Lecture / Ecriture
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La dame blanche de Christian Bobin

Christian Bobin
  La dame blanche
  Une petite robe de fête
  L'homme-joie
  L'inespérée
  Autoportrait au radiateur
  La femme à venir

Christian Bobin est un écrivain français né en 1951.

La dame blanche - Christian Bobin

Ode à une poétesse
Note :

    "La Dame blanche" est un hommage rendu à la poétesse américaine Emily Dickinson, que je connais encore trop peu. Le petit livre de Bobin se présentait comme une parfaite introduction à son oeuvre, une porte d'entrée en quelque sorte. J'ai donc profité de quelques achats de Noël pour me procurer de suite un exemplaire, dégusté dans les jours qui ont suivi.
   
   J'attendais beaucoup de Bobin et de son écriture très justement réputée lumineuse. Malgré tout, je dois reconnaître que la première partie du livre m'a laissée perplexe, en raison des constantes allusions à la religion qui ont fini par me détourner de Dickinson et me peser. Cette omniprésence du divin et des références bibliques intervient presque à chaque page et s'exprime à travers le vocabulaire employé dans les descriptions (on parle d'enluminures, de Bible, de sanctifier), les personnages à l'allure divine (ainsi sur le père: "Le Dieu de l'Ancien Testament, un dimanche matin, à l'heure où la famille mise au garde-à-vous s'apprête à royalement défiler sur le chemin de l'église, s'aperçoit de l'absence d'Emily" (p20); sur Emily: "la colère des saintes" (p27)..), ou de transitions faites par des références à un passage tel que celui-ci "La légende dit que saint Christophe a fait traverser un fleuve au Christ enfant, en le portant sur ses épaules." (p39) D’autres biographies m'ont permis de mesurer la pression qu'exerçaient les Calvinistes sur la côte est à l'époque, et de mieux saisir pourquoi la religion a joué un rôle important dans la vie de Dickinson: «Amongst other reasons, Emily could never accept the doctrine of “original sin”. Despite remaining true to her own convictions, Emily was left with a sense of exclusion from the established religion, and these sentiments inform much of her poetry. There is frequent reference to “being shut out of heaven» Je regrette ceci dit l'écrasante présence de ce thème dans le livre, au détriment d'autres aspects de la personnalité et de l'oeuvre d'Emily qui sont assez rapidement survolés.
   
   Autre thème présent, la mort intervient dès les premières lignes avec la respiration hachée d'Emily qui finit par s'éteindre. La maison est à deux pas du cimetière et les morts ne manquent pas tout au long de la vie d'Emily. La première scène, très visuelle, arrache le lecteur à son quotidien et permet une immersion immédiate dans ce livre à l'atmosphère particulière, très poétique. Le décès puis l'enterrement constituent deux scènes que l'on a aucune peine à se représenter. Des scènes au demeurant émouvantes qui paraissent curieusement réelles.
   "Peu avant six heures du matin, le 15 mai 1886, alors qu'éclatent au jardin les chants d'oiseaux rinçant le ciel rose et que les jasmins sanctifient l'air de leur parfum, le bruit qui depuis deux jours ruine toute pensée dans la maison Dickinson, un bruit de respiration besogneuse, entravée et vaillante - comme d'une scie sur une planche récalcitrante - ce bruit cesse: Emily vient de tourner brutalement son visage vers l'invisible soleil qui, depuis deux ans, consume son âme comme un papier d'Arménie. La mort remplit d'un coup toute la chambre." (p9)
   
   De fait, il est impossible de demeurer insensible à l'écriture imagée et soignée de Christian Bobin, dont le récit s'apparente sans doute davantage à une ode à la poésie et à une forme de poésie romanesque qu'à une biographie, romancée ou non. On se délecte de certaines phrases d'une fraîcheur apaisante, aux sonorités parfaitement maîtrisées.
   
   "Cette naissance provoque un premier éloignement d'Emily, à peine perceptible -une buée sur un miroir. Ses lettres continuent de battre des ailes devant les fenêtres de Susan - des milliers de mots doués d'une vie impérieuse, suppliants et altiers." (p65)
   
   "Depuis l'enfance - jusqu'à son séjour chez Mary Lyon - Emily cueille les fleurs qui rêvent dans les bois et les collines autour d'Amherst. Elle les baptise de leur nom latin puis les couche sous une couverture de papier cristal, dans le dortoir de son herbier où dorment bientôt plus de quatre cents religieuses décolorées d'un autre monde: plusieurs fleurs sur chaque page encadrent la majesté d'une fleur centrale, leurs pétales à peine froissés et leurs tiges maintenues par de luisants papiers collés. En attente de l'époustouflant soleil de la résurrection, elles se souviennent des lumineux souffles de leur ancienne vie." (p76)

   
   Ce travail de la langue, cette façon de jouer avec le sujet sont à mon sens un atout et une faiblesse: on savoure l'écriture de l'auteur, on aime sa prose finement ciselée mais on ressort de cette lecture avec une impression de flou et le sentiment d'avoir eu un aperçu très superficiel de la vie d'Emily Dickinson qui, on s'en rend compte finalement, est plus un prétexte qu'un objectif en soi pour le narrateur.
   
