Lecture / Ecriture
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Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez

Jérôme Noirez
  Fleurs de dragon
  Leçons du monde fluctuant

Leçons du monde fluctuant - Jérôme Noirez

Lewis exilé
Note :

   Dans l'Angleterre uchronique des années 1860, la Grande Rectrice Victoria règne en tyran de l'instruction sur l'Educaume d'Angleterre. En effet, à la fin du XVIIème siècle, "la promulgation de la Bill of Rights and Education, consécutive à la grande révolution professorale, [a] consacré la totale suprématie scolastique et spirituelle des amphigouristes oxfordiens sur la monarchie et le Parlement". La société n'en est pas moins corsetée, voire plus, et il n'est pas bon de s'intéresser de trop prêt aux petites filles. Charles Lutwidge Dodgson (plus connu sous le nom de Lewis Carroll), professeur de mathématiques et de théologie au collège de Christ Church, Oxford, le comprendra trop tard. Son goût pour les photographies de petites filles l'aurait-il poussé trop loin?
   
   Toujours est-il qu'un jour la mère de la jeune Alice Liddell se plaint de l'assiduité du professeur et le voilà en partance pour Novascholastica, "une main gauche plantée en plein océan Indien, grande comme deux fois l'Angleterre". Il tentera d'y instruire les autochtones, ces colons rebelles à tout enseignement qui font régner la sédition. Pour le surveiller, on adjoint à Dodgson une âme damnée, Jab Renwick, noir précepteur enfanté par les murs d'une prison. Pour le pitoyable mathématicien bègue, c'est quelque chose entre l'enfer et le purgatoire, une nation de sauvages et de parias, voire plus… bien plus, car sur Novascholastica se trouve Lankolong, l'au-delà des indigènes qui ne dédaigne pas de se mêler parfois au monde des vivants. La petite Kematia vient de mourir et arpente les terres de Lankolong à la recherche d'une réponse : pourquoi son sexe est-il cousu et qui lui a fait ça? L'au-delà ne manque pas de créatures les plus étranges (olukos, parfois toxicomane, gnou apprêté et tortue écorchée…) et souvent bienveillantes qui vont aider Kematia dans sa quête, tandis que Dodgson court après un pyrotechnicien assassin.
   
   Il n'y a guère plus d'intrigue dans cet étrange roman qui cultive moins l'histoire que l'ambiance. Le monde de Kematia est au moins aussi bizarre que celui d'Alice, cependant les merveilles ont tourné au cauchemar. Les créatures que rencontre la petite fille sont inquiétantes, à l'image du chasseur écossais Wilfried Hudson habité par un cerf dont les andouillers lui sortent par la bouche, ou de Kapajing, chien de tissu compagnon d'errance de Kematia. Le monde des vivants n'est cependant pas en reste, témoin de cet incroyable et hilarant kwamyoni, sorte de perroquet qui couve sous son aile une charogne odorante pour l'offrir le moment venu à l'élu de son cœur qu'il suivra par delà les mers, en l'occurrence, le malheureux Dodgson. C'est que ce conte macabre ne manque pas d'humour, délétère certes, et singulier.
   
   Singulière également l'écriture de Noirez, très travaillée et poétique, qui ne ressemble à aucune autre parmi les auteurs français de fantasy ou de fantastique. Il y a du sang, de la chair, des odeurs dans ce livre habité par des esprits malsains, des dieux indigènes et des amphigouristes zélés.
   
   Noirez crée un monde dense et complexe qui se dévoile peu à peu, au fur et à mesure de l'errance parallèle des deux héros (il garde cependant ses zones d'ombres car le lecteur ne sait pas vraiment ce qu'est Novascholastica et ce qu'elle va devenir, ni quels sont tous ces gens qui la peuplent).
   
   Alors oui, Kematia est une Alice passée de l'autre côté de la vie et elle va rencontrer des êtres imaginaires au moins aussi étranges que le Chapelier ou la Tortue Fantaisie. Plus noirs surtout car tous ces êtres sont morts. Macabre et grotesque ponctuent donc le parcours initiatique de ces deux êtres qui questionnent une réalité qui leur échappe. Pour l'appréhender, le lecteur devra aborder ces terres du nonsense avec l'esprit ouvert et l'envie de découvrir des territoires littéraires décalés: ce monde fluctuant peut se révéler déconcertant.

critique par SBM




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