Lecture / Ecriture
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Martin Eden de Jack London

Jack London
  Le Peuple d’en Bas
  Une fille des neiges
  Martin Eden
  John Barleycorn
  Construire un feu
  L'appel de la forêt
  La peste écarlate
  C comme: Construire un feu

Jack London est le nom de plume de John Griffith Chaney, écrivain américain né en 1876 et mort en 1916.

Martin Eden - Jack London

Un très beau roman
Note :

   Martin Eden est marin. Sans aucune fortune, il vit de divers travaux sur les bateaux sur lesquels il est embauché. Amoureux des voyages, sa vie bascule lorsqu’il est invité à un repas par un jeune homme qu’il a aidé lors d’une bagarre. Il découvre le monde des aristocrates, et fait la rencontre de Ruth Morse, jeune fille qui va occuper son esprit. Epaté par le brillant et les connaissances de ce milieu qui lui était inconnu, il se pique de lire tout ce qui lui tombe sous la main pour atteindre le niveau de ses modèles. Il tente même de devenir écrivain, au risque de se couper de son milieu d’origine, qui le considère comme un fainéant refusant le travail manuel, et de ne jamais rejoindre totalement le monde de Ruth, car ses origines populaires le trahissent toujours. Et lorsqu’il atteint enfin son but, vivre de sa littérature, il n’en profite pas, découvrant la mesquinerie de ce monde qui rejette le marginal et qui adule ce qui est à la mode…
   
   Martin Eden est un très beau roman de Jack London, riche et ouvrant de nombreuses fenêtres sur la société du début du XXeme siècle aux Etats-Unis. Martin Eden emmène le lecteur tout d’abord dans le monde des petits travailleurs de San Francisco, celui des marins embauchés à chaque voyage, celui des commerçants, comme son beau-frère, des logeuses, comme Maria, la portugaise chez qui il a une petite chambre. On plonge aussi avec lui dans l’enfer des grands hôtels: la buanderie. Avec lui et son collègue, on souffre face à la chaleur qui y règne, aux horaires monstrueux qui leur sont imposés pour des salaires dérisoires. Martin Eden n’est pas ce qu’on pourrait appeler un roman social, mais Jack London dépeint de manière indirecte ce monde qu’il a lui-même côtoyé, celui des monts de piété et de ceux qui comptent sur la moindre pièce pour payer leur loyer.
   
   Le roman tourne autour de deux autres thèmes: l’amour que se portent Martin et Ruth, qui doivent affronter les différences sociales qui font que leur deux mondes ne se connaissent pas et se rejettent, et l’envie d’écrire de Martin. Sur ces deux sujets, le regard porté par Jack London est très pessimiste. Dans le premier cas, rien n’arrivera à briser la volonté ferme et indestructible de la famille Morse de séparer Ruth de Martin. Malgré tous ses efforts, Martin ne se mélange pas à cette société. D’abord par un déficit de connaissance des conventions et ses tics populaires: ses erreurs de syntaxe, son ignorance concernant certains sujets le mettent à l'écart. Mais lorsque son savoir atteint celui de ses hôtes, il réalise leur bassesse, leur médiocrité: peu savants, ils se réfugient derrière les conventions et le bon goût. Mais les aristocrates ne sont pas les seuls à être épinglés par Martin Eden: les socialistes, avec leurs idées de collectif, laissent froid Martin, qui ne jure que par l’individualisme. Toujours en contradiction avec ce que les autres vénèrent, il est dans tous les milieux une attraction qu’il convient de laisser à l’écart. Martin Eden réalise définitivement cette petitesse d’esprit lorsque ceux qui le jetaient dehors quand il n’avait un sou l’invitent à leur table lorsqu’il croule sous les propositions de contrat de la part des maisons d’édition.
   
   Ces dernières sont la seconde cible majeure de Jack London. Martin Eden veut écrire, et vivre de son art. D’abord optimiste, il réalise que ses premiers écrits souffrent d’indéniables défauts dues à sa méconnaissance de la littérature et des règles. Il se plonge alors dans les revues, pour découvrir ce qu’elles publient, mais son œuvre reste inconnue et méprisée. Mais il persiste: il fait des entorses à ses principes en écrivant des petites pièces comiques, espérant en vain avoir plus de succès. Malgré les mises en garde de son compagnon Brissenden, lui aussi poète mais très méfiant vis-à-vis des revues (personnage mystérieux et intriguant, une vraie réussite), il persiste à vouloir être publié. Et lorsque la consécration arrive, il se rend compte qu’il est souvent obligé de mettre un mouchoir sur ses intransigeances pour plaire aux rédacteurs. Surtout, comme pour la famille Morse, il se rend compte de la bêtise de ces maisons, de ces revues, qui pendant plusieurs années ont systématiquement rejeté ses manuscrits, et qui à présent acceptent la plus mauvaise de sa littérature, uniquement du fait de sa renommée.
   
