Lecture / Ecriture
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Gustave Flaubert Une manière spéciale de vivre de Pierre-Marc de Biasi

Pierre-Marc de Biasi
  Gustave Flaubert Une manière spéciale de vivre

Pierre-Marc de Biasi est chercheur au CNRS et producteur à France Culture, il est l'auteur de dizaine d'ouvrages sur Flaubert dont il a assuré l'édition critique des "carnets de travail" et du "Voyage en Egypte" (source l'éditeur)

Gustave Flaubert Une manière spéciale de vivre - Pierre-Marc de Biasi

Essai de biographie
Note :

    Pas vraiment un essai, pas totalement une biographie, un entre deux par un spécialiste de Flaubert.
   Dans son dernier roman Philip Roth s’insurge contre les biographes en mal de ragots, de potins et de scandale. Pour lui l’œuvre seule parle pour l’auteur. Pierre-Marc de Biasi s’attache à contredire Roth et Flaubert lui même, il s’attache à nous montrer que si l’auteur n’est pas l’oeuvre, la vie de l’auteur est centrée sur son oeuvre et que les faits marquants de l’existence de l’écrivain ont permis et enrichi la création de celui-ci.
   C’est avec une connaissance exceptionnelle et un respect complet que cette biographie est menée.
   Pierre-Marc de Biasi explore tour à tour l’enfance, l’adolescence, les péripéties de la vie familiale, la vie à Croisset, les voyages.
   Il s’attarde sur les amitiés de Flaubert, celle avec Louis Bouilhet, Alfred Le Poittevin dont la mort le marquera, l’amitié traversée d’orages avec Maxime Du Camp, sur ses amours éphémères, parfois secrètes ou sa longue relation avec Louise Collet.
   Il est curieux d’ailleurs que Flaubert qui souhaitait et revendiquait la disparition de la personnalité de l’auteur derrière les écrits, nous ait laissé tous ses brouillons, ses écrits préparatoires et nous ait fait cadeau de milliers de pages de correspondance.
   
    C’est Flaubert au travail que nous livre Pierre-Marc de Biasi, il décrit très bien l’entrée en littérature et la puissance de création de Flaubert, précédée toujours d’un long travail d’observation et de recherches.
   L’obsession d’effacement de l’auteur est réelle mais il nous montre combien la vie même a donné matière à création à Flaubert "parce qu’un écrivain ne peut finalement jamais parler d’autre chose que de sa vie". On sait que Flaubert lisait ses textes à haute voix, le fameux gueuloir, l’auteur nous dit que c’est le corps de Flaubert qui bat dans ses phrases, il a livré des accents, une intonation, une scansion dans ses textes comme "une partition offerte au lecteur".
   De Madame Bovary il dit que c’est "un roman total dans lequel aucun registre de sensation ni aucun mode d’expression artistique n’est absent: sonorités, bruits, résonances, chant (...) une véritable bande-son"
   
   Une analyse très intéressante est faite des méthodes de recherches de Flaubert et du réinvestissement de ses notes de voyage où il a tout noté "la nature, les ciels, la météorologie, les animaux" il utilise ses observations et "ses notations ressemblent à s’y méprendre à celles d’un peintre attentif à la richesse chromatique de l’environnement".
   
    Je connaissais le Flaubert travailleur infatigable mais Pierre-Marc de Biasi dit de lui qu’il "appartient à la grande famille des écrivains érudits qui comme Montaigne aiment à expérimenter les connaissances et se frotter à toutes les traditions. Il ne lit pas, il dévore tout, pour lui "tout est intéressant"
   Un érudit ami des plus grands de son époque: Tourgueniev, George Sand pour laquelle il a écrit "un coeur simple" et dont la générosité et l’amour quasi filial permettra la naissance d’un autre écrivain en la personne de Maupassant.
   Une analyse passionnante de la "manière spéciale de vivre" de Gustave Flaubert
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critique par Dominique




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Flaubert par la génétique
Note :

   Trente ans, cela fait trente ans ou plus que Pierre-Marc de Biasi commente, annote et édite Flaubert. Voilà qu'il se décide enfin à livrer un Flaubert intégral, une étude complète - si l'on met de côté son petit volume pour la collection Découvertes de Gallimard. L'événement n'est pas négligeable, mais contient sa part de risque: que peut nous apprendre le spécialiste, fût-il le plus reconnu, après des décennies de gloses?
   
