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L'amant de lady Chatterley de David Herbert Lawrence

David Herbert Lawrence
  L'amant de lady Chatterley

D. H. Lawrence, est un écrivain britannique né en 1885 et décédé en 1930 (tuberculose).

L'amant de lady Chatterley - David Herbert Lawrence

Et ce fut la honte qui mourut
Note :

   J’ai déjà lu ce roman il y a longtemps. La seule chose dont je me souvienne c’est que c’était en septembre 1990; le contenu: oublié. Je replonge donc dans ce livre dans le cadre d’une lecture commune .
   Autant dire que je suis assez mitigée. Déçue dans un sens mais intéressée par certains aspects. Déçue parce que tout de même, en entamant la lecture de "L’amant de lady Chatterley", on s’attend à un peu de gaudriole, non? Eh bien sur ce chapitre, il me semble qu’il y a de quoi être déçu(e) car si lady Chatterley s’offre en direct quelques ébats avec son garde-chasse Oliver Mellors, ils sont d’une monotonie à toute épreuve. Il faut dire aussi qu’elle ne met pas beaucoup de coeur à l’ouvrage: «elle restait inerte, les mains posées sur le corps de l’homme en mouvement et, quoi qu’elle fît, son esprit semblait observer la scène, jugeant ridicules les coups de boutoir et grotesque l’acharnement de ce pénis pour aboutir à son petit accès d’éjaculation.» Pour un début de liaison, c’est plutôt terne. Parfois il est vrai, elle se sent un peu plus concernée, mais bon, son cher Mellors ne semble connaître que la position du missionnaire, alors on la comprend un peu… Pourtant, à la fin du roman quand le scandale éclate, Mellors est calomnié par sa femme pour sa sexualité débridée… J’en conclus que D.H. Lauwrence s’en est tenu aux passages les plus soft, par crainte de la censure peut-être. Pour conclure clairement ce premier point, je dirais que "L’amant de lady Chatterley", ça n’est pas le Kamasutra!
   
   Ce qui est bien plus intéressant me semble-t-il, c’est l’aspect social du roman. Il se déroule après la Première Guerre mondiale alors que l’industrialisation n’a pas concrétisé les rêves de tous les Anglais. Les nantis tirent toujours leur épingle du jeu alors que les pauvres, les travailleurs, se tuent dans les mines. Pire, les mineurs qui étaient jadis d’honnêtes travailleurs se tournent vers le communisme! Le paysage lui-même en est transformé: «Depuis l’arrivée de Connie à Wragby, ce nouveau lieu était apparu sur la terre, et les maisons modèles s’étaient emplies d’une racaille venue de partout pour braconner sur les terres de Clifford, entre autres occupations» . Pour Connie, Wragby est ce «grand terrier si triste» où elle dépérit depuis que son mari est revenu infirme de la guerre. L’aristocrate s’est fait écrivain mais il dirige encore sa propriété avec autorité, une façon d’exprimer sa virilité puisqu’il ne peut plus satisfaire sa femme. D’ailleurs, sur ce point précis, il a les idées larges: «A mes yeux, ces petites aventures et ces brèves liaisons dans le cours de notre existence ne comptent pas tellement. Elles s’effacent et qu’en reste-t-il? Où sont les neiges d’antan? Seul compte ce qui est durable. Ce qui compte pour moi, dans mon existence, c’est sa continuité, son développement. Mais quelle importance ont les liaisons occasionnelles, surtout les liaisons sexuelles? Si on ne leur donne pas une importance ridicule, elles passent comme l’accouplement des oiseaux, et c’est bien ainsi. Quelle importance? Ce qui compte, c’est l’union de toute une vie, c’est vivre ensemble jour après jour, et non pas coucher ensemble une ou deux fois». Il ne s’agit pas là du discours d’un mari volage tentant de consoler sa femme, mais bien d’un aristocrate donnant à sa femme la permission d’avoir des amants. Et si l’un d’eux pouvait la mettre enceinte, ce serait parfait, il aurait un héritier pour Wragby.
   
   Si ce livre a été longtemps censuré en Grande Bretagne et aux États Unis, la pornographie me semble être un prétexte (même si quelques scènes parfois crues pouvaient faire alors hausser les sourcils). C’était beaucoup plus d’une atteinte à la moralité qu’il s’agissait dans ce livre. Une femme qui trompe son époux, avec son consentement et avec un homme d’une classe sociale inférieure, c’est très choquant aux yeux des censeurs puritains. D’ailleurs dans le roman, le père et la soeur de Constance qui font figure de personnes très ouvertes (ils se félicitent qu’elle ait pris un amant qui la satisfasse enfin), sont scandalisés par le fait qu’elle ait choisi un garde-chasse.
   
