Suffolk.
   
   Eunice va massacrer toute la famille, c’est ainsi que débute le roman, tout de suite placé sous le signe de l’humour noir. Et souvent, nous trouvons d’ironiques prolepses* à propos de chaque personnage: «S’il avait su qu’une semaine, un mois plus tard, il ne serait pas là pour… », qui indiquent une discrète jubilation du narrateur. Un narrateur qui n’est pas Eunice.
   
   Vieux Parchemin a grandi dans un quartier modeste à Londres, et a très tôt souffert de la phobie des lettres et des mots écrits qu’elle ne déchiffrait pas assez vite au goût des adultes. Ménagère avant tout, elle s’est occupée de ses vieux parents, avant de pratiquer l’euthanasie sur son père impotent, un jour de grand ras l’bol.
   A quarante ans, «passée maître» dans l’art de mettre à jours les petits secrets inavouables, ayant exercé diverses sortes de chantages chez ses voisins, elle a réussi à subsister.
   Grâce à l’une de ses victimes, elle obtient de bonnes références pour se faire embaucher dans une famille qui va bien la loger.
   On croit avoir trouvé une authentique servante dans la grande tradition victorienne. Eunice astique, frotte, nettoie. Elle aime tout ce qui est non animé, sur quoi elle peut exercer une action. Les humains et les animaux, mus par une volonté qui leur est propre, lui répugnent. Les Coverdale attendaient une bonne à tout faire plutôt qu’une employée de maison stylée. Ils envisagent Eunice comme une «machine», parce qu’elle est parfaite.
   
   Elle apprécie les séries criminelles à la TV, et, un jour de panne, frustrée de ses feuilletons, elle se balade, fait la connaissance de Joan Smith l’épicière du village. Joan est évangéliste, fait partie d’une secte «les Compagnons de l’Epiphanie», qui croit à l’imminence de l’Apocalypse.
    Ancienne prostituée, elle prend plaisir à se confesser, et à réciter la Bible.
   Par ennui, Eunice accepte de faire des tournées évangéliques avec elle. Eunice est vierge et Joan prostituée repentante: la satire des figures féminines du Nouveau Testament est assez grossière, mais bien tournée. Cet improbable couple féminin tient aussi parce que Joan l’aide à dissimuler son secret (l’analphabétisme) aux Coverdale, parce que Joan cancane sur les Coverdale et Eunice cherche à vérifier ses dires, dans l’espoir de trouver une nouvelle occasion de chantage.
    Les Coverdales ne sont pas de mauvais maîtres. Ils sont seulement conformistes, leurs pensées et actes dépendent étroitement de leur appartenance de classe, de ses marques distinctives, ce qui les conduit à interpréter faussement les signes de bizarrerie d’Eunice.
   Jacqueline la maîtresse de maison, snob et vaniteuse, sans être méchante, aime que Eunice soit laide, parce qu’elle a le même âge et se sent belle à ses côtés. George, l’époux, PDG plein d’humanité, éprouve de la sympathie pour Eunice, croyant que si elle ne tient pas compte de ses avis écrits c’est que sa vue est mauvaise, et l’envoie chez l’ophtalmo.
   On s’étonne néanmoins qu’elle ne manifeste aucune émotion le jour du baptême d’un neveu, né peu après son installation, mais on invoque la timidité.
   Eunice ignore que feindre la sympathie pour les maîtres fait partie du service.
   
   Dans son film, «La Cérémonie» Claude Chabrol a très bien mis en valeur les dernières scènes. Le film entier, bien sûr, mérite d’être vu. Les prestations respectives de Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert sont excellentes.
   
   
   * Mot savant formé à partir du terme grec prolêpsis ("opinion que l'on se fait d'avance"). En narratologie, la prolepse - ou anticipation - est une figure de style par laquelle sont mentionnés des faits qui se produiront bien plus tard dans l'intrigue.

critique par Jehanne




* * *