Lecture / Ecriture
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L'Information de Martin Amis

Martin Amis
  L'Information
  Guerre au cliché, recueil d’articles critiques (1971-2000)
  Poupées crevées
  La flèche du temps
  Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre
  La veuve enceinte

Martin Louis Amis est un écrivain britannique né en 1949. Il est le fils de l’écrivain Kingsley Amis.

L'Information - Martin Amis

Duo littéraire... ou duel
Note :

    1ere parution en 1995.
   Pour le titre, il s’agit de l’information que l’on recueille en faisant de l’espionnage: le renseignement eût également convenu.
   
   Richard Tull vient d’avoir quarante ans. En pleine dépression. Dix ans plus tôt il a publié deux romans qui ont obtenu un succès d’estime. A présent il en est à son sixième. «Sans titre» est un roman à problème, longue suite de monologues plus ou moins interrompus. Tous ceux qui ont tenté de le lire sont tombés malades avant la dixième page, victimes d’un stress sévère ou de migraines aigues sinusites graves, troubles de la vision.
   
   Richard gagne sa vie en faisant des comptes-rendus de lectures sous-payés et jalouse Gwynn Barry, son ancien ami de collège qui vend bien sa prose, passe à la télé, affiche un bonheur conjugal insolent. Richard lui, est devenu impuissant, ne parvient même pas à tromper sa femme. Obsédé par l’idée de nuire à Gwynn, il entre en relation avec Scozzy, dealer et tueur à gages avec mission de filer l’importun et de lui nuire.
   
   «The War Of Everyone Against Everyone» cet extrait du Léviathan de Hobbes concernant les rapports sociaux vaut également pour les écrivains. La littérature c’est la guerre continuée par d’autres moyens.
   
   Gwynn et Barry forment un couple d’écrivains que tout oppose. Quasiment oublié, Richard envie le succès de son adversaire «Il semblerait que Barry ait su capter une profonde aspiration collective. Ainsi s’explique le succès de son livre qui ne doit rien à son contenu».
   
    Deux conceptions du monde s’affrontent. Richard Tull a renoncé au «roman» dans sa forme traditionnelle. Ce dernier lui semble appartenir au monde de «l’homocentrisme» d’un temps où l’homme se croyait au centre de l’univers; Gwynn vit encore dans ce monde-là. Du moins l’exploite t’il. Ses livres sont des utopies rassurantes, très new-age.
   
   Ricahrd Tull a été lui, affecté par les progrès de la science de l’astronomie en particulier. Il veut témoigner dans ses écrits du fait que la place de l’homme dans l’univers est insignifiante, qu’il est passé du géocentrisme à l’héliocentrisme puis à l’idée que les galaxies s’interpénètrent et se rencontrent anonymement.
   
   Ceci pour le côté noble de l’affaire. Car Richard est aussi un pauvre type qui n’assume pas ses désirs et n’est pas ou plus en phase avec l’écriture. Il tente de réduire à néant Gwynn, alors qu’il ne devrait même pas s’intéresser à lui. Imagine t-on un écrivain véritable, fût-il en panne de lecteurs, jalouser un Paolo Coelho et ses mélos pseudo ésotériques?
   
   En réalité les deux hommes vivent dans le même monde, ont un égal mépris des femmes, une avidité semblable de gloire vaine et d’argent facile, c’est ce qui les rapproche.
   
   C’est avant tout un récit basé sur le comique de situations, de gestes, de mots, (néologismes fréquents parfois savoureux). Toutes les vaines tentatives de Richard pour réduire Richard à néant, sont autant de scènes grotesques. La satire du monde de l’édition et du journalisme fait souvent rire. Le portrait du délinquant Scozzy est assez fouillé.
   
   L’écriture est elliptique, originale, mais trop de cynisme font tomber parfois le livre dans la dérision. Excepté les passages où Richard s’entretient avec son fils Marco qui sont sympathiques voire émouvants.
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critique par Jehanne




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Un indispensable roman du deuil de soi
Note :

    "L'information annonce tout un banquet de douleur. Des douleurs de toutes les croyances et toutes les confessions. Voici les petites, voici les jolies. Habituez-vous à leur voix. Elles vont s'amplifier, gagner en persistance et en pouvoir de persuasion, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'elles.(...)
   
    L'information n'est rien. Rien, réponse à tant de nos questions."(page 470/1)
   

    Fils de Kingsley Amis, Martin Amis est un écrivain anglais célèbre qui apparaît souvent comme un agitateur des Lettres: il provoque à peu près autant d’admiration que de détestation.
   
    Lire son roman L'INFORMATION, publié en 1995, convainc au moins d’une chose:il est surtout un écrivain talentueux qui a la plus haute conscience des problèmes qui se posent aux romanciers après Joyce et dans la société du Spectacle. D'ailleurs il joue des genres littéraires (associés aux saisons) avec l'élégance d'un prestidigitateur. Le thème ironique et lancinant de l’universel n’est pas présent par hasard dans toutes ses pages et le duo des frères ennemis des lettres que nous allons suivre en dit beaucoup sur le moment artistique que nous vivons encore. C’est vers Borges et Pierre Ménard que le héros se tournera pour sa dernière tentative de "salut" appelée EN TRÉBUCHANT SUR DES MELONS et qui doit être l'information au milieu d'un milliard d'autres...
   
