Lecture / Ecriture
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Un don de Toni Morrison

Toni Morrison
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Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, est née en 1931, à Lorain (Ohio), dans une famille ouvrière.
Elle fait des études de littérature et une thèse sur William Faulkner.
Elle a longtemps été éditrice chez Random House, enseigne à l'Université de Princeton et a remporté le prix Nobel de littérature en 1993.

Un don - Toni Morrison

Un paradis perdu
Note :

   Au printemps dernier, j’ai eu le plus grand plaisir d’assister à une lecture des textes de Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, par l’auteur herself. Elle (et sa magnifique chevelure) était venue présenter son dernier livre, "A Mercy", "Un Don" en français. Les extraits lus m’ont émue par leur violence, leur poésie, et par la très belle voix de l’auteur qui déroulait ses propres mots de façon lente, posée, intense.
   
   J’ai mis beaucoup de temps à lire "A Mercy", bien qu’il ne fasse guère plus de cent cinquante pages - j’essayais de reproduire cette diction hypnotique dans ma tête. "A Mercy" n’est pas un livre qui se lit rapidement, d’autant plus son thème, la naissance sanglante du Nouveau Monde, mérite que l’on s’attarde sur chaque phrase.
   
   On est au XVIIè siècle. L’Amérique est encore sauvage, la nature non maîtrisée, et les relations entre les hommes non stabilisées, bien qu'elles soient marquées sous le sceau de la servitude. Les noirs ne sont pas nécessairement esclaves, et les blancs peuvent être asservis; une indienne et une européenne peuvent être amies, et un homme noir peut boire à la même bouteille qu’un homme blanc. Tous luttent ensemble contre une nature hostile et anarchique, contre la faim et la maladie, mais ce qui semble une relation harmonieuse est en réalité déjà entaché par un crime: le massacre des Indiens.
   
   Dans "Beloved", une femme tue son enfant pour lui épargner une vie d’esclave. Dans "Un Don", une mère esclave cède sa fille à un étranger, en paiement d’une dette que son propre maître à elle a contractée vis-à-vis de lui. Dans "Beloved", la mère est hantée par son enfant; dans "Un Don", c’est l’enfant qui est obsédée par sa mère. Le roman s’ouvre sur la voix et le Je de Florens, la petite fille dont la vie est parcourue par la blessure de cet abandon qu’elle ne comprend pas, et qu’elle confronte.
   "N'aie pas peur. Mon récit ne peut pas te faire du mal malgré ce que j'ai fait et je promets de rester calmement étendue dans le noir - je pleurerai peut-être, ou je verrai parfois à nouveau le sang - mais je ne déploierai plus jamais mes membres avant de me dresser et de montrer les dents."
   
   On découvre la raison de ce choix de la mère à la toute dernière page du roman, dont les derniers mots sont bouleversants de force, de simplicité et de dignité.
   
   On se calme, je ne spoile rien du tout.
   
   "It was not a miracle. Bestowed by God. It was a mercy. Offered by a human. I stayed on my knees. In the dust where my heart will remain each night and every day until you understand what I know and long to tell you: to be given dominion over another is a hard thing; to wrest dominion over another is a wrong thing; to give dominion of yourself to another is a wicked thing. "
   (pas trouvé la traduction en français)

   
   Mais "Un Don" raconte aussi le microcosme dans lequel Florens vit, et au sein duquel elle découvrira l’amour, le Tu auquel elle s’adresse. Le roman est une mosaïque, composé de différents récits déconstruits adoptant le point de vue des différents personnages, sur l’histoire, mais aussi sur leur histoire. Tous parlent à travers l’auteur, qui mêle sa propre voix à la leur, offrant ainsi une langue poétique, rustre, aux accents bibliques, grammaticalement incorrecte, digne et individuelle.
   
