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L'énigme du retour de Dany Laferrière

Dany Laferrière
  L'énigme du retour
  Le pays sans chapeau
  Je suis un écrivain japonais
  L'odeur du café
  Le charme des après-midi sans fin
  Chronique de la dérive douce

Dany Laferrière (de son vrai nom Windsor Klébert Laferrière) est écrivain et scénariste haïtien né à Port-au-Prince en 1953 et vivant à Montréal.
Il a été élu à l'Académie française en décembre 2013.

L'énigme du retour - Dany Laferrière

«La douleur du partir»*
Note :

   Prix Médicis 2009
   
   
   Un hasard bizarre et dramatique a voulu que j’ouvre avec cette "énigme du retour" mon premier roman d’un auteur haïtien à peu près au moment où le séisme ravageait sa ville, où il se trouvait d’ailleurs ainsi que les principaux écrivains de l’île, justement réunis pour préparer le salon des "Étonnants voyageurs". Haïti qui a déjà tant perdu aurait pu perdre aussi les fleurons actuels de sa littérature comme elle a déploré la mort de Georges Anglade.
   Pour ma part, à des milliers de kilomètres de là, ne me doutant de rien, je découvrais le Prix Médicis 2009 et c’est ainsi que je veux parler de ce livre: sans référence au drame.
   
   "L’énigme du retour" pourrait être une autobiographie, mais c’est un roman et qu’il soit l’un ou l’autre n’a guère d’importance. Il reprend un thème déjà traité par Dany Laferrière, celui de l’exil et du retour -qu’il soit occasionnel ou définitif- au pays. Il y a dans cet ouvrage une très importante part autobiographique, mais sans les exigences d’exactitude que pose l’exercice, ainsi, ce récit se donne comme celui d’un retour après 35 ans d’exil alors que Dany Laferrière est retourné plusieurs fois à Haïti. Il en a même déjà fait un livre, «Un pays sans chapeau», mais c’est cette fois qu’il produit LE livre salué par les prix, et le livre que j’ai aimé.
   
   Le narrateur a 56 ans, l’âge des bilans, exilé il vit à Montréal depuis 35 ans et se plaint des hivers si durs, surtout pour lui, fils d’une île torride.
   "Au milieu de la glace de fin janvier
   on n’a plus d’énergie pour continuer
   et il est impossible de rebrousser chemin
   
   Je recommence à écrire comme
   D’autres recommencent à fumer.
   Sans oser le dire à personne.
   Avec cette impression de faire une chose
   Qui n’est pas bon pour moi"
   (p.23)

   
   A la mort de son père qui fut ministre en Haïti et qui lui s’est exilé aux Etats-Unis (et dont il n’était pas proche du tout), il retourne voir sa mère restée dans l’île. Ce voyage retour lui permet de faire le point sur l’évolution de l’île en son absence, de lui-même en l’absence de l’île. Le point également sur sa génération qui après l’exil revient ou n’est jamais partie, sur la génération suivante, celle de son neveu à qui il dédie cet ouvrage, en train de décider de partir ou non et sur la précédente qui meurt en sa terre natale ou ailleurs, celle de son père dont il entreprend de visiter les amis de sa jeunesse d’activiste politique.
   
   Pour le présent de Haïti, il parle surtout de misère, des jeunes qui n’ont pas vécu un seul jour de leur vie sans souffrir de la faim, des Duvalier et de leurs semblables, de la corruption, de l’abus de pouvoir et de l’assassinat politique ou crapuleux en toute impunité, de la chaleur et des orages. Il sait nous faire sentir le réel de cette vie misérable et injuste.
   C’est intéressant, déjà, mais pour moi, ce n’est pas cela qui fait la valeur particulière de ce livre, c’est la forme, l’écriture. Dany Laferrière a opté pour une prose poétique qu’il mène fort bien. Constamment, le texte devient poème, haïkus, strophes, vers libres images, parfums, musiques. C’est cette écriture qui fait de "L’énigme du retour" un livre sur l’exil qui méritait le Médicis. C’est cette verve poétique qui emporte le lecteur vers ce pays terrible où tout est difficile alors qu’il y aurait sans doute les conditions d’un paradis. C’est par le regard poète de Laferrière que nous le voyons et c’est autre chose qu’un tour-opérateur. C’est cette écriture qui fait que moi qui n’apprécie guère l’autofiction, j’ai suivi sans réserve l’auteur dans son retour à Port-au-Prince.
   Alors c’est vrai qu’il y a parfois des surprises grammaticales comme ce "bon" dans la citation ci-dessus, mais le texte est poésie et j’ai subi son charme:
   "L’instant du départ nous attend à la porte.
   Comme quelque chose dont on sent la présence
   Mais qu’on ne peut toucher.
   Dans la réalité, il prend l’aspect d’une valise."
   (p.39)