   De Biasi renonce rapidement à la biographie classique: "Entouré des inquiétudes maternelles, un cinquième enfant, que l'on prénomme Gustave, naît le 12 décembre 1821, à quatre heures du matin, etc."
    Une autre piste se présente, celle de la biographie critique qui consiste à évaluer les travaux des prédécesseurs. C'est vite réglé ("la thèse sartrienne d'une haine viscérale entre Gustave et son père ne tient pas debout"), les légendes sur "Madame Bovary c'est moi" et "Je l'appellerai Emma Bovary" sont tôt rangées dans l'armoire aux fanfreluches, d'ailleurs le volume ne s'encombre d'aucune bibliographie. Il faut inventer une troisième voie et de Biasi sait laquelle choisir: "la critique génétique est une des tendances les plus fécondes de la critique contemporaine". Ça tombe bien, de Biasi est généticien et probablement le seul à s'y retrouver dans les quelque 15 000 pages d’œuvres de jeunesse, carnets, dossiers documentaires, scénarios, correspondances, notes de voyages et brouillons restés inédits du vivant de Flaubert. Là où tant de biographes s'appuyaient uniquement sur la correspondance de l'écrivain, de Biasi élargit le spectre et le champ d'études, apportant, c'était son but, un éclairage nouveau. Les œuvres sont étudiées une à une, dans l'ordre chronologique et pour chacune quelque chose de nouveau apparaît, parfois un détail (que recouvre et que devient le "nous", premier mot de Madame Bovary, que signifient les deux occurrences du mot "baquet" dans "L'Education sentimentale"), parfois une chose plus générale (quelles sont les véritables raisons de l'échec de L'Education). Au passage, l'auteur note l'importance des chevaux dans tous les écrits de Flaubert, réhabilite Maxime Du Camp, rend hommage à Pierre Dumayet (à juste titre, c'est le meilleur lecteur de Flaubert, celui qui en parle le mieux en tout cas), souligne le rôle des "Choses" de Perec et du Nouveau Roman dans la redécouverte de "L'Education sentimentale", étudie précisément les innovations stylistiques apportées par l'homme de Croisset, dévoile les autobiographèmes cryptés dans ses romans, déniche une erreur de date dans la première édition Pléiade de L'Education et, là où tous ses prédécesseurs insistaient sur la masse des lectures entreprises par Flaubert pour sa documentation, se penche sur son travail de relecture de ses propres œuvres pour ses corrections (volume estimé: 1 080 000 pages).
   
    Brillant, sûr de lui, de Biasi séduit et intéresse, même si un vocabulaire un peu trop technique vient obscurcir certains passages. Il répond par anticipation au notulographe qui, il n'y a pas quinze jours, proclamait du haut de son outrecuidance que "L'Education sentimentale" était un roman "mal fichu". Il manque sans doute à ce jeune coq plusieurs relectures pour savoir de quoi il parle. A ce propos, faisons appel à un connaisseur: "Est à relire - Balzac - Kafka (à finir) - La Bible - La Guerre et la Paix (7e fois) - Stendhal - Le Rouge (12 f.) - La Chartreuse (6e) - Leuwen (10e) - Ulysse (nième fois) - La Tentation de Saint Antoine (4e fois) - L'Education sentimentale (5e fois)", lettre de Georges Perec à Jacques Lederer, 5 septembre 1958. Rien qu'en parcourant à nouveau le roman en diagonale cette semaine, j'ai retrouvé une allusion aux coiffeurs ("Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un sauvage qu'un coiffeur!" - et une pierre de plus dans le jardin de mon étude à venir sur la place des coiffeurs dans la littérature française) et une phrase lancée par Hussonnet à Frédéric Moreau lors du sac des Tuileries en février 1848 ("Les héros ne sentent pas bon"), plagiat par anticipation de celle qu'on attribue tantôt à Gide, tantôt à Fargue, tantôt à Cami mais qui semble bien être de Franc-Nohain: "Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte".
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critique par P.Didion




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570 pages captivantes
Note :

   L’auteur est en quête du troisième Flaubert celui qui se cache derrière la revendication d’impersonnalité de l’œuvre «Flaubert n’évite aucune occasion de rappeler que le grand art est sans rapport avec l’existence réelle du créateur et il n’a pas de mots assez durs pour en parler : des choses de la vie quotidienne, il dit simplement "Arrières guenilles"! Pour lui l’œuvre est tout, l’homme n’est rien.»
   
   Sachant que les deux premiers Flaubert sont "celui impersonnel des œuvre et celui inimitable des lettres"le troisième est celui "des manuscrits et carnets, précisément l’écrivain, l’homme-plume au travail".
   
   Le livre sera donc à la fois une biographie un peu spéciale et un essai sur l'art de Flaubert.
   