    Le portrait qui est fait de Dickinson reste proche de l'image que l'on a souvent d'une femme un peu étrange qui restait terrée dans sa maison, toute de blanc vêtue, adoptant un comportement jugé selon les uns et les autres excentrique, artistique ou théâtral. Quelques anecdotes ne manquent pas d'humour, comme ces retrouvailles avec une amie de longue date qui se font à distance, chacune restant à un étage différent et se contentant de bavarder un long moment sans jamais se revoir.
   
   Dickinson s'inscrit dans la continuité, dans la lignée d'auteurs illustres. La petite Emily manque l'église pour lire "Les Confessions d'un mangeur d'opium", se passionne pour Dickens et Emily Brontë. Lorsqu'elle écrit, un certain Rimbaud vient de partir en Orient. Tous deux disparaissent à leur façon. Emily dans sa chambre "interdite"... cette pièce où elle se sent si bien. Arthur "sous le soleil clouté d'Arabie". "Les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier". (p107) J'ai évidemment beaucoup apprécié ce clin d’œil à la littérature, à ses filiations, aux liens qui se tissent entre les auteurs (parfois seulement dans notre imaginaire, comme ce rapprochement de Dickinson et de Rimbaud).
   
   Le mieux reste toutefois d'écouter la musique d'Emily...
   THE DAISY FOLLOWS SOFT THE SUN
    HE daisy follows soft the sun,
   And when his golden walk is done,
   Sits shyly at his feet.
   He, waking, finds the flower near.
   "Wherefore, marauder, art thou here?"
   "Because, sir, love is sweet!"
   We are the flower, Thou the sun!
   Forgive us, if as days decline,
   We nearer steal to Thee,--
   Enamoured of the parting west,
   The peace, the flight, the amethyst,
   Night's possibility!

    ↓

critique par Lou




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Un elfe éthéré
Note :

   Christian Bobin livre ici une biographie romancée très poétique sur la poétesse Emily Dickinson. Emily qui eut une vie très particulière: elle vécut en recluse, dans sa maison du Massachusset, au milieu de ses fleurs et de la nature qu'elle aimait tant. Emily apparaît comme un elfe éthéré, un ange parmi les hommes que rien de fâche, que rien ne trouble.
   
   Elle écrit, écrit et écrit encore mais seulement pour elle, malgré quelques tentatives de diffusion de ses poèmes dans un journal. Elle a sa Bible, sa "cinquième fenêtre" sur le monde, toujours à portée de main, elle pétrit et cuit le pain pour la maisonnée, elle prie et contemple le monde qui l'entoure avec son regard de fillette, de jeune fille, de jeune femme puis de femme d'une sensibilité extrême voire exacerbée malgré son silence et son invisibilité. Emily vit intensément dans son univers intérieur et il est saisissant de lire les sublimes vers qu'elle a écrits, reflets du monde et de la nature humaine, alors qu'elle n'a quasiment jamais quitté sa petite ville d'Amherst.
   
   Emily grandit dans l'ombre imposante de son juriste de père et celle de la mélancolie de sa mère "On ne remerciera jamais assez les mères mélancoliques. Leur trône est au milieu du ciel. Elles ont jeté leur châle sur le soleil. Il sort de leurs yeux une nuit si grande que leurs enfants s'émerveillent du plus petit brin de lumière. Emily s'en va chercher le jour là où il se trouve, un peu plus loin que le royaume des mères." (p 37) De cette enfance solitaire et tournée vers l'intériorité, Emily va trouver un chemin illuminé, celui de la poésie "Bien avant d'être une manière d'écrire, la poésie est une façon d'orienter sa vie, de la tourner vers le soleil levant de l'invisible. Le pain d'épice qu'elle cuit et fait descendre dans un panier au bout d'une corde, de sa chambre à la rue où les enfants le mangent, le soin têtu qu'elle prend de ses rosiers et sa patience ailée devant la tyrannique langueur de sa mère - tout est pour Emily une occasion d'exercer cette empathie qui est la source claire du génie." (p 55)
   «L'âme d'Emily tient dans une goutte de rosée. L'infime est son royaume. Elle contemple le ciel à travers le vitrail des ailes d'une libellule, et s'aménage un béguinage à l'intérieur d'une clochette de muguet. Une cheminée dans l'âtre de laquelle tombent les étoiles du ciel, un lit couvert de neige et une table en bois de cerisier: sa chambre a le dépouillement princier d'une cellule de moine, et elle est plus belle de ne pas l'afficher.»