   La ferme est dirigée par Jacob Vaark, l’homme à qui Florens a été cédée, et sa femme Rebekka, qu’il a fait venir d’Angleterre. Il y a également Lina, une Indienne dont la tribu a été décimée par une épidémie. Sorrow est une simple d’esprit rescapée d’un naufrage. Willard et Scully travaillent pour Jacob Vaark afin de racheter le prix de leur voyage depuis l’Europe. On a ici un bel échantillon de la population de l’Amérique du XVIIè. Ces personnes parviennent à constituer une famille, utopique en apparence, mais fragile, à l’équilibre très précaire en réalité. Le serpent s’introduit sous la forme de la maladie.
   
   Un roman court, mais magnifique, puissant, d’une grande poésie. A lire, vraiment.
   
   
   Post Scriptum: Je viens de me rendre compte, tout à fait par hasard, que Jacob Vaark a des airs de Jean Valjean, dans la manière dont il prend Florens en charge. Et le mot de la fin (It was not a miracle. Bestowed by God. It was a mercy. Offered by a human.) pourrait tout à fait correspondre au héros de Victor Hugo. Il y a une petite distorsion quand même, puisque Fantine cède d'abord Cosette aux Thénardiers, mais elle finit par la confier à Jean Valjean. Comme quoi, comme quoi...
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critique par La Renarde




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Un chant douloureux
Note :

   Aux origines de l’Amérique à la fin du XVIIème siècle, une Amérique en formation avant qu’elle devienne Etats-Unis. Toni Morrison dresse une vaste fresque d’un temps où le Maryland et la Virginie se peuplaient de colons puritains venus d’Europe, où les indiens ne sont pas encore exterminés, où les hommes étaient esclaves, attachés à un maître, pour des années ou pour toujours sans que la couleur de leur peau fasse une différence.
   Mais pour beaucoup de ces hommes et femmes la vie est trop dure, trop injuste et lorsqu’ils lancent un mouvement de révolte contre les grands propriétaires "la révolte de Bacon", pour rétablir l’ordre, de nouvelles lois feront irruption pour protéger le Blanc, les Noirs se voient interdire les réunions, les déplacements et le port d'arme. Un Blanc est autorisé à tuer un Noir pour n'importe quelle raison, il se voit offrir un pouvoir sur l’homme noir. La ségrégation est née.
   
   "Le Don" c’est le destin de quatre femmes vivant à cette époque. Des femmes vulnérables qui subissent la violence des hommes, les douleurs de l’enfantement, les coups du sort sans jamais se plaindre ou désespérer, car "Etre femme ici c’est être une blessure ouverte qui ne peut guérir”
   
   C’est l’histoire de Florens esclave noire de 15 ans, donnée enfant en échange d’une dette et qui part seule sur les routes pour rapporter le médicament qui guérira Rebekka de la variole.
   Rebekka c’est la femme de Jacob le propriétaire du domaine où elle vit, elle est venue d’Angleterre, elle a enterré quatre enfants et aujourd’hui elle est veuve car Jacob a succombé à la maladie.
   Sur le domaine il y a aussi Lina, l’Indienne rescapée d’un massacre recueillie puis repoussée par une communauté presbytérienne, il y a Sorrow fille perdue rescapée d’un naufrage, il y a Willard et Scully, deux esclaves blancs qui paient de leur travail une dette contractée par leur famille, enfin il y a le forgeron, l’homme libre qui a séduit Florens et qui détient le pouvoir de guérir Rebekka
   
   Chaque personnage est une voix de ce roman polyphonique, chacun présente une facette de la réalité éclatée en mille fragments.
   Chaque personnage incarne une façon d’être esclave, un aspect de cette servitude.
   
   "Le Don" est un chant douloureux, poétique, sensuel et furieux. Toni Morrison laisse le lecteur débrouiller l’écheveau emmêlé des vies de ses personnages, elle ne donne aucun repère de temps ou de lieu, comme les héroïnes, le lecteur doit tracer son chemin et parfois se perdre dans le récit. La langue envoûtante de Toni Morrison restitue la violence, l’injustice, mais aussi l’extraordinaire vitalité de cette Amérique en train de se faire.
   
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critique par Dominique




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