   Aujourd’hui, il y a me semble-t-il deux manières de lire ce livre (la version «plaisirs solitaires» étant d’office exclue!), deux lectures qui se complètent: la décadence de l’aristocratie britannique et/ou l’éveil d’une femme à la sensualité.
   Il n’en reste pas moins que ma lecture fut assez fastidieuse, alourdie par des scènes de sexe fades qui se répètent, des échanges sur la situation sociale du comté qui reviennent aussi sans cesse et finalement, une certaine monotonie.
   Pour finir quand même, un passage que j’ai trouvé très beau:
   «Elle apprit tant de choses au cours de cette brève nuit d’été. Elle s’était imaginé qu’une femme en mourrait de honte. Et ce fut la honte qui mourut. La honte, c’est-à-dire la peur; cette profonde honte organique, cette très ancienne peur physique tapie dans les racines de notre corps, et que seul peut évacuer le feu de la sensualité. Voici qu’enfin elle se trouvait éveillée et mise en déroute par la chasse phallique de l’homme, menant Constance au coeur de sa propre jungle intime. Elle sut désormais qu’elle avait touché le véritable socle de sa nature profonde, et qu’elle était essentiellement impudique. Elle se réalisait dans sa sensualité nue et sans honte. Elle assistait à son triomphe, presque au point de s’en glorifier.»

   
   Titre original: Lady Chatterley’s Lover, publication en Italie (pour cause de censure): 1928 – en Grande Bretagne: 1960
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critique par Yspaddaden




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Un livre sain et nécessaire
Note :

   Tout le monde connaît la réputation sulfureuse du roman "L’amant de Lady Chatterley". Ecrite à Florence entre 1926 et 1928 et publiée dans cette même ville en 1928 pour éviter les foudres de la censure, l’œuvre ne fut imprimée au Royaume-Uni qu’en 1960, à l’issue d’un procès célèbre qui lui reconnut sa valeur littéraire et ouvrit la voie à une plus grande liberté d’expression. Après avoir vu plusieurs fois la très belle adaptation de la deuxième version (Lady Chatterley et l’homme des bois) par Pascale Ferran, je viens de lire la troisième version, de loin la plus connue.
   
   On sait qu’avec ce roman, qu’il avait souhaité appeler "Tenderness", Lawrence affirme la primauté de l’amour physique sur un intellectualisme maladif : "Oh! Si seulement on pouvait préserver la tendre douceur de la vie, la tendre douceur des femmes, la richesse naturelle du désir", écrit-il. Dans le chapitre IV, Connie Clifford, qui "aim[e] la vie de l’esprit" mais "trouv[e] qu’il ne fallait pas exagérer", assiste silencieuse aux "spéculations hautement intellectuelles de ces messieurs" que sont Tommy Dukes, Hammond et Charlie May, les amis de Sir Clifford, son époux impuissant à la suite de la Guerre 14. Battant en brèche les philosophes grecs, il y est dit, entre autres idées, que "dès qu’on entre dans la vie mentale, on cueille la pomme. On a rompu le lien entre la pomme et l’arbre : le lien organique. Et si vous n’avez rien d’autre dans votre vie que la vie mentale, vous n’êtes rien d’autre qu’une pomme cueillie…" Il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans ces discussions âpres un reflet de celles du Bloomsburry Group. Les deux personnages, Constance Chatterley et Mellors le garde-chasse, seront ainsi les porte-parole d’une conception radicale qui fait du sexe le moteur de la vie et permet à chacun d’accéder à son être profond.
   
   On sait que le roman raconte le lent éveil de l’héroïne à une sexualité qui la révèle à elle-même et à l’autre. C’est au chapitre XVI, pendant une nuit d’été particulièrement sensuelle, que Connie se découvrira dans toute sa plénitude : "Elle arriva au cœur même de la jungle de son être." Et si Lawrence exalte certes (et parfois de manière ostentatoire) les pouvoirs du phallus masculin, il ne néglige nullement les aspects complexes du plaisir féminin, ce qui était très audacieux à une époque où Freud commence à faire entendre sa voix. Si l'écrivain anglais accorde toute sa place au corps en ne négligeant pas les détails explicites des scènes sexuelles, sur ce thème, il donne aussi la parole à Mrs Bolton, l’infirmière de Clifford. A la fin du chapitre XI, Mrs Bolton évoque son mari défunt et se confie à Constance en termes émouvants : "Le contact de son corps. Je ne m’en suis pas remise jusqu’à ce jour et je ne m’en remettrai jamais. Et s’il y a un ciel au-dessus de nous, il sera là et il se couchera contre moi pour que je puisse dormir."
   
