Lecture / Ecriture
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Terre et cendres de Atiq Rahimi

Atiq Rahimi
  Syngué sabour (Pierre de patience)
  Les mille maisons du rêve et de la terreur
  Le retour imaginaire
  Terre et cendres
  La ballade du calame
  Les Porteurs d'eau

Atiq Rahimi est un écrivain franco-afghan né à Kaboul en 1962.

Terre et cendres - Atiq Rahimi

Sobriété tragique
Note :

    Un an après la découverte du magnifique Syngué Sabour, je poursuis la découverte de l’univers d’Atiq Rahimi. J’avais été subjuguée alors par les qualités décelées dans l’ouvrage primé par le Goncourt 2008. La poésie rude de l’écrivain d’origine afghane, qui signait là son premier roman écrit directement en français, donnait au récit une dimension universelle aussi émouvante et intemporelle que les tragédies grecques.
   
    C’est peu de dire que je n’ai pas été déçue par cette seconde découverte!
   Grâce à la traduction de Sabrina Nouri, "Terre et cendres" nous parvient comme un témoignage poétique d’une réalité poignante.
   
   Écrit au présent, construit comme une adresse directe au personnage central du roman, ce récit présente un apparent dépouillement d’autant plus sobre que les destins qu’il rapporte sont englués dans la Tragédie.
   
   Au cours de ces quelque 93 pages, nous accompagnons Dastaguir, l’aïeul rescapé d’un village bombardé au cours de la guerre contre l’Union Soviétique, dans son terrible périple. Assommé par la perte de toute sa famille, à l’exception de son petit-fils Yassin, Dastaguir entreprend d’aller annoncer le drame à Mourad, son fils. Celui-ci travaille dans une mine isolée dans les montagnes, afin de subvenir aux besoins du clan. Dastaguir le sait coupé des nouvelles du monde, ignorant du deuil subi. Le vieil homme se retrouve être le dernier lien entre son fils et son petit-fils. Il se doit de veiller sur ce dernier, devenu sourd à la suite des bombardements qui ont détruit le village. Il se doit aussi de porter au père de l’enfant la relation de cette catastrophe humaine et familiale.…
   
   Le poids des destins confère aux individus la force d’accomplir leur devoir.
   Dans «Terre et cendres», la mort a déjà frappé; Dastaguir résiste aux souffrances pour annoncer et partager son désespoir. En lui se situe un autre combat: ses morts doivent être ensevelis décemment par le respect du deuil que les vivants leur doivent… Au-delà de la tradition, c’est le poids culturel du vécu qui structure la démarche du vieillard, et le drame du grand-père qui redoute l’avenir de son petit-fils.
   
   Tout se dit et se joue en quelques pages, en quelques mots, et la force d’Atiq Rahimi réside dans la sobriété de la description: le gol –e seb désigne le baluchon dans lequel Dastaguir a réuni quelques pommes pour survivre pendant le périple et une note de bas de page nous renseigne sur le symbole que revêt ce tissu imprimé. Voilà résumé l’imagerie du village, les activités des femmes et l’apparence de leurs atours.
   
   Ce roman peut se lire rapidement. Le lecteur ne s’en départira pas si facilement. Il contient tant de désarroi qu’il nous lie aux mots d’Atiq Rahimi mieux que n’importe quel reportage de guerre. Nous sommes au cœur de la détresse d’un homme âgé qui pressent sa solitude. Il sait par anticipation que son monde a disparu avec sa femme et sa famille, et que la rencontre avec son fils Mourad n’y changerait rien. Mourad appartient déjà à un autre univers, ce que le contremaître de la mine lui confirme:
   « - Mourad est notre meilleur ouvrier. La semaine prochaine, nous l’envoyons à un cours d’alphabétisation. Il apprendra à lire et à écrire. Un jour, il aura une position. Nous l’avons choisi pour représenter les mineurs, parce que c’est un jeune homme intelligent, travailleur et révolutionnaire.
   Tu n’entends pas la suite. Tu penses à Mirza Qadir. Comme lui, tu dois choisir de rester ou de partir. Si jamais tu vois Mourad, que lui diras-tu ?
   (…)
   Tu saisis le baluchon tombé à tes pieds. Tu ne veux pas le laisser ici pour Mourad. Le foulard gol-e-seb porte le parfum de ta femme.
   (…)
   Tu te presses vers l’entrée. Tu parviens au portail. Tu n’attends pas Shamard et te mets en route vers les collines sombres. Les sanglots t’étouffent. Tu fermes les yeux et tu laisses les pleurs couler doucement dans ta poitrine. Dastaguir ? Sois un homme ! Un homme ne pleure pas. Et pourquoi pas ? Laisse donc ton chagrin s’écouler ! »

