Lecture / Ecriture
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La double vie d'Anna Song de Minh Tran Huy

Minh Tran Huy
  La princesse et le pêcheur
  La double vie d'Anna Song

Minh Tran Huy est une journaliste et romancière françaie d'origine vietnamienne née en 1979.

La double vie d'Anna Song - Minh Tran Huy

Piano virtuel
Note :

   S'inspirant d'une affaire réelle, Minh Tran Huy construit un roman très original, fondé sur des oppositions: entre les registres, entre l'imaginaire et la réalité, le passé et le présent, l'exotique et le quotidien, surtout entre les deux principaux personnages.
   
   Dans sa première vie, Anna Song, née en France de parents vietnamiens, fut une enfant prodige du piano classique. Mais une dystonie de la main interrompit sa jeune carrière; à peine guérie, un cancer la contraignit à renoncer aux concerts pour enregistrer en studio, soutenue par son époux et producteur Paul Desroches. Il envoya les nombreux C.D. aux critiques musicaux: ce fut enfin le triomphe pour cette Anna Song que nul ne connaissait... jusqu'à ce qu'un admirateur internaute découvre une chose inouïe... Telle fut la seconde vie d'Anna Song.
   
   Malgré son parfum de scandale et ses allures d'enquête policière, ce n'est pas l'intrigue qui fait remarquer ce roman, mais la construction fictive cohérente et très aboutie où cette affaire s'enracine. Deux plans alternés rythment le texte: Paul Desroches narre leur histoire commune d'une écriture fluide et douce qui contraste avec les articles de journaux admiratifs puis vite offusqués, au style heurté et polémique. En outre, de nombreux jeux de miroirs et d'échos renforcent l'intrication de ces deux plans.
   
   La mémoire glorifiée de ses ancêtres, le Vietnam onirique des contes, baignent l'imagination d'Anna et l'aveuglent à la réalité: volontaire, solaire, elle s'enracine dans une riche histoire familiale, alors que Paul Desroches, dont les parents sont décédés accidentellement lorsqu'il était enfant, reste sans passé et sans aucun désir de vivre. Il s'empare alors d'Anna Song, son unique amour...
   
   Néanmoins, à travers cette "double vie" et cette double mystification, Minh Tran Huy aborde des questions bien réelles: à quel point la puissance de l'imagination peut occulter la réalité; à quel point un traumatisme d'enfance peut mener une conscience à croire davantage à ses constructions mentales qu'au réel; à quel point surtout on peut se persuader de vivre un amour fou alors que l'on cannibalise l'être aimé(e) pour son propre bonheur égoïste...
   Comme si "vivre (c'était) s'obstiner à achever un souvenir" (René Char, exergue au roman).
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critique par Kate




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Etrange histoire d’un Amour sublimé
Note :

   La double vie d’Anna Song ou l’étrange histoire d’un Amour sublimé: le destin d’Anna Song aurait dû être prodigieux, comme en témoigne, dès l’ouverture du roman, la publication d’articles extrêmement élogieux concernant l’enregistrement, ou plutôt les enregistrements des prestations pianistiques d’Anna Song, musicienne inconnue jusqu’alors. Ironie de l’histoire, Anna Song vient de décéder, alors même que le monde entier commence à entrevoir son talent et s’apprête à réparer les années d’oubli…
   
   Parallèlement, nous entrons dans le récit de Paul Desroches, le mari de la défunte Anna. En une confession à cœur ouvert, le narrateur revient sur les circonstances de sa rencontre avec la toute jeune Anna, et l’enracinement de leur lien, avant même l’entrée à l’école.
    .… «Je suis aujourd’hui cette conscience au milieu du vide, mais à l’époque je ne me doutais de rien, ma grand-mère tenait ma main dans la sienne et je ne savais pas que les notes de piano qui flottaient dans l’air et me parvenaient avec de plus en plus d’acuité tandis que nous avancions dans la rue, je ne savais pas que la profonde mélancolie qui donnait à cette musique l’ineffable douceur d’un chant marquait mon entrée dans un monde peuplé de choses aussi irréelles et attirantes que des licornes au pelage doré. Un monde où les ombres qui vous accompagnaient jusque-là n’ont pas d’autre choix que de disparaître pour céder leur place à de nouveaux mirages.
   Ma grand-mère s’est arrêtée devant la maison d’où provenait la musique et m’a expliqué que la petite fille de Mme Thi jouait depuis qu’elle était toute petite. Elle était très douée, et avait ému tous les parents lors d’une fête de fin d’année, en juin dernier. … Et c’est ainsi que j’ai commencé d’aimer Anna avant même de l’avoir vue.»

