Lecture / Ecriture
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Le Moine de Matthew Gregory Lewis

Matthew Gregory Lewis
  Le Moine
  L’anaconda

Matthew Gregory Lewis (1775 - 1818) est un romancier et dramaturge anglais, souvent désigné sous le nom du «moine» Lewis, en raison du succès de son roman gothique, "Le Moine" (The Monk) en 1796.
(Wikipedia)

Le Moine - Matthew Gregory Lewis

L'absence d'habit ne fait pas le moine
Note :

   "Le Moine" est considéré comme le parangon du roman gothique - toutes les choses inavouables qui font palpiter vos petits coeurs dépravés, toutes s’y trouvent. On va faire l’appel si vous voulez.
   Le cimetière? présent
   Le moine / la nonne / l’Inquisition (oui, tout ça, c’est pareil)? présent
   La belle vierge persécutée? présent
   Le pacte avec le démon? oui oui
   Le viol? Et comment!
   La torture? Toutes je vous dis!
   Les petits gâteaux? Ah non, pas les petits gâteaux.
   
   La première édition, parue en 1796 en Angleterre, a déchaîné les foules - le scandale était d’autant plus grand que l’auteur, non seulement était âgé d’à peine vingt ans, mais était un membre du Parlement. Ils sont beaux les législateurs outre Manche! En même temps, les gens se sont rués sur cet ouvrage - juste pour voir si sa réputation de perversité et d’obscénité tenait la route. L’auteur a d’ailleurs été obligé de supprimer des passages pour les éditions suivantes, afin d’échapper aux accusations de blasphème. A ce moment là, autant faire disparaître le livre tout court, puisque son propos même est blasphématoire. On pourrait rattacher cette oeuvre anticléricale à l’esprit des Lumières - on pense beaucoup à "la Religieuse" de Diderot.
   
   C’est l’histoire de la chute d’Ambrosio, jeune moine fier au passé trouble, dont les talents oratoires émeuvent tout Madrid - on va à ses prêches comme à un concert de rock, et les femmes, jeunes et moins jeunes, font la queue pour se confesser à lui. Sa morale très stricte et sa chasteté sont de notoriété publique - il semble trop saint pour être vrai. Un jour, il intercepte une lettre compromettant une nonne - Agnès - qui prévoit de s’enfuir avec son amant dont elle est enceinte. Ambrosio dénonce Agnès auprès de sa mère supérieure malgré les supplications de celle-ci; Agnès est donc vouée à la mort - elle maudit Ambrosio, lui prédisant la même chute. Ce jour là, Ambrosio découvre que son ami Rosario, moine comme lui, est en réalité une femme - Matilda - qui s’est déguisée en homme afin de se rapprocher de lui. Les tourments de la chair (faible) commencent.
   
   Je m’attendais à davantage de sorcellerie, de vaudou, de démons, de chaudrons, de profanations de sépultures (c’est une obsession!), ces petites choses là. Heureux privilégiés que vous êtes d’avoir un aperçu de ma nature dépravée! Tout cela est présent bien sûr, mais c'est une forte charge érotique qui prédomine le roman (a-t-on perdu au change?): une fois que les vannes sont ouvertes, le violent désir sexuel d’Ambrosio le mène vers les pires excès, par l’abus de la confiance que les gens ont en lui. Ce qui fascine c’est la cohabitation, l’articulation, et même l’imbrication de ces deux natures de saint et de monstre, de victime et de bourreau.
   
   Là nous sommes aux limites de la civilisation, puisque non seulement Ambrosio mais aussi d’autres personnages, ne respectent pas l’humanité (sans parler de la vie) des personnes qu’ils ont en leur pouvoir. Le lecteur moderne sera sans doute moins choqué qu’un contemporain de Lewis, mais si on passe outre les amourettes dont on se fiche, on comprend qu’une véritable barbarie est à l’oeuvre, belle dans son absolu. Et quand on croit être arrivé au bout de l’horreur, la fin change la donne, et alors, respirez un bon coup mes amis.
   
   J’ai beaucoup aimé la figure des femmes dans ce roman: si elles sont maltraitées et mènent une vie misérable, elles ont tout de même une volonté de maîtrise, et montrent une grande insolence et indépendance d’esprit. Bien sûr, je ne parle pas ici d’Antonia, l’oie blanche qui est la proie d’Ambrosio. Elle est d’une bêtise! Elle écoute tout ce que maman lui dit (laquelle maman déchire les pages de la Bible qui lui paraissent un peu trop olé olé, afin que sa fille ne soit pas exposée au vice) (notez comment Lewis se moque!), n’a aucun recul sur les événements. Il faut qu’Ambrosio lui saute littéralement dessus pour qu’elle comprenne que le monsieur ne lui veut pas que du bien - ou alors pas celui auquel elle pense.
   
   L’intrigue est complexe, bien menée, avec de nombreuses histoires en parallèle, des digressions, des points où se recoupent les différents récits. Il faut suivre. Ce que j’ai bien aimé, ce sont les détails infimes au début du roman qui sont en réalité les indices d’autres histoires. J’ai trouvé la construction parfois maladroite - une digression trop longue, qui arrive sans crier gare par exemple - mais ce n’est pas gênant. Il y a deux fins, dont l’une m’a ravie, transportée, horrifiée, et l’autre m’a déçue. Je vous laisse le soin de deviner laquelle et laquelle - car vous lirez ce roman, n’est-ce pas chers amis?
   
   Bien sûr il faut y croire un peu, bien sûr il faut se faire bon public, bien sûr il faut se laisser guider. C'est excessif, ça va dans tous les sens, mais cette oeuvre se lit d’une traite, ses images frappent et demeurent longtemps en vous - et ce n’est pas Artaud ou Breton (grands fans devant l’Eternel) qui me contrediront.
   
   Titre original: The Monk - Parution 1796

critique par La Renarde




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