   
   Ou encore
   "J’ai senti
   que j’étais
   un homme perdu
   pour le nord quand
   dans cette mer chaude
   sous ce crépuscule rose
   le temps est subitement devenu liquide."
   (p. 246)
   
   
   "Pas trop sûr d’être
   Dans un temps réel
   En m’avançant vers
   Ce paysage longtemps rêvé.
   Trop de bouquins lus.
   Trop de peintures vues.
   Voir un jour les choses
   Dans leur beauté nue."
   (p. 297)

   
   Et pour conclure :
   "Pourtant cette certitude que la littérature me sauvera de tous les dangers ne m’a jamais quitté ni ce jour-là, ni plus tard." (p. 186)

   
   
   * vers de "Aimer à perdre la raison", Aragon, sans rapport avec ce livre, je le reconnais, mais qui aurait pu...
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Manque d'intrigue, ça m'intrigue
Note :

   Un homme d’âge mur apprend par téléphone la mort de son père, un haïtien exilé à New York dont il ne sait pas grand-chose. Cette nouvelle réveille une multitude d’émotions en lui et il décide de retrouver ses racines en Haïti. Ses sens sont constamment aux aguets dans ce pays où violence, révolte, pauvreté et poésie se côtoient au quotidien. Lui, cet exilé qui a réussi à Montréal, retrouve la terre de ses ancêtres et apprend à connaître son père par les témoignages qu’il recueille.
   
   L’auteur, un haïtien exilé à Montréal, est journaliste et chroniqueur… chassé comme son père par un régime dictatorial, il a réussi loin de chez lui, loin de cette terre fantasmée qu’il retrouve peu à peu lors de ce retour aux origines. Il nous livre un récit multi sensoriel, fait de ressentis, de visions, d’odeurs, de contacts et pour ce faire il utilise la forme de l’haïku.
   
   L’écriture est belle, évocatrice et sensible, mais il faut aimer la contemplation… alors voila le pourquoi de ma note un peu moyenne, même si la langue est belle, il me manquait une petite intrigue pour m’embarquer complètement. En tout cas, si ce livre a été achevé d’imprimer avant le tremblement de terre, il reste d’actualité en nous décrivant la réalité d’un pays qui peine à sortir la tête de l’eau.
   
   Un livre sur l’exil et le deuil, une écriture poétique mais un petit manque de sel pour moi…
   
   Couronné tout de même par le prix Médicis étranger!
   ↓

critique par La Dame




* * *



Roman de l’identité
Note :

   Un long récit mêlant poésie et prose comme si l’auteur ne pouvait faire le choix entre ces deux modes d’écriture, comme il ne peut faire le choix entre sa terre natale et son lieu d’exil. C’est ainsi que Dany Laferrière met en mots l’indicible: la douleur de l’exil et la volonté de se dire à nouveau "chez soi".
   
   A vingt ans d’intervalle son père et lui ont quitté Haïti, ont échangé la splendeur des couleurs pour le froid et le vide de l’exil. Vingt années durant l’auteur a été hanté par l’absence de ce père parti sans espoir de retour.
   A son tour lui aussi fait le choix du départ, laissant mère, sœur, amis.
   
   Les femmes de Haïti sont celles qui restent.
   
   Il n’y a plus de famille, un père aux Etats-Unis, un fils au Canada, la famille éclatée, dispersée.
   C’est son père dont "La mort expire dans une blanche mare de silence" (Aimé Césaire) qui va provoquer le retour vers la terre d’origine, vers le bruit, les couleurs, les odeurs de la terre natale.
   
   C’est un retour difficile. Il reprend possession des lieux, il reconnait les rues, les bruits, la vitalité paradoxale de son île "Si on meurt plus vite qu’ailleurs, la vie est ici plus intense " C’est son pays et il y est comme un étranger. Sa sœur est restée, c’est sa blessure secrète:
   " Encore plus secrète que ma mère.
   A la voir toujours souriante on n’imaginerait pas
   qu’elle vit dans un pays ravagé par une dictature
   qui ressemble à un cyclone
   qui n’aurait pas quitté l’île pendant vingt ans "

   
   Ce roman de l’identité est magnifique et terrible, le fantôme du père est partout présent, les changements sont profonds dans l'île mais la pauvreté, la faim, la peur sont toujours là.
   