   Le récit de Biasi est en partie une biographie classique dans laquelle on va trouver quantité de précisions sur la vie de l’auteur : son enfance à Rouen, ses voyages, ses nombreuses maîtresses parmi lesquelles se distingue Louise Colet " tu es bien la seule femme que j’ai aimée et que j’ai eue. Jusqu’alors j’allais calmer sur d’autres les désirs donnés par d’autres" et son entourage, tout cela centré sur l’évolution chez Flaubert de sa vocation d’écriture, les diverses conceptions qu’il en eut, depuis les récits et petites pièces de théâtre qu’il écrivait enfant, juste après avoir acquis la lecture courante, jusqu’à ce chapitre " Madame Bovary c’est qui?" Ou apparaît une nouvelle conception de la littérature de prose, inventée par Flaubert à l’occasion de l’écriture de ce célèbre roman. Les chapitres suivant montrent une consolidation des conceptions de Flaubert à travers l’élaboration et la réalisation des œuvres ultérieures.
   
   Pendant l'écriture de Madame Bovary, Flaubert pense déjà à Salambô "Que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela me lance dans un sujet vaste et propre... je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas".
   
   Son œuvre témoigne d' un va-et-vient entre deux univers antithétiques d'un côté Bovary, l'Education sentimentale, Bouvard et Pécuchet, un cœur simple, les Idées reçues ; de l'autre la Tentation de St Antoine ; Salambô, St Julien l'Hospitalier, Hérodiade, la plupart des écrits de jeunesse à présent publiés. Tantôt la grande œuvre lyrique, la tentation du genre sublime (inspirées par ses voyages, et diverses lectures), de l'autre le "sale l'ici-bas en France". En fait, le style noble (gravis stylus) et le style "bas" ont été définis autrefois par Virgile ; on apprenait ces deux façons d'écrire dans les classes de rhétorique. Ce que Flaubert fait de son savoir est toutefois sans équivalent avec la tradition!!
   
   Pour revenir à mes découvertes purement biographiques, je découvre là une vie de famille très soudée. Flaubert contrairement à ce que je croyais, ne vivait pas seul à Croisset, mais avec sa mère et sa nièce. Chez les Flaubert, le père et le fils aîné sont chirurgiens et soignent toute la famille, avec des résultats conformes à ce que l’on peut attendre de la médecine de cette époque. La jeune sœur Caroline en meurt, mais Flaubert survit à de nombreuses saignées et une main ébouillantée. Biasi revient longuement sur les crises "d’épilepsie" de Flaubert (dont nul n’a pu faire le diagnostic réel) sa façon de les exprimer, le profit qu’il en tira pour son œuvre " la seule justification de la douleur intime, la sienne ou celle des autres, c’est dans le meilleur des cas, de pouvoir se métamorphoser en une belle phrase". D’abord des périodes de convalescences forcées mais aussi des expériences inoubliables à mettre en mots et placer dans ses divers récits. Car pour un écrivain en travail, les événements de sa vie deviennent une matière documentaire à transformer en intrigues, et à passer par l’écriture pour faire œuvre. Non seulement les périodes particulières ( les voyages les deuils, les crises morales ou nerveuses) mais les petits événements de la vie quotidienne. Il utilise aussi des documents annexes comme font tous les écrivains (rien de neuf ici) et va même jusqu’à faire écrire une "vie de Ludovica" à une de ses maîtresse, qui relate sa liaison avec elle, document fort pratique dont il se servira.
   
   Cependant l’effort principal de Flaubert consiste… à se relire des milliers de fois afin d’apporter des modifications à son œuvre. Rien de bien neuf non plus, dira-t-on, mais c’est dans les détails que l’on apprend quelque chose. les extraits des manuscrits de Madame Bovary contiennent la vie sexuelle de l’héroïne "complètement mise à plat", détails qui finiront par disparaître petit à petit à mesure que l’on s’approche du résultat final. Nous avons donc et c’est cela qui est vraiment intéressant une idée nette, non seulement de la documentation fort diverse utilisée pour chaque œuvre, mais des brouillons successifs des romans, et le cheminement jusqu’au texte final.
   
   De Biasi veut faire un sort à certaines idées reçues sur Flaubert,notamment, il n’a pas dit " Madame Bovary , c’est moi".
   
   En effet, Flaubert est bien plus que madame Bovary "Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt , par un après –midi d’automne, sous les feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils s disaient et le soleil rouge qui faisaient s’entrefermer leur paupières noyées d’amour".
   
   Autre mise au point : la célèbre formule "je veux écrire un livre sur rien" ne signifie pas un livre dénué de contenu, un simple artifice de style, de purs jeux de langage. "la métaphore du livre sur rien est en fait celle de la gravité universelle : l'attraction qui équilibre la course des entités stellaires... un chef d’œuvre possède son centre de gravité en lui -même, il accomplit sa révolution sur un axe qui lui appartient".
   
   C'est aussi un livre dont le fond et la forme sont si bien fusionnés qu'on ne les distingue pas l'un de l'autre.
   
   Comment Flaubert s'y prend pour s'approcher de cet idéal c'est ce que dit le livre.
   
   Un ouvrage passionnant dans l'ensemble, dont les derniers chapitres sont à méditer!

critique par Jehanne




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