Lecture / Ecriture
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Le roi de Kahel de Tierno Monénembo

Tierno Monénembo
  Les crapauds-brousse
  Un attiéké pour Elgass
  Le roi de Kahel

Tierno Monénembo est le nom de plume de Thierno Saïdou Diallo, écrivain guinéen francophone, né en 1947. Il publie depuis 1979. Le Prix Renaudot lui a été attribué en 2008 pour "Le Roi de Kahel".

Le roi de Kahel - Tierno Monénembo

Prix Théophraste Renaudot 2008
Note :

   Le prix Renaudot 2008 a offert à cet écrivain d’origine africaine l’audience d’un plus large public français. Ce qui est après tout conforme à la vocation des Prix littéraires.
   Le thème de l’ouvrage a piqué ma curiosité, en ces temps de fausses repentances publiques. Tierno Monénembo, guinéen d’origine ayant fui son pays dès 1969, aborde en effet un épisode de la colonisation, non pas sous l’angle «colonisateurs et victimes colonisées»; il développe au contraire la thèse d’une aventure humaine exceptionnelle, en la personne d’Aimé Olivier, vicomte de Sanderval, Roi de Kahel par persévérance et opportunisme, devenu Peuls parmi les Peuls…
   
   Nous sommes loin des polémiques politiciennes, encore que le sujet est de feu et de sang. Mais ici, dans cette biographie romancée, l’observation du romancier n’enferme pas ses personnages dans un récit catégoriel formaliste. Tierno Monénembo s’intéresse aux rencontres humaines, aux personnalités complexes, aux événements qui découlent des stratégies, des psychologies, des querelles personnelles. Il ne s’agit pas tant de l’Histoire, que d’histoires personnelles où les hommes s’impliquent pour accomplir un rêve, sauvegarder une idée de leur destinée. Pas question pour l’auteur de culpabiliser les blancs avides, qu’il dépeint avec la même franchise que les princes Peuls, tout autant querelleurs, menteurs, cupides que leurs adversaires européens.
   
   Ce point de vue m’enchante, en ce qu’il finit par dresser une série de portraits lucides et infiniment indulgents à force d’observation ironique. Il n’y a ni bons ni méchants, pas de jugements définitifs sous la plume de l’auteur, si ce n’est à l’égard des représentants de l’administration française. Il est évident que Tierno Monénembo a été séduit par son personnage principal, bourgeois lyonnais né au cœur du XIXème siècle, époux fortuné et héritier d’un établissement industriel naissant, entiché de l’Afrique équatoriale occidentale, du Fouta- Djalon en particulier, vaste province que l’actuelle Guinée. Bien documenté grâce aux archives que la famille Sanderval a bien voulu lui transmettre, Monénembo retrace scrupuleusement les différentes incursions d’Aimé Olivier pour s’introduire chez les Peuls, ne cachant rien des réflexes racistes et des convoitises inhérentes au projet. Peu à peu, Olivier, nommé vicomte de Sanderval par le Portugal, s’applique à reconnaître le fonctionnement des peuples qu’il visite, et parvient à établir une relation de courtoisie, à défaut de confiance pleine et entière. De retour en France, il peine davantage à convaincre les autorités gouvernementales de l’opportunité d’une colonisation commerciale sans armes ni violence. Au cours des expéditions suivantes, il finit par obtenir une sorte de concession sur le plateau de Kahel et en fait son royaume, valorisant la terre par des plantations florissantes, un système économique précurseur, il bat monnaie, construit, entretient avec les princes voisins des relations diplomatiques à la façon locale, s’entend.
   
   Mais le gouverneur français, Ballay, demeure pétri par la rigidité de ses certitudes de colon. Pour lui, ce mode d’insertion est impossible. Sa stupidité, son incapacité à accepter un autre mode relationnel que le sien, sa morgue, conduisent à rompre l’équilibre qu’avait su établir Sanderval… La guerre, les trahisons, les promesses non tenues, l’apanage des puissances européennes ont construit le monde colonial, de sa domination à sa chute en moins d’un siècle, finalement. Le dommage est que ce gâchis perdure jusqu’à nos jours…
   
   La lecture du «roi de Kahel» débouche sur une réflexion intéressante. Qu’aurait pu être l’apport de nos avancées technologiques dans un système de conquête commerciale, comme l’avait rêvé Olivier de Sanderval? Aurait-ce été plus fécond, plus humaniste, par la reconnaissance mutuelle des qualités et travers de chacun? Il n’existe évidemment pas de réponse, puisqu’un seul exemple ne peut résoudre l’ampleur des problèmes que pose l’idée même de conquête. Ce qu’on ne peut résoudre en famille ne peut guère se solutionner à l’échelle des peuples…
   
   Le prix Renaudot 2008
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critique par Gouttesdo




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Un projet idéaliste
Note :

   Il a fallu le talent d’un écrivain guinéen d’expression française et la récompense d’un Prix Renaudot à la rentrée 2008 pour tirer de l’oubli un de ces personnages fantasques, mi aventurier, mi scientifique que seul le XIXe siècle sut engendrer.
   