   De brefs tableaux, croqués sur le vif, de la vie haïtienne, un poignant constat d’échec "Un fleuve de douleurs dans lequel on se noie en riant." et aussi "Les trois quarts des gens que j’ai connus sont déjà morts (...) Ils vont si vite vers la mort qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie mais plutôt d’espérance de mort."
   
   Un roman qui est comme un cri et qui devrait trouver place dans votre bibliothèque
    ↓

critique par Dominique




* * *



Un pays à découvrir
Note :

   Dany Laferrière est un auteur haïtien. Exilé pour des raison politiques, il a vécu pendant de nombreuses années à Montréal, tout comme son père parti à New York, chassé lui aussi par le régime des Duvalier, pour ne plus jamais revenir dans son pays natal.
   Le roman autobiographique L'énigme du retour commence avec le coup de téléphone que reçoit Dany Lafferière lui annonçant la mort de son père. Dès lors commence le processus du retour à Haïti alors libérée de la dictature. Après un arrêt à New York pour les obsèques de son père, le voilà à nouveau à Port-au-Prince où il retrouve sa famille et en particulier sa mère qu'il n'a plus vue depuis trente-trois ans. Un laps de temps si long qu'il est devenu un étranger dans son propre pays.
   "De retour dans le sud après toutes ces années
   Je me retrouve dans la situation de quelqu'un
   qui doit réapprendre ce qu'il sait déjà
   mais dont il a dû se défaire en chemin.
   J'avoue que c'est plus facile
   d'apprendre que de réapprendre.
   Mais le plus dur c'est encore
   de désapprendre."

   
   Le livre est divisé en deux grandes parties :
   
   Lents préparatifs de départ où l'auteur largue les amarres qui l'attachent à son pays d'accueil, le Québec, moments faits de retour dans le passé vers son île natale, du souvenir d'un père qu'il n'a pas connu sinon par des photographies et d'adieu à ce pays de glace et de neige.
   Le retour raconte le difficile processus de réapprentissage, les incessants allers-retours entre l'avant et l'après, le choc de la redécouverte d'un pays en proie à la misère et d'une jeunesse incarnée par le propre neveu de Dany Laferrière qui a perdu l'espoir. Et enfin, le déclic qui lui permet de comprendre qu'il ne repartira plus :
   "J'ai senti
   que j'étais
   un homme perdu
   pour le nord quand
   dans cette mer chaude
   sous ce crépuscule rose
   le temps est subitement devenu liquide."

   
   Au début, lorsque l'exilé arrive à Haïti, j'ai été surprise car il présente le pays comme n'importe quel observateur extérieur pourrait le faire. J'avais l'impression de lire un texte écrit par un occidental intellectuel et bourgeois... ce que Dany Laferrière est, après tout. j'admirais le style mais il me manquait l'approche par l'intérieur du pays, par quelqu'un qui vivrait le quotidien terrible du peuple haïtien. Dany Laferière est très conscient lui-même de ce paradoxe. Le grand sujet du roman haïtien, dit-il, devrait être la faim mais personne n'a jamais osé l'aborder.
   "c'est qu'il est difficile d'en parler quand on ne l'a pas connue et ceux qui l'ont vue de près ne sont pas forcément des écrivains."
   De plus la faim n'intéresse personne :
   "Pourquoi? Parce que cela ne concerne que des gens sans pouvoir d'achat. L'affamé ne lit pas, ne va pas au musée, ne danse pas? Il attend de crever."
   
   Mais je me suis de plus en plus coulée dans le livre au fur et à mesure qu'il se réapproprie le pays et surtout quand il part de Port-au-Prince pour un voyage qui lui permet des rencontres avec les Haïtiens, la découverte des milieux paysans riches d'une religion, le Vaudou, aussi étrange qu'ésotérique, jusqu'au village natal de son père. Là, enfin vient le temps où l'homme d'âge mûr retrouve sa terre d'enfance, où il ré-adopte son pays tout en se faisant ré-adopter par lui :
   "On me vit aussi sourire
   dans mon sommeil
   comme l'enfant que je fus
   du temps heureux de ma grand mère.
   Un temps enfin revenu.
   C'est la fin du voyage."

   
   Par sa forme graphique - strophes et vers libres qui alternent avec la prose- par la richesse des images qu'il éveille en nous, ce livre se lit comme un recueil de poésies, lentement, en s'arrêtant, en le reprenant, en s'imprégnant des émotions qu'il fait naître mais aussi en réfléchissant à la situation haïtienne, à la faim, à la misère, à tous ceux qui profitent cette situation pour s'enrichir, à tous ceux qui font qu'il n'y aura jamais de solution heureuse pour ce peuple exploité.
   