   Outre l’accent mis sur le pouvoir régénérateur du corps, l’insistance se fait encore sur l’idée qu’une sexualité harmonieuse est porteuse de paix intérieure. Quand Mellors retrouve Connie après le mois de séparation occasionné par le voyage de celle-ci à Venise, il précise ainsi les choses : "J’aime ma chasteté d’aujourd’hui parce que c’est la paix qui vient d’avoir fait l’amour ensemble […] J’aime cette chasteté qui est un espace de paix dans notre amour." Ce disant, il se distingue du personnage de Don Juan : "Quelle misère d’être comme Don Juan, impuissant à tirer la moindre paix de l’amour, […] incapable d’être chaste." Il prône ainsi la nécessité absolue "d’être chaleureux en amour". "C’est tout ce couchage froid et sans cœur qui est mort et stupidité." On est donc bien loin d’un roman pornographique qui exalterait la mécanique sexuelle au détriment des sentiments.
   
   Mais si le portrait amoureux de la femme de Sir Clifford me semble nuancé, celui de son amant apparaît bien souvent très idéalisé, voire allégorique, pour servir au mieux le message de l’auteur. En même temps, celui qui devait représenter l’homme sauvage, capable par sa force virile élémentaire de permettre à Constance Clifford de se réaliser, est un être complexe, cultivé et sensible, qui a fait le choix de la solitude pour se soustraire aux blessures du monde. Un hiatus peut-être dans la conception de ce personnage, par ailleurs très émouvant, notamment dans la lettre finale du roman où il réaffirme son amour pour Connie : "Aussi ils [les mauvais jours] ne pourront pas empêcher la petite flamme qu’il y a entre nous de briller […] Et bien que j’aie peur, j’ai foi en notre vie ensemble."
   
   Si les nombreuses critiques de ce roman se sont surtout arrêtées sur les scènes explicites consacrées au sexe, il n’en demeure pas moins qu’un des principaux intérêts de l’ouvrage réside dans la question de savoir comment il est possible de vivre après l’apocalypse de la Grande Guerre. L’incipit du roman est révélateur à cet égard : "Cette époque, la nôtre, est essentiellement tragique ; alors nous refusons de la prendre au tragique. Le cataclysme est venu, nous nous retrouvons parmi les ruines et nous commençons à reconstruire de petits logis, à concevoir de petite espérances. C’est une tâche assez rude : plus de route plane vers l’avenir. Alors nous contournons les obstacles ou nous les escaladons à grand-peine. Le ciel est tombé ; il faut vivre malgré tout." Constance et Mellors tenteront ainsi de "vivre malgré tout".
   
   Dans ce but, Lawrence met en place un dispositif romanesque qui est en fait un commentaire social et une critique sans concession des effets mortifères de la civilisation industrielle. Cette critique, une des plus virulentes après Dickens, prend parfois la forme d’une complainte nostalgique sur une Angleterre disparue, notamment à l’occasion de la visite de Constance au "Shipley bien-aimé du squire Winter" : "Angleterre, mon Angleterre! Mais où est mon Angleterre? […] Les beaux manoirs d’autrefois sont là comme au temps de la bonne reine Anne et de Tom Jones. Mais les fumées ont noirci les stucs, qui ont depuis longtemps perdu leur couleur dorée. Et l’un après l’autre, comme les nobles châteaux, ils ont été abandonnés. Maintenant on commence à les démolir. Quant aux cottages de l’Angleterre, voici ce qu’ils sont devenus : de grands emplâtres de brique sur la campagne désolée." La description sinistre de Tevershall, le "sordide village" minier qui jouxte Wragby Hall, le "grand terrier triste", la propriété des Clifford, est symptomatique à cet égard.
   
   Lawrence dénonce de plus une noblesse avilie par Mammon et la cupidité. Il décrit Sir Clifford séduit par les sirènes de la déesse-chienne, la Renommée toute-puissante. Au chapitre XIII, au cours d’une promenade dans les bois, c’est à travers les échanges entre le maître de Wragby Hall et Connie que l’on découvre les méfaits de l’ "horreur industrielle". Sir Clifford, conservateur plein de morgue, y affirme sans sourciller sa "vérité meurtrière", à savoir que "l’industrie passe avant l’individu", que "chaque insecte doit vivre sa propre vie". Terrible tirade que celle où il donne à sa femme horrifiée sa définition des masses : "Ce ne sont pas des hommes au sens que vous donnez à ce mot. Ce sont des animaux que vous ne comprenez pas et que vous ne pourriez jamais comprendre. Ne projetez pas vos illusions sur les autres. Les masses ont toujours été et seront toujours les mêmes. Les esclaves de Néron différaient très peu de nos mineurs ou des ouvriers de chez Ford. Je parle de ceux de ses esclaves qui travaillaient dans ses mines ou dans ses champs? Ce sont les masses, elles sont ce qui ne change pas. […] Panem et circenses! […] L’erreur que nous avons faite, c’est de gâter complètement la partie cirque du programme et d’empoisonner nos masses avec un peu d’instruction." Prônant l’influence irrésistible du milieu, Sir Clifford affirme encore que "la fonction détermine l’individu". Il est le représentant, parfois caricatural lui aussi, de la classe des possédants.
   
