Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis

Catherine Mavrikakis
  Le ciel de Bay City
  Les derniers jours de Smokey Nelson
  La ballade d'Ali Baba
  Oskar De Profundis

Catherine Mavrikakis est une enseignante et écrivaine québécoise née en 1961.

Le ciel de Bay City - Catherine Mavrikakis

Mauve vénéneux
Note :

   On pourrait croire à un roman - un de plus - de la banlieue nord-américaine. Dans ce cas, d'une banlieue étouffée sous les fumées des usines des grandes villes industrielles, toutes proches, que sont Flint et Detroit, sans rien de commun avec les quartiers bien plus cossus où Richard Ford avait trouvé le décor des aventures de Frank Bascombe. La jeune Amy Duchesnay est du reste bien loin de partager la tendresse du héros de Richard Ford pour cette vie si bien réglée. Et le comfort matériel somme toute modeste qui semble faire le bonheur des siens ne la satisfait pas le moins du monde.
   
   On pourrait croire, vraiment, se trouver face à un portrait tout à la fois extrêmement réaliste, concret et très critique de la banlieue américaine, dressée par une adolescente rebelle. Et l'effet n'en est que plus saisissant lorsque nous découvrons enfin qu'il s'agit de tout autre chose, et que bien loin de n'être qu'une adolescente ordinaire confrontée à des problèmes qui le sont tout autant, Amy est littéralement, violemment et même très concrètement, hantée par le passé que sa mère et sa tante, seules rescapées d'une famille juive française presque totalement exterminée par les nazis, avaient cru laisser derrière elles en émigrant aux Etats-Unis.
   
   Sous le ciel mauve de Bay City, ce ciel vide, inhabité et pourtant irréductiblement bouché, Amy incarne l'inanité de la fuite, si loin qu'elle ait pu mener. En nous contant son histoire, Catherine Mavrikakis poursuit jusque dans ses derniers retranchements une entreprise de déconstruction du rêve américain qui ne laisse plus une seule pierre debout. Malgré quelques moments très durs, "Le ciel de Bay City" dégage pourtant une curieuse sensation d'énergie et de vitalité, qui m'a rappelé Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek, et cela même si l'écriture de Catherine Mavrikakis est bien plus sobre et classique que celle de la romancière autrichienne. "La vie est là tout le temps." (p. 173) dans ce roman magistral qui fait l'économie de tout bon sentiment, et l'on en viendrait presque à se demander si c'est vraiment une bonne nouvelle...
   
   
   Extrait:
   
   "Depuis que je suis toute petite, je ne pense qu'aux détails. Au manteau qu'une petite Sarah portait en descendant du train qui l'emportait vers Auschwitz. A Peter, qui tout le long du trajet infâme, pleurait d'avoir laissé son chat Mutsi sans personne. Aux repousses blanches de cheveux pour lesquelles une de mes grands-tantes coquette devait s'inquiéter en passant sa main sous son chapeau. Dieu gît dans les détails, dit-on. Je ne le crois pas. Ce n'est pas Dieu que je retrouve dans les moindres faits et gestes des gens, dans leurs inquiétudes vaines, lorsque le plus terrible a eu lieu. Ce n'est pas Dieu qui est là, non, certes pas. C'est la vie, dans ce qu'elle a de plus bête et de plus vivant. La vie absurde qui continue à parler devant la mort, l'horreur, l'immonde. La vie est là quand le condamné va se faire trancher la tête et qu'il regarde le ciel magnifique, qu'il respire à pleins poumons l'air frais du matin. La vie est là quand les parents viennent de quitter leur enfant mort à l'hôpital et que soudain monte en eux le désir brûlant de faire l'amour. La vie est là tout le temps. La vie est là quand après un accident de voiture, la merde sort du corps. La vie est là, toujours là. C'est une vraie saloperie qui nous quitte au tout dernier moment. Du moins, je l'espère." (pp. 173-174)

   ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Mortelle incertitude
Note :

   La narratrice Amy vit dans un petit pavillon de la grande banlieue de Chicago avec sa mère, sa tante Babette, son oncle brésilien, et son cousin Victor. Il apparaît aussi dans l’histoire un petit frère qui vient vivre avec eux. Sa mère et sa tante ont vécu à Paris où très jeunes, elles ont échappé aux camps d’extermination. Tous les autres membres de la famille y ont péri. Les deux femmes ont émigré aux USA, et ce sont installées à Bay City, petite ville sans caractère. La maison est en tôle, elle a été construite en peu de temps, semble fragile et artificielle, comme tout le quartier. Les deux femmes, en plus d’être déracinées, et orphelines, se sont trouvées déclassées par rapport à leur niveau de vie d’enfants dont la tante Babette se souvient très bien. Babette a épousé un catholique latino (l’oncle, bienveillant avec Amy) et tient à pratiquer cette religion.
   
   Amy est désespérée depuis toujours. Née avec un problème respiratoire, elle a survécu, et à 18 ans, pourrait être presque comme toutes les jeunes filles de son âge. Sauf que… non désirée par sa mère, et connaissant peu son père qui ne fait rien pour elle, Amy vit très mal. Elle est hantée par les souvenirs des camps de la mort qu’elle n’a pas connus, mais dont elle se sent dépositaire : "Du corps de mes parents, de mes oncles de mes tantes, nous continuons à respirer les restes, poussés par les grands vents", lui dit sa tante Babette. Sa tante connaît le passé, et ne le dissimule pas. Mais curieusement, Amy déteste sa tante autant que sa mère...
   