    L’INFORMATION nous jette précisément dans le milieu littéraire et raconte donc l’amitié vache de deux écrivains et critiques: Gwyn Barry, auteur médiocre auquel tout, peu à peu, réussit et Richard Tull, écrivain ambitieux et hermétique qui doit se contenter de vivoter avec des compte-rendus de livres et surtout de biographies insipides: vivre dans l’ombre de son rival lui donne des envies de vengeance qui le poussent à fréquenter d’étonnants membres de la pègre londoniennes. Et ce n’est pas parce qu’il bat Gwyn aux échecs, au tennis et au billard que son ego (déjà largement endommagé) se console aisément.
    Le roman qui propose certaines trouvailles techniques (Amis aime travailler l'impossible, la simultanéité des actions, et vers la fin du roman, il reproduit des amorces de pensées très significatives du roman moderne)) avance en suivant le progrès de la célébrité de Gwyn comme celui de l’effondrement de Richard: à l'aide de nombreuses analepses, il donne une vraie épaisseur aux personnages des amis, des maîtresses sans vraiment tenir compte du politiquement correct...
   
    En suivant les complots hasardeux de Richard nous comprenons vite que la comédie et la satire sont bien les domaines où Amis excelle. La femme de Gwyn est fille d’aristocrate: la visite au château paternel est irrésistible. Le milieu littéraire est vu sous tous les angles et on jubile devant les réunions du comité de LA PETITE REVUE, devant les défilades des agents littéraires (l'un d'eux, américain, est impayable), les invariables interviews de Gwyn qui ne cesse de se comparer à un menuisier. La tournée de promotion américaine pour l’œuvre de Gwyn est un festival burlesque avec comme sommet la journée passée par un grand nombre d’écrivains sous un chapiteau de cirque "dans un décor de sciure, d'animaux, de jongleurs et d'acrobates" au milieu d'une crasse répugnante et face à un éléphant et un tigre peu connaisseurs d'écrivains mais aussi pitoyables qu'eux... (1) La traversée de toutes les classes d’un avion et l’évocation des lectures qui leur correspondent est un morceau d’anthologie. Même les relations haineuses entre les deux amis-ennemis donnent lieu à des scènes hilarantes surtout quand le comploteur prend les coups qu’il destinait à l’objet de sa haine. Leurs vies privées ne sont pas exemplaires et on rit beaucoup en prenant connaissance des catégories d’écrivains que Richard accepterait comme rivaux: il n’a rien contre les poètes, des pauvres types, un peu plus contre les romanciers: il déteste franchement les dramaturges aux privilèges insupportables et aux succès amoureux trop faciles. Gina, sa femme, couchera avec l’un d’eux, évidemment. Amis fait sourire mais avec retenue à propos des accès durables d’impuissance de Richard sans occulter son cynisme quand il est question du suicide d’une de ses maîtresses...
   
    Le sommet du comique est sans doute à la fois dans l’analyse de l’utopie littéraire inventée par Gwyn dans son roman AMELIOR (un endroit où des échappés d'une publicité Benetton sont venus vivre "était un lieu sans beauté, sans humour, sans aventures", sans haine, sans amour mais avec du bavardage "sur l'agriculture, l'horticulture, la jurisprudence, la religion (déconseillée), l'astrologie, la construction des cabanes et les régimes alimentaires")(2); le second opus AMELIOR RECONQUISE (tentant de “produire un rythme littéraire de cours du soir”) et dans les maladies (troubles oculaires, migraines etc.) que génère le dernier roman de Richard… On rit aussi beaucoup de l’espèce de folie qui saisit l’auteur adulé qui veut connaître et répertorier tous les domaines (les plus inattendus surgissent) où son nom apparaît.
   
    Amis aime à jeter de l'acide sur les plaies et il a le talent d'un sourcier pour les détecter.
   
    Concédons que pour goûter Amis il faut admettre son péché mignon : tout est pour lui motif à notations rapides avec formules brillantes (3) (le tennis anglais, le monde des parkings, le contenu des journaux (on songe à l’évolution récente de notre MONDE), la distinction imparable entre con et connard, le zoo (4), le vieux garçon et la vieille fille, la femme, l’homme et le pantalon..., les Américains ("qui sont soit tout soit rien ou bien ni ceci ni cela"), sans oublier une méditation sur les vieux mouchoirs) ou à grands morceaux de bravoure (les variétés de gueules de bois, l’inoubliable tirade sur les romans de supermarché dans les aéroports et les romans d’aéroports dans les supermarchés, certaines villes américaines (Chicago la ville-machine), les changements de Londres, l'invention magistrale d'un nouveau Dysneyland nommé DÉNÉGATION). Le rythme de son roman en dépend plus que des aléas de l’intrigue menée par un perdant qui ne se trompe jamais dans les conduites d'échec à adopter.
   
    Ce roman qui expose des tracas qui vus de Sirius (la cosmologie hante bien des pages de ce roman) n’ont pas grande importance, se révèle un indispensable roman du deuil de soi (du moi idéal et de l'idéal du moi, avec de beaux passages sur l’alcool, le déclin du corps, l’humiliation (un des "grands " projets de Richard s'intitulait LES PROGRÈS DE L'HUMILIATION À TRAVERS LES ÂGES (cosmologie qui traduit bien ses humiliations à travers ses âges à lui), le retour vers les enfants) et le roman de l’intenable situation de l’artiste contemporain (écartelé entre mythomanie (Gwyn Barry voit ses initiales partout) et paranoïa), surmontée avec humour et dérision.
   
   
   NOTES
   
   (1) Amis retrouve son sérieux en évoquant le sort d’écrivains britanniques qui ne se remirent jamais de leur séjour américain.
   
   (2) Dit autrement: "AMELIOR, ou la position du missionnaire avec orgasme simultané des partenaires."
   
   (3) Un des éléments comiques préférés d'Amis tient dans la pratique des listes.
   
   (4) "Au zoo, les visiteurs pouvaient regarder beaucoup d'espèces d'animaux, mais les animaux ne pouvaient regarder que deux espèces de visiteurs : les enfants et les divorcés."

critique par Calmeblog




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