   Les thèmes de ce livre sont variés et riches. Ils s'entrecroisent pour former une trame dense, épaisse et solide, un enchevêtrement qu'il nous échoit, à nous lecteurs, de démêler : celui de l'exil, bien sûr, et de l'identité, du déracinement et de l'appartenance, de la confrontation du passé et du présent, celui d'une culture mystérieuse que l'on connaît peu et mal. Celui d'un pays qui est classé comme le plus pauvre de la planète, un pays opprimé par des dictatures successives, un pays qui est tombé dans le chaos avec une démocratie corrompue, un pays exploité par les différentes puissances qui prétendent lui venir en aide.
   
   J'ai beaucoup apprécié aussi la galerie de portraits qui défilent devant nous : la mère douloureuse qui n'a jamais revu son mari et a compté chaque jour qui la séparait de son fils, l'ancien révolutionnaire qui a trahi ses idées, devenu ministre et riche collectionneur de tableaux, ou l'ami de son père, plein de dignité et de fierté, reconverti en éleveur de poules, enfin le portait du peintre haïtien Franketienne qui refuse de vendre un tableau au ministre et préfère le donner au chauffeur de celui-ci!
   ↓

critique par Claudialucia




* * *



Une boucle
Note :

   Par "l’Énigme du retour",  Dany Laferrière poursuit le but clairement énoncé de tisser un lien avec ses racines. L’écrivain haïtien s’est exilé depuis plus de trente ans au Canada, où "il a fait son trou", il s’est établi comme poète dans cette communauté qui l’a adopté. Mais le décès de son père, qu’il ne l’a plus revu depuis sa petite enfance,  provoque un séisme intérieur : son père n’est pas seulement l’Absent, il est aussi l’Exilé, celui qui est mort dans la solitude d’une mégapole qui n’est pas sienne, loin de sa famille.…
   
   Or, trente ans d’absence ont ouvert un véritable abîme entre le jeune homme qui a fui un pays englué sous la dictature et l’homme fait qui découvre un état des lieux qu’il aurait préféré idéalisé. Il tente alors de donner forme à la confusion de ses sentiments, et nous livre un ouvrage étrange et déroutant, envoûtant et pénétrant, touchant et percutant où tout voyageur de longue haleine reconnaîtra les appréhensions des retrouvailles.
   
   Le dire de Dany Laferrière ne semblera peut-être pas facile à tous les lecteurs. Je vous conseille de vous laisser happer par le rythme de sa parole, par l’alternance d’un phrasé versifié sans chercher à rationaliser ce flux de pensées. Abandonnez vous à ce murmure dans la nuit, il ouvre des portes à nos vécus, à nos peurs, à nos attentes.
   " Bien au chaud, on cause aisément
   Tout en pansant de vieilles blessures.
   Les blessures dont on a honte
   Ne se guérissent pas.
   (…)
   J’ai perdu tous mes repères.
   La neige a tout recouvert.
   Et la glace a brûlé les odeurs.
   Le règne de l’hiver.
   Seul l’habitant pourrait trouver ici son chemin."
   (…)
   Je suis conscient d’être dans un monde
   À l’opposé du mien.
   Le feu du sud croisant la glace du nord
   Fait une mer tempérée de larmes."
   (page 16 – 17 de l’édition de poche)

   
    Mais à l’instant de rentrer, l’homme prend conscience de la difficulté à réintégrer l’ancien monde :
   " Le temps passé ailleurs que
   dans son village natal
   est un temps qui ne peut être mesuré.
   Un temps hors du temps inscrit
   Dans nos gènes.
   
   Seule une mère peut tenir pareil compte.(…)
   Les visages autrefois aimés s’effacent
   Au fil des jours de notre mémoire brûlée." ( Pages 37-39)

   
   Bien sûr, il y a le retour, l’instant de poser le pied au pays, de prendre d’abord un moment, à l’hôtel, pour re- connaître la ville, les bâtiments, les ruelles et leurs odeurs… Je me suis étonnée qu’il n’aille pas tout de suite chez lui, prendre dans ses bras cette mère qui l’a tant attendu. Mais cette attente n’est pas figée, c’est un compte de souffrance et de stratégie, d’adaptation aux périls et aux difficultés où la survie fait la loi. C’est là que tient cette énigme qu’il faut apprivoiser :
   "Ma sœur est encore plus secrète que ma mère.
   À la voir toujours souriante on n’imaginerait pas
   Qu’elle vit dans un pays ravagé par une dictature
   Qui ressemble à un cyclone
   Qui n’aurait pas quitté l’île pendant vingt ans.
   (…)
   Ma sœur parle tranquillement
   Sans me regarder.
   On dirait une petite fille oubliée
   Par ses parents dans la forêt noire
   Et qui se demande combien de temps cela prendra avant qu’elle ne rejoigne la meute.
   