   Roman en grande partie autobiographique, Martin Eden est une vraie réussite, loin de l’image habituelle de Jack London, celui de Croc-Blanc. Une œuvre à découvrir!
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critique par Yohan




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C'est THE roman
Note :

    " Sur les rayons des bibliothèques je vis un monde surgir de l'horizon"
   

   J'aime mieux prévenir. Ce billet ne sera sans doute pas à la hauteur de ma passion pour Martin Eden, rencontré il y a quelques mois. Oui, il s'agit bien d'une rencontre, un sublime coup de foudre entre une lectrice et un homme... je veux dire un personnage de roman... non je n'ai pas perdu la boule, elle est toujours là, bien posée sur mes épaules. Ceux qui ont lu et rencontré Martin comprendront. Ce personnage, quand il est entré dans votre vie, n'en sort jamais tout à fait. Je suis sûre que dans trente ans, je n'aurai pas oublié Monsieur Martin Eden.
   
    Nous sommes en Amérique, au début du XXe siècle. Martin Eden (qui serait l'alter ego de Jack London) est un jeune et beau marin, un peu beaucoup bagarreur, sans aucune culture car issu d'un milieu plus que modeste, mais doté d'un formidable enthousiasme, d'une intelligence et d'une énergie peu communes. Il aime passionnément la jolie et très bourgeoise Ruth Morse et ne rêve que de littérature et d'écriture. Alors il écrit, il écrit, Martin, des nouvelles, de la poésie, fiévreusement, il dévore les livres dans tous les domaines avec un appétit d'ogre.
   (...)"Le poids, l'étreinte de la vie, ses fièvres et ses angoisses et ses révoltes sauvages, voilà ce qu'il fallait écrire ! Il voulait chanter les chasseurs de chimères, les éternels amants, les géants combattant parmi la douleur et l'horreur, parmi la terreur et le drame, qui faisaient craquer la vie sous leur effort désespéré"
   

   Martin ne croit pas au déterminisme social, persuadé, l'entêté, qu'il va sortir de sa condition misérable à force de travail et que la réussite est au bout d'un chemin semé d'embûches, d'espoirs fous, de déceptions cuisantes. Sa bien-aimée n'y croit guère. Un travail de bureau pour Martin et un gentil mariage, bien dans les clous, c'est ce à quoi elle aspire.
   "Ce qui était grand, puissant, original en lui, elle ne le voyait pas ou - pire - elle ne le comprenait pas. Cet homme d'une matière intellectuelle si souple, qu'il était capable, lui si grand, de vivre dans n'importe quel trou de souris, elle le jugeait borné, parce qu'elle ne pouvait le forcer à vivre dans son trou de souris à elle, le seul qu'elle connût."
   

   Tout porte cependant à croire que Martin a raison. Son obstination portera ses fruits et le but de sa vie sera finalement atteint. Mais à quel prix... le plus amer qui soit, celui de la désillusion:
   "Je vous dirais que la lune est un fromage vert, que vous applaudiriez, ou du moins que vous n’oseriez pas me contredire, parce que je suis riche. Et je suis le même qu’alors, quand vous me rouliez dans la boue, sous vos pieds".
   

    Magnifique, tragique, passionnant, bouleversant... Je me suis dis mais quelle idiote d'avoir attendu tant de temps pour lire ce bouquin incroyable, tellement beau, tellement riche... Quelle leçon nous donne Jack London sur l'ambition, sur le prix à payer pour réaliser ses rêves ! Chaque phrase de ce roman est un bijou qui fait sens. On voudrait souligner chaque mot, apprendre le livre par cœur, le faire découvrir aux gens qu'on aime et même à ceux qu'on aime moins... C'est THE roman, le roman total, celui qui vous éclaire, vous émeut, vous fait réfléchir à l'humaine condition, vous fait aimer l'amour et aimer d'amour (oui je t'aime Martin), vous fait adorer encore davantage la littérature, vous fait espérer et pleurer, vous fait vibrer et hérisser le poil... Et quel final... Les dernières pages de Martin Eden sont parmi les plus belles et les plus douloureuses jamais écrites. Je pèse mes mots. Je les ai relues à l'occasion de ce billet et j'en ai encore les yeux qui piquent...
   "La vie volait haut. Sa fièvre ne retombait jamais. Le bonheur de créer, qui était censé n’appartenir qu’aux dieux, était en lui. Et en lui était la vraie vie"
   

    Une tendre pensée pour l'auteur de cette merveille, disparu il y a cent ans cette année.

critique par Une Comète




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