Lecture / Ecriture
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Mon couronnement de Véronique Bizot

Véronique Bizot
  Les jardiniers
  Mon couronnement
  Un avenir
  Âme qui vive
  Les sangliers

Véronique Bizot est une écrivaine française née en 1958.

Mon couronnement - Véronique Bizot

Ironie douce et mélancolie
Note :

   Monsieur Kaplan était oublié, mais monsieur Kaplan a été subitement couronné pour une découverte dont il ne se souvient guère. Il faut dire qu’il en a fait des choses dans son laboratoire autrefois. Mais comment faire face à cette notoriété subite quand la routine et la grisaille ont envahi une vieillesse tranquille?
   
   Véronique Bizot avait publié jusqu’alors des recueils de nouvelles. Pour son premier roman, elle offre un drôle d’objet qui s’impose par la petite musique grinçante et touchante qu’il dégage.
   
   Aux premières pages, on se demande où l’on a bien pu tomber. Et qui diable est ce bonhomme devant qui on défile et qui reste accroché à son escabeau. Il y a comme un sentiment d’absurdité, et même si par la suite bien des choses vont se décanter et s’expliquer, ce sentiment, lui, va persister. Parce que Véronique Bizot raconte avant toute chose la vie et les petits et grands événements qui la marquent, qu’on les attende ou pas, qu’ils surprennent ou pas. Elle parvient d’ailleurs à merveille à faire passer le sentiment d'étrangeté et parfois d'insécurité auquel ce vieux savant est en proie, alors qu'il observe, comme le scientifique qu'il est un peu resté, son monde rassurant de routine et d'habitude basculer. Du coup, c’est sa vieille femme de ménage, Mme Ambrunaz qui le prend en main, le gavant de petits plats de lentilles qu’il déteste, c’est son fils qui fait sa réapparition, c’est la ronde des souvenirs qui commence et qui se déroule de brèves promenades en voyage au Touquet. Bref, c’est toute l’incongruité de la vie et des fonctionnements de notre société que Véronique Bizot révèle de sa plume pour le moins étonnante.
   
   L’ironie douce déborde, l’humour parfois, la désespérance et la mélancolie aussi. On se laisse porter à la rencontre de ce Gilbert Kaplan si attachant dans sa misanthropie et ses réflexions de vieux monsieur indigne qui ne souhaite qu’une chose, c’est qu’on cesse de bouleverser ainsi sa vie et de briser son cœur qui n’en demandait pas tant.
   
   Une belle découverte chaudement recommandée et un premier roman qui augure d’une œuvre à suivre de près.
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critique par Chiffonnette




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Après l'heure, c'est plus l'heure
Note :

   "Assis maintenant dans mon fauteuil, mes pieds chaussés de pantoufles reposant sur le repose-pied, je vois mes chevilles nues, comme je ne les ai pas vues depuis longtemps et que j'observe un moment, après quoi je veux voir mes jambes et je retrousse mon pyjama. Tout çà est sec comme du bois mort. Je me souviens d'avoir d'un bond franchi des barrières et désormais je ralentis aux coins des tapis. Et il y a des jours où je ne prononce pas plus de quatre mots. Tel est le processus. Le salon est froid, bien que les radiateurs soient à leur maximum, il faudrait que j'allume un feu. Mais si je m'accroupis devant la cheminée, je ne me relèverai pas, la dernière fois que je me suis accroupi devant cette cheminée, Madame Ambrunaz a eu beau me tirer de toutes ses pauvres forces par les bras, c'est à quatre pattes que j'ai regagné mon fauteuil sur lequel j'ai pu me hisser."
   
   Gilbert Kaplan est un vieil homme solitaire. Ex-scientifique, il vit tranquillement sous la houlette de Mme Ambrunaz, femme de ménage dévouée et admirative. Il se contente d'observer le lent processus de vieillissement à l'œuvre. Et voilà que dans ce quotidien ouaté, il apprend qu'il est couronné pour des travaux anciens, dont il ne garde aucun souvenir, mais qui trouvent tardivement leur application.
   Il voit son petit appartement envahi par les journalistes et apprend que le clou de toute cette agitation sera la remise d'un prix lors d'une cérémonie très officielle. Dès lors le quotidien du pauvre Gilbert va être bouleversé et lui échapper quelque peu, l'obligeant à se souvenir d'un passé qu'il maintenait à distance. Son frère l'écrivain célèbre, ses deux sœurs Alice et Louise, son fils, son ex-femme... tout ce petit monde va venir troubler le vieil homme qui n'en demandait pas tant.
   