   (…)
   Je suis pris d’un tel sentiment de remords.
   J’ai l’impression d’un gâchis incroyable
   Ma mère, puis ma sœur.
   Les femmes ont payé le plein prix dans cette maison.
   (page 115-116)

   Au fil des jours, Dany Laferrière explore ce pays qu’il ne connaît plus. Il renoue des fils qu’il pensait dissous, il constate des fractures difficiles à redresser, il cherche la paix dans la quête du cimetière où les cendres de son père doivent retrouver la terre natale et ses liens sacrés. Il doute encore et s’interroge sans cesse sur ce qu’il est réellement :
   "Juste au moment de remonter dans la voiture
   on a changé d’idée
   pour entrer nus dans la mer chaude
   et y rester
   jusqu’à la nuit tombée.
   Le chauffeur assis sur le capot de la voiture
   nous attendait sans un geste d’impatience.
   L’étrange calme de l’homme du sud.
   
   J’ai senti
   Que j’étais
   Un homme perdu
   Pour le nord quand
   Dans cette mer chaude
   Sous ce crépuscule rose
   Le temps est subitement devenu liquide."
   (pages 230-231)

   Quand enfin l’auteur se fond dans la terre humide et chaude comme dans la mer caraïbe qui l’enserre, il se rassure sur cette dualité :
   "Nous avons deux vies.
   Une à nous.
   La seconde qui appartient
   A ceux qui nous connaissent depuis l’enfance" (page 264).

   
   Réconcilié avec lui-même, le poète peut poser enfin les mots qui tracent le sens de sa vie : (pages 279-280)
   " Ce n’est plus l’hiver.
   Ce n’est plus l’été.
   Ce n’est plus le nord.
   Ce n’est plus le sud.
   La vie sphérique, enfin.
   
   Ma vie d’avant n’est plus si loin.
   (…)
   Une main douce
   Sur mon front apaise la fièvre.
   (…)
   On me vit aussi sourire
   Dans mon sommeil.
   Comme l’enfant que je fus
   Du temps heureux de ma grand-mère.
   Un temps enfin revenu.
   C’est la fin du voyage."

   
   Puissions-nous tous connaître ainsi la fin de notre chemin.
   Celui de Dany Laferrière est heureusement loin d’être achevé!
   Certains d’entre vous ont peut-être croisé cet "étonnant voyageur" qui participe activement à la reconnaissance de la littérature francophone. En 2009, "l’Énigme du retour" lui a permis d’obtenir de prix Médicis, il vient de publier en 2012 "Chronique de la dérive douce", qui raconte la découverte de sa nouvelle vie au début de son exil… Une boucle bien refermée cette fois?
    ↓

critique par Gouttesdo




* * *



Prix Médicis 2009
Note :

    Retour de Dany Laferrière, exilé Haïtien au Québec depuis 35 ans, au pays, en Haïti. Roman ; pas vraiment. Plutôt chroniques, pensées, à la forme de prose et de poésie.
   
   Dany Laferrière a quitté Haïti 35 ans auparavant pour le Québec et y a fait son trou, une carrière d’écrivain. Il a quitté Haïti pour le Québec comme son père l’avait fait avant lui, mais pour New York, en tant qu’ancien ministre chassé par le régime en place.
   
   Son père, duquel il n’était pas proche, vient de mourir. Il se rend à New York pour les obsèques et décide de poursuivre vers Haïti pour y retrouver mère et sœur qui, toujours, survivent là-bas, et qu’il n’a pas revues.
   
   Son retour donc et le choc de l’occidental qu’il est devenu face à la misère et la situation inextricable dans laquelle est plongé Haïti. C’est tout ce qui est traité ici comme les éléments d’une énigme qui en reste une.
   
   Haïti, sa mère, sa sœur, son neveu qui n’en peut plus de l’absence d’avenir au pays et qui n’aspire qu’à suivre les traces de son oncle, les anciens condisciples de son père qu’il recherche pour tenter de comprendre… Il n’y a pas d’histoire à proprement parler et ceci rend probablement la lecture moins aisée. On évolue davantage dans les domaines des impressions et des ressentis, des confrontations de l’avant avec le maintenant.
   
   Haïti est le héros. Les femmes d’Haïti aussi, sa mère, sa sœur, restées au pays comme des otages sans espoir.
   
   Dany Laferrière va quand même nous faire part de la fascination que son pays natal exerce encore sur lui, un pays martyr dépecé, invivable, et pourtant son pays…

critique par Tistou




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