   
    Tout est dit dans ces quelques images à la suite desquelles on imagine, sans difficulté aucune, la frêle silhouette blanche d'Emily Dickinson, une âme discrète, silencieuse mais à l'intense activité intérieure. L'écriture de Bobin magnifie le portrait d'Emily Dickinson telle un écho de ses poèmes: est-ce une rencontre avec Emily Dickinson ou un prolongement du monde de Bobin? Parfois, on a l'impression que les deux univers, si proches, se confondent et se mêlent: Bobin et Emily deviennent deux voix d'un même poème.
   
   "Pour faire une prairie il faut du trèfle et une abeille,
   Un trèfle, et l'abeille,
   La rêverie.
   Si les abeilles sont rares,
   La rêverie suffit."
   Emily Dickinson (écrit en 1779 in "Car l'adieu, c'est la nuit")

   
   "La dame blanche" de Bobin a guidé mes mains vers un recueil de poèmes d'Emily Dickinson "Car l'adieu, c'est la nuit" que je ne me lasse pas de feuilleter. Merci Monsieur Bobin d'avoir raconté le monde d'Emily avec vos mots poétiquement minimalistes!
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critique par Chatperlipopette




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Leçon de poésie
Note :

   Ce livre est pour moi un petit bijou. D’ailleurs, un de mes chats, particulièrement d’accord avec moi, à défaut de pouvoir autrement manifester son enthousiasme, a entrepris de le dévorer au sens propre… je l’ai sauvé de justesse de ses mâchoires ardentes…
   
    Sérieusement: Christian Bobin nous parle ici d’Emily Dickinson, célèbre poétesse américaine du 19è. En fait, il nous la dévoile. Rien à voir avec une biographie classique, non. Bobin se met au diapason de Dickinson, on sent très nettement la «Seelenverwandtschaft», comme aurait dit ce bon vieux Goethe adoré (une «parenté d’âmes»…).
   
    Il procède par courts chapitres qui constituent autant de coups de projecteur mettant en lumière les conditions de vie d’Emily et les personnes qui l’ont marquée, les instants cruciaux de son existence, des moments d’extase ou de dépression, le quotidien de sa réclusion volontaire dans sa grande maison, là-bas à Amherst, en Nouvelle-Angleterre.
   
    La langue de Bobin est infiniment imagée et malgré cela d’une précision qui ne laisse pas de place à l’interprétation. La syntaxe est simple, le ton faussement neutre devient vite monotone; une monotonie qui s’apparente presque à l’incantation… On se dit que Bobin cerne – par le style qu’il emploie – l’essence même d’Emily Dickinson: en surface, c’est le calme plat, tandis qu’en-dessous, dans les profondeurs, des émotions violentes l’agitent. C’est stupéfiant.
   
    Stupéfiante aussi, la destinée de cette femme, qui n’est quasiment jamais sortie du cercle familial; qui s’est terrée dans sa chambre, refusant de participer à toute mondanité; refusant de rencontrer des gens avec lesquels, pourtant, elle correspondait. Elle n’a jamais cherché la notoriété, la reconnaissance littéraire. Ses poèmes sont restés inconnus jusqu’à leur découverte après sa mort… Elle est restée totalement méconnue de son vivant! Les gens la prenaient pour une folle, et pendant ce temps, elle a écrit pas loin de 2000 poèmes… Bobin la nomme «la secrétaire des anges», «la sainte du banal»… elle n’écrit que pour elle, par un besoin vital…
   
    Elle nous dit: «Si je lis un livre et qu’il rend tout mon corps si glacé qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer, je sais alors que c’est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arraché, je sais aussi qu’il s’agit de poésie.» Et à Bobin d’ajouter que la poésie peut être «une affaire vitale, l’apothéose de toutes lucidités, l’arrachement du bandeau que la vie met sur les yeux des vivants pour qu’ils n’aient pas trop peur à cet instant dernier qu’est chaque instant passant.»
   Pour moi, c’est exactement cela. Une magnifique leçon de poésie!

critique par Alianna




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