   Mellors ne propose guère une vision plus réjouissante de l’humanité. Au chapitre XV, il dénonce dans un langage plus truculent la fièvre de l’argent et les méfaits de l’industrialisation : "L’argent, l’argent, l’argent! La seule chose qui fait bander le monde moderne […]". Prédisant la dégénérescence du peuple qui n’a plus "que des tubes en caoutchouc à la place des boyaux, et du fer-blanc à la place des jambes et de la figure", il annonce l’abrutissement de toutes les races, et leur immolation dans un grandiose petit autodafé.
   
   A lire ces lignes terribles, on se rend compte que Lawrence avait tout d’un visionnaire. Dans cette interrogation de Sir Clifford, devenu impuissant à la suite de la Grande Guerre, ne va-t-il pas jusqu'à envisager la conception in vitro : "Il me semble qu’une civilisation digne de ce nom devrait éliminer beaucoup de faiblesses physiques. Toute la question de l’amour, par exemple, pourrait bien disparaître! Je pense qu’elle disparaîtrait si nous cultivions des enfants dans des bouteilles." Etonnante prescience de ce qui est devenu une pratique relativement banale.
   
   Outre ce constat implacable sur une société en plein délitement qui a perdu le lien avec ce qui fait l’essence de la Vie, l’éloge de la nature est un des autres attraits majeurs du roman. C’est au cours d’une promenade dans les bois que Constance, femme libre "à la dérive", découvre Mellors, le torse nu, en train de se laver en pleine nature. Toutes les scènes d’amour, sauf une, auront lieu dans le cottage isolé du garde-chasse, la forêt devenant ainsi le rempart de leur amour.
   
   Celui-ci naît et grandit de l’hiver au printemps et les descriptions fortement érotisées de cette saison première en sont le témoin, comme le montre le début du chapitre XII : "C’était vraiment une journée délicieuse. Les premiers pissenlits s’ouvraient comme des soleils, les premières pâquerettes étaient si blanches! Le buisson de noisetiers faisait une dentelle, avec ses feuilles à demi ouvertes entre les lignes perpendiculaires et poussiéreuses des derniers chatons. Les anémones jaunes étaient en foule maintenant, largement ouvertes, se chevauchant les unes les autres, d’un jaune éclatant. C’était le jaune, le jaune puissant du début de l’été. […] Le vert luxuriant et sombre des jacinthes était une mer où les boutons se dressaient comme du blé pâle […] Partout le nœud des boutons et l’élan de la vie!"
   
   De même l’image des "poules merveilleusement ébouriffées sur leurs œufs" est la métaphore de la maternité dont rêve lady Chatterley. Quant à la scène où les deux amants courent nus sous la pluie, "en un rite sauvage d’obédience", elle témoigne encore de l’importance de cette nature avec laquelle la jeune femme reprend contact et qui la fait revenir à la vie. Il en va de même lorsque Mellors parsème le corps de Constance d’ancolies, de lychnis, de foin coupé, de touffes de chêne et de chèvrefeuille en boutons, célébrant ainsi le mariage de Lady Jane avec John Thomas, les noms qu’ils ont donnés à leurs organes sexuels.
   
   Ce roman, tout empreint d’un naturalisme mystique, est donc d’une indéniable richesse. Il brasse une ample réflexion sur une époque brisée par la Grande Guerre, dénonce avec vigueur les perversions de la révolution industrielle, remet en cause les conséquences néfastes et stérilisantes d’un intellectualisme excessif tout en proposant une conception audacieuse des rapports amoureux. Non dénué d’une ironie discrète (voir la scène dans laquelle on voit Sir Clifford dans l’incapacité de remonter la pente avec sa voiture de handicapé), novateur par de nombreux aspects, alliant subtilement conservatisme et anticonformisme, il est bien ce roman "sain et nécessaire" que Lawrence s’enorgueillissait d’avoir écrit.
   
   
   Les références renvoient à la traduction de Pierrette Fleutiaux et Laure Vernière, pour les Editions Plon (1980)

critique par Catheau




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