   Aimé Victor Olivier est un grand bourgeois lyonnais. Industriel et chimiste, diplômé de l’Ecole Centrale de Paris, il fut entre autres l’inventeur de la roue à moyeux suspendu ce qui l’amena tout naturellement à inonder le marché de ce que l’on appelait vélocipèdes dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
   Personnage fantasque, passionné de géographie et de politique (il fut le plus jeune maire de France à une époque où le poids des ans avait valeur de sagesse), féru de philosophie et d’Absolu (il passa sa vie à rédiger un obscur traité de philosophie consacré à ce thème), il tomba en amour de l’Afrique.
   Continent encore sauvage en cette fin de XIXe, terre d’enjeux géopolitiques entre l’Angleterre, la France et le Portugal qui se déchirent des zones d’influence et de futures colonies, l’Afrique reste largement à défricher, à organiser et à civiliser.
   
   Anobli par le Roi du Portugal pour les services rendus dans la description des terres africaines et devenu Vicomte Olivier de Sanderval, notre homme décide de se lancer dans un projet mégalomaniaque mais aussi crédulement humaniste : celui de construire une ligne de chemin de fer de 9000 km de long qui traversera l’Afrique pour déboucher à Conakry et de devenir roi du Fouta-Djalon, province peul centrale et déterminante pour contrôler le Soudan anglais de l’époque.
   
   En dépit des railleries et d’une opposition de la toute –puissante Navale, Olivier de Sanderval parviendra, grâce à son intelligence politique, sa foi incontournable en son projet, sa fortune personnelle, son abnégation à se faire nommer roi de Kahel, peul parmi les peuls, à frapper monnaie, à fonder Conakry le tout au nez et à la barbe des Anglais et des Français qui le lui feront payer très cher, le moment venu.
   
   C’est cette épopée romanesque et romancée que nous conte avec un talent de griot africain, de façon aussi lyrique que documentée Tierno Monénembo. Traverser la jungle Africaine, survivre aux coliques, à la fièvre jaune, au paludisme et autres microbes qui décimaient la population blanche, sauver sa tête, au sens propre du terme, face aux populations musulmanes et profondément divisées du territoire peul que nul blanc n’avait jusqu’ici réussi à infléchir nécessitait une santé de fer et un idéal absolu. Il fallut manœuvrer, guerroyer, soudoyer, résister aux pressions incessantes des deux rivales qu’étaient l’Angleterre et la France qui comprirent tardivement l’intérêt supérieur que représentait le Fouta-Djalon, pour qu’Olivier de Sanderval parvînt à ses fins.
   
   Cette extraordinaire épopée, tombée depuis dans le plus profond oubli, valut gloire personnelle à notre homme, folie des salons et des conférences en Europe et en fit une star des gazettes avant que de sombrer corps et biens sous les coups de butoir de la politique réaliste et des intérêts coloniaux de la République.
   
   C’est aussi un projet idéaliste de progrès, de civilisation supérieure blanche apportée à ce qui était unanimement considéré comme la race nègre inférieure qui nous est décrit brillamment ici. Un livre pour mieux comprendre ce qui fit de l’Afrique ce qu’elle est encore aujourd’hui, un continent exploité et oublié du monde, un continent largement à la solde des grandes nations.
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critique par Cetalir




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L'homme qui voulait être roi
Note :

    Quel étrange personnage que cet Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval, qui est le héros de la biographie romancée de Tierno Monénembo : Le roi de kahel! Un personnage qui fut célèbre à son époque, à la fin du XIXème siècle, connu dans la France entière et ailleurs... puisque la Grande Bretagne a essayé de l'acheter (incroyable scène relatée par Tierno Monenembo) et le Portugal lui a offert son titre de Vicomte.
   
    C'est pour notre plus grand plaisir que l'auteur fait revivre cet homme, issu d'une famille de la bourgeoisie française industrielle lyonnaise, haut en couleurs qui part, casqué et ganté de blanc, protégé par son inséparable ombrelle, suivi par sa vaisselle de porcelaine, conquérir le Fouta-Djalon, une grande région montagneuse de Guinée, afin de s'y tailler un royaume et de devenir roi. Le plus extraordinaire, c'est qu'il y parviendra et règnera sur le plateau de Kahel que lui donneront l'almamy, chef suprême du Fouta-Djalon et les autres rois Peuls, qu'il y lèvera une armée, y battra monnaie à son effigie, développera l'agriculture, organisera le commerce... Il n'en sera délogé que par les visées colonialistes de la France qui fait du Fouta-Djalon un protectorat français, puis intervient militairement et remporte la victoire sur Bokar Biro, le dernier almamy indépendant, à la bataille de Porédaka. La majeure partie du Fouta sera intégrée alors à la colonie des Rivières du sud et deviendra la Guinée française.* Le roi de Kahel se verra contraint de rentrer en France.
   