    Amy rejette tout et tout le monde. Y compris certains morts : sa sœur aînée Angie, mort-née qui repose au cimetière.
   
   Le jour de ses dix-huit ans à Bay City, la maison a brûlé et tous les habitants avec, sauf Amy. Elle s’accuse de l’incendie et de l’avoir prémédité, mais on ne sait si on doit la croire.
   
   En effet, sa vie, qu’elle nous relate, se lit en chapitres alternés : tantôt la vie à Bay City dite avec un réalisme cru et haineux, son enfance et les jours juste avant l’incendie ; tantôt l’existence d’Amy après cet événement, complètement délirante. A mesure que la narration de sa vie "avant" s’approche du jour fatidique, le délire s’installe ; Amy vit avec les fantômes de ses grands-parents déportés, qui l’auraient aidée à mettre le feu. Elle se drogue copieusement…
   
   La malédiction poursuit la narratrice : en faisant brûler tout le monde, elle recrée la déportation, perpétue non seulement le souvenir mais le désespoir et l’inhumanité de cette période, mais ne se débarrasse pas des fantômes qui la hantent, ni ne se venge des rescapées oublieuse de leur judéité (Ma mère et ma tante ont fait d’elles et de nous, avant même notre naissance, des rescapées du désastre)
   
   Après, elle a passé du temps dans une unité psychiatrique, prétend avoir été en Inde, y avoir eu une fille Heaven, et une existence vouée à diverses quêtes, (dont celle du Nirvana, rien que ça!!!)… avoir été pilote de ligne, et bien d’autres choses…
   
   Cependant, à la fin du récit, dans la maison qu’elle habite avec sa fille, les morts reparaissent, et les repères spatio-temporels sont vite brouillés. La réalité, on ne sait où elle commence, où elle finit…
   
   Le récit repose sur l’absence de Dieu, le désir de croire en quelque chose. Le ciel est mauve des fumées de cheminées, ou rouge du soleil qui se couche, parfois violet, et aussi souvent "vide " comme celui de Baudelaire.
   
   Le ciel n’est pas les cieux, mais c’est ainsi pour tout le monde. Le ciel est l'affaire des humains, et les cieux, c'est pour dieu les anges et cie avec lesquels il faut garder ses distances.
   
   L'auteur a fait le choix d'une écriture très primaire, faite pour provoquer des réactions vives. Ce lyrisme violent et désespéré ne me touche pas vraiment.
   
   Elle écrit à ciel ouvert, voulant tout dire sans rien suggérer. Souvent avec une provocation très adolescente (elle fait ingurgiter son sang menstruel à ses petits amis, évidemment très nombreux, notre désespérée est une tombeuse, et Dieu comme ils aiment ça...) d'autres fois avec une curieuse naïveté sentimentale " Je veux mourir sans arrière-pensée. M’offrir au Gange lascivement et laisser mes cendres balayer amoureusement sa surface. Qui sait ce que mes restes poussiéreux pourront alors caresser ".
   Des phrases comme celles-là me font sourire! Je les aurais prises au sérieux si j’avais eu dix-huit, vingt ans.
   ↓

critique par Jehanne




* * *



Une vie en cendres
Note :

   Oh my! Comment je vais faire pour parler de ce roman. Quel roman frappant, déstabilisant, qui vient nous serrer par en dedans à répétition, dès que nous croyons voir un peu d’espoir. Je l’ai lu dans un état second, complètement oppressée par ce ciel, cette vie et ces souvenirs qui hantent et qui distordent la réalité.
   
   "Le ciel de Bay City" est un roman qu’on adore ou qu’on déteste. Je connais plein de gens qui ont voulu le lancer au bout de leurs bras. Quant à moi, j’ai eu souvent besoin de respirer… mais quel coup de poing! L’écriture est magnifique, remplie de ces redites qui nous font ressentir l’effet de ce ciel mauve qui pèse, étouffe. La narration nous ballade entre la Amy à la veille de ses 18 ans, pendant les jours précédent ce 5 juillet où tout a basculé et celle d’aujourd’hui, pilote de ligne et mère d’une fille. Du coup, on ose espérer…
   
   C’est que Amy est hantée par ce passé juif dont on ne veut pas parler. Hantée par Auschwitz et ses grands-parents morts là-bas des années plus tôt et ce malgré un nouveau départ, malgré une vie très américaine, malgré Bay City et son ciel mauve de pollution. Le traitement et la construction font de ce roman une œuvre complexe, originale, qui m’a balayée complètement… et dont la finale m’a coupé le souffle.
   
   A ne pas lire en période de dépression… mais à lire. Ne serait-ce que pour voir dans quel camp vous vous trouverez. Un roman évocateur sur l’Histoire qui refuse de se laisser oublier, sur la vie qui ne réussit pas à avancer et sur les cendres que brûlent toutes les cheminées du monde.

critique par Karine




* * *