Lecture / Ecriture
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Argentine de Serge Delaive

Serge Delaive
  Le livre canoë (poèmes et autres récits)
  Argentine
  Poèmes sauvages

Argentine - Serge Delaive

Un roman-monde
Note :

   Prix Rossel 2009
   
   
   Hernán à Buenos Aires, agitée par les remous de la crise économique qui a frappé de plein fouet l'Argentine en 2001, Lucas à Liège en 2017, le photographe néerlandais Henk Somers à Veerle en 2005... Chacun des chapitres d'"Argentine" nous balade d'un lieu, d'un personnage et d'une époque à l'autre. Chacun de ces chapitres pourrait passer pour une nouvelle totalement indépendante des autres, si certains personnages ne réapparaissaient pas, fil rouge de l’un à l'autre, et si le troisième de ces textes, intitulé "Fractales" ne venait nous proposer - sans qu'il y ait là d'autre pesanteur que celle d'un monde parfois bien dur, que ce monde où nous vivons et dans lequel nous replongent à chaque fin de décembre les habituelles rétrospectives des images de l'année - une autre clé de lecture:
   "Parvenu à cet endroit, emparons-nous du A, la voyelle noire de Rimbaud, A, la voyelle cerclée, et plaçons-le dans des mots qui composent les titres de textes eux-mêmes rassemblés en un livre. Chaque texte vit sa vie particulière, autonome, avec ses caractéristiques propres. Cependant, la récurrence de la voyelle noire, seule lettre commune aux différents titres - ainsi d'ailleurs que d'autres indices grossiers -, nous invite à tramer un récit plus vaste, à rassembler les fils qui unissent le texte untel à ceux qui le précèdent ou qui lui succèdent. Constatons enfin que ces récits de désagrégation noués en A tendent de près ou de loin vers l'Argentine - pays en A avec argent, comme un mauvais rêve, dedans - là où, récemment, le temps s'est regardé dans un miroir. Bien sûr, il s'agit ici d'un artifice, d'une vue de l'esprit. D'une construction mentale pas plus solide qu'un château de sable. Mais il se pourrait bien que, comme des objets fractals, les histoires s'emboîtent et se reproduisent à l'infini selon des schémas que nous ne maîtrisons pas." (pp. 45-46)
   
   Roman expérimental, dont la forme très originale et soigneusement élaborée a de surcroît le grand mérite de parler d'elle-même et - pierre de touche à laquelle on reconnaît un bon roman - de se tenir debout toute seule, "Argentine" est plus encore: un de ces romans dont rêve tout véritable amoureux des livres, un roman-monde qui vous emballe irrésistiblement, vous embarque dans son univers propre, vous étonne et vous émeut pour vous laisser, une fois tournée la dernière page, le regard tout chaviré. A croire que suivant le conseil d'un de ses personnages, le photographe Henk Somers qui, après avoir écumé toutes les scènes de conflit de la fin du XXème siècle, s'est tourné vers les nuages - "Ecoute un homme à la fois. Ecoute-le-bien. Parce que tu ne pourras jamais entendre tous les hommes. Le bruit du chaos." (p. 53) -, Serge Delaive a réussi l'improbable, sous la minceur trompeuse des 173 pages de son "Argentine": nous faire entendre très nettement quelques unes de ces voix humaines, si humaines, en même temps que le chaos du monde.
   
   Un prix Rossel (2009) amplement mérité!
   
   
   Extrait:
   
   "Organisée en vue de l'intérêt général, la société se voit le plus souvent décrite comme un mode de vie propre à l'homme et à certains autres animaux. Elle serait divisée en classes hiérarchiques plus ou moins évidentes, plus ou moins compatibles, sources de tensions à l'origine de mouvements ascendants et descendants. Il s'agirait donc d'une simple addition, ou plutôt d'un plus petit dénominateur commun, une nodosité. Voire encore d'un modèle imposé par les plus forts aux plus faibles. Mais, représentée sous forme d'objet fractal, elle changerait radicalement de nature. Elle deviendrait le reflet protéiforme, fluctuant, de chacune des individualités qu'elle englobe. Une abstraction référentielle où se rejoignent les milliards de rêves et de cauchemars qui la peuplent, tous distincts mais interconnectés. Un train de nuages dans un ciel inimaginable. Cristallisant les différences quand nous nous éloignons, agrégeant les aspirations quand nous nous rejoignons." (pp. 44-45)

critique par Fée Carabine




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