   Pas d'évènements spectaculaires dans ce petit roman, mais un ton irrésistible et une dinguerie soft qui m'a fait tourner les pages avec un plaisir grandissant. Impossible de ne pas ressentir de sympathie immédiate pour Gilbert et pour Madame Ambrunaz avec ses petits plats de lentilles censés remettre de toutes les contrariétés. Le roman se termine sur une virée au Touquet qui concentre toutes les pensées et les réticences d'un vieil homme trop bousculé, pas du tout disposé à remettre un pied dans l'univers de ses contemporains, et dissimulant élégamment un cœur brisé.
   
   A découvrir absolument.
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critique par Aifelle




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Trop tard peut-être
Note :

   Gilbert Kaplan, scientifique à la retraite, apprend de manière impromptue que son travail a été reconnu par une institution prestigieuse. Alors qu'il n'attendait plus grand chose de la vie, et encore moins de son passé de chercheur qui lui semble très lointain, il est confronté aux journalistes, aux nombreuses sollicitations dont il est l'objet. A ses côtés, Mme Ambrunaz l'aide au quotidien, et tente de le persuader du bien-fondé de ce couronnement tardif. Sans compter sur sa famille, qu'il retrouve en cette occasion, mais ce ne sont malheureusement pas ceux qu'il souhaite le plus ardemment retrouver.
    
   Véronique Bizot dresse ici, en une centaine de pages, un portrait sensible et saisissant de cet homme en fin de vie, qui doit affronter la vieillesse avec sa dame de compagnie, et qui ne peut s'empêcher de profiter de ce retour sur son passé de scientifique pour plonger dans son histoire. Car la vie de Gilbert Kaplan est marquée par des relations familiales complexes et contrariées. Il y a ses sœurs, Louise et Alice. Louise est celle dont il se sentait le plus proche, mais qui du jour au lendemain a choisi d'accompagner un évêque dans les villes pauvres de l'Inde, et qui n'a plus jamais donné de nouvelles. Alors qu'Alice, l'alsacienne obsédée par la propreté, s'invite plus qu'à son tour.
    
   Il y a également les garçons de sa famille. Son frère, reclus dans un chalet des Vosges, et qu'il ne voit que rarement. Et son fils, installé dans une ferme en Picardie, celle que la famille a quittée après le suicide de la mère. Tous, hormis Louise, se retrouvent autour du scientifique pour l'accompagner dans cet ultime hommage, ce qui n'est que peu du goût de ce dernier.
    
   A travers les déambulations dans Paris, la vie dans l'appartement de la rue Saint-Lazare ou les escapades plus ou moins forcées au Touquet ou dans la campagne chablisienne, on découvre un vieil homme, en fin de vie, qui souffre de l'absence de ceux qui sont loin, mais qui n'éprouve aucun regret par rapport à sa relation aux proches. Louise est la grande absente, c'est cette image qui parcourt tout le roman, en filigrane. Une belle et tendre évocation de ce personnage, et de la relation qu'il entretient avec Mme Ambrunaz, qui permet de se plonger pendant quelques instants dans ce monde calfeutré et organisé qui refuse d'être dérangé par le bruit venu de l'extérieur.
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critique par Yohan




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Oh, vieillesse ennemie!
Note :

   J'avais bien aimé il y a quelques temps le recueil de nouvelles "Les jardiniers" de cette auteure.
   Un homme, Gilbert Kaplan, scientifique à la retraite et oublié de tous, reçoit une distinction pour une découverte dont il n'a pas grand souvenir. Une foule de gens se presse à sa porte, dans son appartement, bref dans sa vie. Sa vie justement, c'était quoi?
   