   
   Ainsi, le premier contact entre Anna et Paul naît d’une révélation musicale. ( Extrait page 28)
   
   Au fil des chapitres, Paul développe les différentes étapes de cette amitié intense, il insiste sur les qualités musicales d’Anna, déjà fine musicologue. Il s’attarde sur le lien étroit entre musique et sentiment, jusqu’au départ de la famille Thi pour la Californie, où la jeune enfant prodige ne manquera pas d’entreprendre une carrière remarquable … Paul reste seul face au vide du départ, absence physique qui le laisse aussi démuni que lors du décès accidentel de ses parents, légèrement antérieur à sa rencontre avec Anna.
   
   Minh Tran Huy sait jouer elle aussi à la perfection de son instrument, l’écriture. Par le récit de Paul, nous percevons l’intensité du lien qui unit ces deux enfants porteurs de blessures identiques: l’un arraché au cocon familial malgré les soins attentifs de sa grand-mère; la seconde, bien que née en France, isolée de ses racines vietnamiennes, par l’exil que ses parents ont choisi. Paul comble l’abîme en sublimant Anna par son art; celle-ci nourrit son émulation du souvenir rapporté d’un Eden perdu…
   
   Cette déchirure psychologique exacerbe le talent de la fillette, il inspire à Minh Tran Huy une éloquence toute musicale dont je souhaite souligner l’exubérance et la maîtrise linguistiques (extrait page 79) :
   « …Un répertoire pratiqué par Anna jusqu’à ce qu’elle n’ait même plus besoin de penser pour l’exécuter à la perfection; combiner notes, nuances et silences était devenu aussi naturel pour elle que parler. La technique et le travail proprement dits étaient venus s’ajouter à une facilité et une dextérité hors du commun: Anna pouvait sur demande livrer une douzaine de versions d’une pièce pour piano, dont elle déstructurait et restructurait les harmonies avec une égale aisance, développant les accords en arpèges et n’hésitant pas à quitter la partition pour y glisser des improvisations qui s’y intégraient comme par magie. Elle supprimait ou au contraire ajoutait des fioritures- dans un joyeux et baroque ballet de trilles, de mordants et de grupetti- et maniait le staccato et le legato comme un acteur module ses attitudes et ses intonations pour correspondre aux souhaits du metteur en scène… »

   
   Mais les premières fausses notes ne tardent pas à sourdre dans le concert des louanges critiques. Intercalés dans le fil des épisodes narrant l’amitié des deux enfants, la tonalité des articles parus dans différents organes de presse spécialisée introduit une disharmonie intrigante. Alors que le récit de Paul aborde la distance qui se crée entre les deux amis, les louanges s’effacent progressivement à la suite d’une révélation étrange au sujet des fameux enregistrements…
   La lumineuse irradiation que les dons d’Anna projettent sur un avenir flamboyant se ternit de difficultés, l’ex-enfant prodige est trahie par son propre corps… Paul de son côté est inapte à construire une vie cohérente, dépossédé des forces vives que lui communiquait la présence d’Anna…
   
   Le roman prend à ce moment un tour différent. Nous entrons dans un jeu d’arcanes insondables. Le récit de Paul Desroches déroule les difficultés d’Anna, son propre manque d’énergie pour mener sa vie vent debout, la distance qui s’établit dans les rapports des deux amis qu’un océan et un continent séparent.
   
   À mesure que s’éteint l’éclat du prodige musical d’Anna, son parcours nous est livré par le récit de Paul ravi de retrouver la jeune femme.
   Mais qu’en est-il vraiment?
   Comment a-t-elle pu se prêter aux manœuvres dévoilées?
   Beaucoup de questions intriguent, dont les réponses ne seront dévoilées qu’en tout dernier lieu.
   