   
   Écrit et publié en 2000 , le thème de ce roman a été adapté au cinéma par Atiq Rahimi lui-même, et présenté à cannes en 2004, où il a obtenu le Prix du regard vers l’avenir, dans la section Un certain regard. Atiq Rahimi poursuit sa double carrière avec le succès que lui a valu "Syngué Sabour" en 2008.
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critique par Gouttesdo




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Catharsis
Note :

   "Terre et cendres" fit partie des écrits qui commencèrent à faire connaître Atiq Rahimi avant l’attribution du Prix Goncourt en 2008. Il fut publié en 2000.
   
   Comme le note sa traductrice, Sabrina Nouri, ce court récit (moins de cent pages) est "un roman cathartique" en ce sens qu’il témoigne de l’immense douleur que portent en eux celles et ceux qui ont tout perdu lors de la guerre russo-afghane, sauf leur propre vie et qu’il constitue un exutoire à l’indicible qui frappa un peuple paisible.
   
   La langue adoptée par l’auteur est d’une extrême simplicité, les phrases très concises, les dialogues restreints à quelques mots qui disent l’essentiel. Il s’agit d’un parti-pris de l’auteur car le dépouillement de cette langue nous oblige à affronter la douleur à l’état brut, sans l’artifice de mots enjoliveurs.
   
   Le récit est ramassé dans le temps. Nous allons suivre quelques heures d’un vieil homme, accompagné de son petit-fils. Ils se trouvent au milieu de nulle part, au pied d’une baraque qui contrôle l’accès à une mine. Le vieil homme veut à tout prix rendre visite à son fils qui travaille à la mine et négocie avec le garde-barrière d’être convoyé par une voiture lors du prochain passage.
    Commence une longue attente au soleil puis à l’ombre d’une épicerie de fortune tenue par un sage, respectueux des traditions afghanes alors que la guerre met tout à feu et à sang.
    Peu à peu, nous allons comprendre le but de la démarche du vieil homme. Les chars russes ont pilonné le village à titre de représailles et la mère, la femme et les enfants du fils qui travaille à la mine ont tous péri. Seuls ont survécu le père desséché par le soleil et le jeune fils qui est devenu sourd suite au bombardement. Il ne comprend d’ailleurs pas pourquoi les tanks ont pris la voix de tout le monde et ôté tout bruit à toute chose et ne cesse d’interpeller son grand-père à ce propos.
    L’immensité de l’horreur est renforcée par le déshonneur car la femme de son fils a couru nue en plein village, le bombardement l’ayant surprise au moment du bain des femmes dans le hammam. Poids des traditions musulmanes.
    La douleur que le vieil homme n’a pas pu exprimer va finir par sourdre, par flots sporadiques, lors de l’attente et du trajet qui va l’amener vers un fils qu’il s’apprête à poignarder. Mais cette douleur sera elle-même trompée par ce qu’il découvrira une fois rendu à la mine.
   
   On ressort éminemment touché par la simplicité du récit et l’inévitable violence que la guerre porte en elle. C’est en cela que le récit est cathartique. Il est en outre servi par une admirable traduction.
   
   Une découverte pour aller à la rencontre d’un auteur désormais reconnu en sa terre d’exil.

critique par Cetalir




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