   Deux sœurs, une qui a disparu dans des circonstances pour le moins loufoques, l'autre qui réapparait quand on ne le désire pas, le monde est mal fait. Un frère, écrivain à succès, vivant comme un ermite dans une maison perdue des Vosges, lui, c'est son épouse qui est partie. Il a été marié, notre narrateur, il a connu sa future épouse dans une quincaillerie, c'est poétique non! Ils se sont installés dans une belle maison en Picardie, au milieu des champs d'endives et de betteraves! Un fils est né de cette union, un vieil homme maintenant, madame sa mère s'est suicidée en se défenestrant...
   
   Pas de quoi être d'une humeur joyeuse malgré l'attachement que lui porte Maud Ambrunaz qui vient tous les jours lui rendre visite et s'occuper de lui et de son intérieur, et il y a du travail, car notre futur savant distingué est vieillissant et un peu farfelu, il perd un peu la tête, même si parfois il recherche des anciens collègues de travail.
   
   La cérémonie approche, alors il y a des décisions à prendre, des choses à faire, un petit séjour au bord de la mer ferait du bien. Mme Ambrunaz s'occupe de tout même si elle ment un peu au passage, mais elle est si attentionnée, cette charmante femme...
   
   Gilbert Kaplan est le genre de personnage un peu rebelle, scientifique au dessus des choses de la vie, attachant, mais peu agréable à vivre, car vraiment éloigné des contingences matérielles de ce bas monde.
   
   Louise, la sœur disparue depuis presque quarante ans, partie le soir de ses fiançailles avec un évêque surfeur, mélange d'Adonis et d'Hercule! Dommage le narrateur l'aimait bien cette sœur, on ne peut pas en dire autant d'Aline! Puis on découvre son fils à la soixantaine bien tassée, qui l’emmène faire des achats vestimentaires. Une jeune journaliste à la flamboyante chevelure rousse vient l’interviewer pour un article sur son frère, l'illustre écrivain! Qu'il n'a pas vu depuis plus de dix ans!
   
   Madame Ambrunaz est la vieille femme de ménage le rabrouant, mais lui cuisinant des plats de lentilles!!!! Et qui l'emmène au bord de mer pour être en forme le jour J.
   
   On croise également un professeur de mathématiques devenu fou pour un mot, un médecin qui ne guérit personne, un fleuriste passionné etc.
   
   Comme dans "Les jardiniers", l'écriture divague un peu, c'est sympathique, mais pas toujours évident. L'éternelle question est : où l'auteur veut-il en venir? La réponse n'est jamais où l'on pense! J'ai préféré son recueil de nouvelles plus acerbe et cruel, je dirais. Ici pratiquement tous les personnages sont un peu dérangés, mais gentils.
   
   Un monde un peu absurde et une réflexion sur le vieillissement des corps et des âmes traité avec un humour grinçant, mais avec beaucoup de compréhension, pour ne pas dire de compassion.
   
   
   Extraits :
   
   - Ce que j'aimerais comprendre, c'est à quoi il occupe son insomnie.
   
   -... et cette nouvelle coiffure à courte frisure qui lui donnait l'air d'une chèvre obstinée...
   
   - Quarante ans après, j'ai toujours ce pyjama, tout ce qui me reste de Louise.
   
   - Le lendemain, donc, du 11 novembre, où l'on aura exhibé ce qui reste d'anciens combattants, une poignée d'hommes qui aujourd'hui, me dis-je, ne sont plus des rescapés de la guerre mais du temps.
   
   - Des choix à faire, des choses concrètes, il y en avait certainement. Ranger un peu, par exemple.
   
   - Tu te souviens, lui dis-je, du jour où tu as voulu me tuer? C'était bien ici, non? Mais mon frère haussa les épaules.
   
   -Dans l'après-midi, je décide de me lever, à seule fin de ne pas rester couché...
   
   - et la nuit, la même insomnie pour tout le monde, car ce que l'on perçoit encore prêtant l'oreille au silence de la nuit, c'est la vibration de l'argent qui ne dort jamais.
   

critique par Eireann Yvon




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