   Ce roman agit sur le lecteur en usant d’un véritable sortilège, dû à la personnalité résolue et discrète cependant d’Anna Song. Mais ne vous y trompez pas, la vie d’Anna est double à plus d’un titre. Oui, ce roman a du charme, il nous semble en l’ouvrant que nous allons entendre une petite cantate innocente alors que l’écriture de Minh Tran Huy nous entraîne dans une suite de fugues entêtantes …
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critique par Gouttesdo




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Le parfum du Vietnam
Note :

   S'inspirant de faits réels, Minh Tran Huy donne à son roman ses origines vietnamiennes. Navigant sur un passé familial, elle tisse la vie de cette femme pianiste et de son amour de jeunesse. S'enlace l'histoire de la rencontre entre Anna et Paul, leurs histoires, leurs grand-mères respectives, aimantes, caressantes et les chapitres émanant des journaux qui s'emparent d'Anna Song, l'édifiant sur un piédestal juste après son décès avant de la voir chuter tout comme le destin de Paul Desroches. Paul, qui nous donne sa version des faits, qui fascine le lecteur avide de savoir le pourquoi du comment de cette mystification, si cette dernière est bien réelle. Un lecteur prêt à suivre les deux enfants dans leur passion musicale, qui s'accroche à l'histoire des ascendants d'Anna, cette histoire qui donne cette sensibilité si particulière à la musique de cette enfant prodige.
   
   Mais au regard des articles qui s'accumulent, des questions qui se posent, démêler le vrai du faux semble de plus en plus complexe pour tous: lecteur, journaliste et même jusqu'à Paul Desroches. Est-ce une fable montée de toute pièce par ses soins? Où s'arrêtent la réalité de la fiction? L'amour inconditionnel de cet homme pour cette Wunderkind qui l'aida à vaincre sa solitude et l'absence de reconnaissance? Seul le dernier chapitre vous donnera un début de réponse.
   
   Dans ce roman, on retrouve à la fois, la force de ceux qui ont tout perdu et leur volonté de se battre avec les moyens dont ils disposent. Cela peut se traduire par l'exploitation de leurs dons, de leur intelligence ou tout simplement de leurs connaissances. Il est intéressant de lire au travers de "l'article" en fin de volume combien la célébrité peut s'acquérir avec plus ou moins de justesse de la part des critiques. La reconnaissance tient à fort peu de chose, et j'ai trouvé ce parallèle, en cette période de rentrée littéraire où la couverture médiatique aide à la vente, savoureuse. Il est certain qu'un agréable physique, une Histoire permet d'accrocher le lecteur. Tous les éléments parfaitement réunis ici. Jusqu'où seriez-vous prêt à aller, quelles parties de votre existence à gommer ou aménager pour obtenir la reconnaissance des média, pour arriver là où tout un chacun vous avait dit que vous iriez?
   
   Bien entendu si vous avez entendu parler de l'histoire de Joyce Hattom, peut-être n'attendrez-vous pas grand chose de cette lecture; mais elle détient par ces références au Vietnam, aux histoires y faisant référence, et avant tout à la musique, un certain charme à mes yeux.
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critique par Delphine




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Les pouvoirs de la fiction
Note :

   Le deuxième roman de Minh Tran Huy, "La double vie d'Anna Song", tient les promesses du premier ("La Princesse et le Pêcheur") et réserve au lecteur bien des surprises. Alors que l'on croit lire une histoire d'amour fou articulée autour du thème de la falsification artistique, on découvre au terme de la lecture qu'il s'agit en fait d'une méditation sur les pouvoirs de la fiction.
   
   C'est avec une grande habileté que la jeune romancière structure l'histoire de cette pianiste prodige, Anna Song, dont la carrière est brisée par une paralysie des deux derniers doigts de la main droite. Alors qu'elle subit une seconde épreuve avec un cancer, son ami d'enfance, Paul Desroches, devenu son mari, qui vit dans le souvenir de la pianiste géniale qu'elle fut, orchestre de main de maître une imposture. Il parvient à faire croire au monde musical international qu'elle a enregistré en studio plus 102 CD, d'une admirable virtuosité.
   
   Le lecteur suit en parallèle les événements musicaux de la vie de la jeune femme racontée par son époux et le retentissement médiatique de la découverte de son talent exceptionnel, à travers des articles de journaux. La mystification joue à plein lorsqu'il découvre la fin.
   
   Œuvre à double voire à triple fond, le livre séduit par de très belles pages sur la magie de la musique et les extrémités auxquelles est confronté celui qui est en proie à l'amour absolu. On sera aussi sensible aux réminiscences d'un Vietnam perdu et rêvé, celui de l'auteur et de son personnage, dont une très poétique légende vietnamienne vient éclairer le destin tragique.
   
   Vertigineuse mise en abyme pratiquée avec maestria par une romancière qui croit avec Shakespeare que "nous sommes faits de l'étoffe de nos rêves " (La Tempête, Acte IV, scène 1), l'ouvrage résonne longtemps en nous comme de mélancoliques arpèges...

critique par Catheau




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