    Le plaisir de ce livre vient donc tout d'abord de la rencontre exceptionnelle avec cet homme dont on aurait du mal à admettre la vraisemblance s'il était un héros de roman. Mais il a existé et le travail de biographe accompli par Tierno Monénembo est extrêmement documenté et sérieux. L'histoire rocambolesque de ce personnage, ses aventures hors du commun qui l'amènent parfois jusqu'aux portes de la mort, n'en sont que plus extraordinaires. Le lecteur goûte ce mélange d'épopée mi-tragique, mi-comique, assaisonnée des élucubrations pseudo-philosophiques du vicomte sur l'Absolu. On ne peut s'empêcher d'admirer la pugnacité à toute épreuve de cet aventurier, le grain de folie qui lui fait accepter les dangers, les privations, les souffrances, on savoure son intelligence capable de comprendre les Peuls, d'assimiler leur culture au point de les battre à leur propre jeu dans le domaine des négociations politiques et économiques, de renchérir sur leur ruse, leurs mensonges, domaines où ils sont experts.
   
    Un autre plaisir et pas des moindres, c'est la découverte de ce pays, de ses paysages, de ses villes, Timbo, Labé, de la naissance de Conakry, des Peuls avec leur organisation politique complexe, leurs mœurs, leurs coutumes. On s'intéresse aux conflits internes, aux luttes fratricides, à quête du pouvoir qui se résout dans le sang comme dans une tragédie shakespearienne. C'est donc une rencontre avec un moment de l'Histoire de ce pays avant la colonisation, quand les Peuls, cette race de seigneurs, avec leur grandeur, leur arrogance, leur beauté, mais aussi leur fourberie qu'ils élèvent au rang d'art, régnaient encore sur un territoire indépendant.
   
    Un bon livre, donc, que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt d'autant plus qu'il m'a fait découvrir une civilisation que je connais mal.
   
   
    *Une autre partie du Fouta est occupée par la Grande-Bretagne et devient la Sierra-Leone
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critique par Claudialucia




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Le paradoxe du colon
Note :

   Tierno Monénembo retrace la vie d'Aimé Olivier de Sanderval, notable français du XIXe, rêvant de gloire et de notoriété. Pour cela, il souhaite mettre en œuvre son rêve d'enfant : conquérir l'Afrique et plus particulièrement le Fouta-Djalon (future Guinée).
   
   Pour y arriver, il devra affronter les contrées sauvages de ce pays, avec son lot de maladies, d'animaux sauvages et de mœurs et lois drastiques.
   Il lui faudra plusieurs années ainsi que de nombreuses remises en questions et abnégations, mais son but sera atteint!
   
   Nous suivons donc la course effrénée de "Yémé" au pays des Peuls, peuple très difficile à percer et muni de multiples règles très sévères et immuables. Si la discussion avec ses derniers s'avère complexe, le plus dur sera en fait l'acceptation de la réussite de Sanderval, ainsi que de ses connaissances par le gouvernement français. Celui-ci s'appropriera en effet la découverte de Sanderval et s'amusera à le réduire à néant et à l'abaisser le plus possible.
   
   L'un des aspects les plus forts qui émerge de ce roman, c'est le but des colonisations. On s'aperçoit effectivement qu'ab-initio, les explorateurs et gouverneurs qui désirent coloniser une terre, le souhaite pour la beauté du lieu qu'il y découvre. En revanche, plutôt que de continuer à admirer cette terre, ce paysage et peut-être aider les peuples à s'élever dans le respect de leurs traditions et entourages, ils cherchent à créer une deuxième France, quitte à tout ruiner autour d'eux, pour mieux reproduire ce qu'ils connaissent déjà.
   
   C'est une belle biographie que nous offre ici Monénembo, mais c'est aussi un triste constat qu'il y fait. Celui d'un France trop sûre d'elle, qui va jusqu'à humilier les peuples et prendre par la force ce qu'elle désire. Mais loin d'améliorer, c'est un constat d'échec que l'on peut faire quant aux "missions" qu'elle s'est elle-même donnée... et c'est vraiment triste de se dire que la France, encore aujourd'hui, est incapable de comprendre et d'accepter ses exactions, pour preuve, la colonisations et ses résultats ne figurent pas au programme de l'éducation nationale...
   
   Assez simple à lire, ce roman n'est néanmoins pas l'un de ceux que l'on peut prendre pour se divertir. Derrière son récit se cachent de multiples interrogations et une véritable leçon d'histoire et de morale.

critique par Pauline




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