Lecture / Ecriture
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Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson

Jón Kalman Stefánsson
  Entre ciel et terre
  La tristesse des anges
  Le Cœur de l'homme
  D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavík en 1963, est poète, romancier et traducteur, de Knut Hamsun notamment. Il figure parmi les auteurs islandais actuels les plus importants.
Trois de ses romans ont été sélectionnés pour le Prix scandinave de littérature (en 2001, 2004 et 2007). Il a reçu pour son récit Lumière d’été, et ensuite la nuit arriva le Prix islandais de littérature en 2005. "Entre ciel et terre" est son premier roman traduit en français.
(source l’éditeur)

Entre ciel et terre - Jón Kalman Stefánsson

Lire ou mourir
Note :

   Titre original : Himnaríki og helvíti
   
   Rares sont les livres dont on sait après quelques pages qu’ils resteront parmi vos lectures préférées. En 2009 il y avait eu "La leçon d’allemand" et en 2010 il faudra beaucoup de talent à un écrivain pour détrôner ce livre magnifique.
   La littérature islandaise m’avait déjà apporté beaucoup de plaisir avec Laxness mais aujourd’hui j’attends avec impatience que les autres livres de Stefánsson soient traduits en français pour retrouver cette écriture si particulière.
   
   A l’ouest de l’Islande il y a plus d’un siècle, quasiment au bout du monde, dans le fond d’un fjord, sont réunis pendant la saison de pêche un groupe d’hommes qui vivent et meurent de la mer. Voilà, vous allez les accompagner dans une nuit de pêche à la morue, dans la barque il y a Bárður un marin pas comme les autres car ce qu’il aime par dessus tout ce n’est pas la pêche, non, ce sont les livres que lui prête un vieux capitaine aveugle, d’ailleurs là en ce moment sa lecture c’est "Le Paradis perdu" de Milton, il est tellement habité de poésie qu’il en a oublié sa vareuse dans la baraque où il dort.
   
   Pour faire équipe avec Bárður il y a un gamin, un jeunot, qui le suit comme son ombre et qui s’est laissé lui aussi envoûter par les mots, il veut " accomplir quelque chose dans cette vie, apprendre les langues étrangères, parcourir le monde, lire un millier de livres".
   Il n’a plus ni père ni mère, son père aussi "était sur une barque à six rames (...) et il ne fut pas le seul à se noyer" et sa mère à griffonner pour lui avant de mourir "Vis" muni de ce viatique il s’essaie à la vie.
   
   Son seul ami c’est Bárður, il rame avec lui, "seule une maigre planche les sépare de la noyade" sur ce bateau, mais cette nuit là un vent glacial souffle, la tempête s’en mêle. Lorsque le gamin se retrouve seul, son ami disparu, il a à coeur de faire ce qui était le plus important pour celui-ci, rendre le livre emprunté au vieux capitaine qui possède, merveille des merveilles quatre cent livres, et puis après... rejoindre son ami dans la mort.
   
   Le voyage du gamin est un voyage initiatique, son désir de rejoindre Bárður est fort mais l’envie de continuer à vivre est là aussi, un poème peut changer votre vie parce que "Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le coeur (...) quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut être ni vivants ni morts."
   
   C’est un livre rare que ce roman, une révélation, de ceux que l’on ne peut oublier, la poésie habite les deux personnages, imprègne tout le livre, un monde disparu auquel on se sent lié par les mots de Stefánsson. L’exploration des replis de l’âme humaine est de tous les pays, le style et les superbes métaphores nous obligent à ralentir la lecture et nous font regretter d’être arrivés à la fin de l’histoire. L'art du traducteur Eric Boury permet de jouir pleinement de la beauté de ce livre.
   
   Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque.
   
   
   Dans l'ordre:
   
   Entre ciel et terre

   La tristesse des anges
   Le cœur de l’homme
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critique par Dominique




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Poésie meurtrière
Note :

   Actuellement très nordique dans mes lectures mais bien loin de Wallander et de Millenium je découvre Jon Kalman Stefansson (pour les gars du Nord je me fais grâce des accents, seule liberté orthographique que je me permette). Plus fort pour moi que les deux auteurs précédents, suédois, cet Islandais né en 63 se voit pour la première fois traduit en français avec "Entre ciel et terre", très forte histoire de fortune de mer et drame familial se déroulant dans l'hostilité d'une Islande où les dieux nordiques sont bien peu cléments. Les hommes ici sont pêcheurs, la bière y coule dans les rares estaminets où des femmes rudes et souvent solitaires dispensent une chaleur retenue. La poésie, Barour en est fou. C'est atypique mais pourquoi un âpre matelot d'Islande n'apprécierait-il pas le "Paradis perdu" de Milton, auteur anglais aveugle? Barour tout à sa lecture oublie sa vareuse en partant sur la barque morutière. Fatale distraction sous ces latitudes et le modeste esquif rentrera avec un cadavre gelé. Le gamin, c'est ainsi que Stefansson le nomme, en conçoit un chagrin monstrueux. Il était son ami et n'a pu le sauver. Alors le gamin ne voit plus de raison de vivre. Mais avant il entreprend un voyage dans l'île afin de rendre au vieux Capitaine Kolbeinn, aveugle lui aussi comme Milton, ce fameux livre, livre assassin en quelque sorte, le "Paradis perdu". Si la première partie du livre nous cramponne à la coquille de noix en plein Atlantique en un style très riche où ciel, mer, vents et marins se combattent avec un souffle inouï, la deuxième accompagne le gamin dans son voyage-quête pour retrouver le propriétaire de ce livre magique mais désormais maudit.
   
      Cette initiation conduira le jeune homme à croiser d'autres personnages, épisodiques, et cela disperse un peu le propos. Et puis quelque chose de tout bête m'a un peu gêné: il est parfois difficile de s'y retrouver dans les prénoms islandais et de savoir si l'on parle d'un homme ou d'une femme. Inconvénient minime pour qui fait preuve d'un peu d’attention. Mais j'ai aimé me perdre dans ces ruelles d'obscurité et de neige en un univers romanesque fantomatique et qui laisse la part belle à l'imaginaire et à la poésie. Et puis dans la quête, surtout quand elle se veut maritime mes vieux amis Melville et Stevenson errent à jamais au bastingage, en partance, fiévreux. Jon Kalman Stefansson a bien mérité d'eux, lui qui est presque l'homonyme du second. Cap au Nord. Et cap sur l'avis de Dominique, plus enthousiaste encore.
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critique par Eeguab




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L'Enfer et le Paradis
Note :

   "Entre ciel et terre" (dont le titre original est: "L'Enfer et le Paradis") est le premier roman traduit en français de l'auteur islandais Jón Kalman Stefánsson. Quatre autres romans sont à son actif; espérons qu'ils soient eux aussi traduits un jour en français.
   
   "Entre ciel et terre" se déroule donc en Islande à la fin du XIXème siècle. On y fait la connaissance de deux amis, un jeune homme prénommé Bárður accompagné d'un enfant dont on ne connaîtra pas le nom et qui sera tout au long de ce roman appelé "le gamin".
   Barður et le gamin sont pauvres. Pour s'assurer le gîte et le couvert, ils louent leurs bras au hasard comme ces personnages de la Grande Dépression décrits par John Steinbeck dans "Les raisins de la colère" et "Des souris et des hommes".
   
   Quand débute le roman, les deux compagnons arrivent à un campement de pêcheurs où ils se sont engagés pour participer à une expédition de pêche à la morue. Bien que leurs maigres bagages ne contiennent que l'essentiel, ils ont quand même apporté avec eux quatre objets dont l'utilité semble toute relative. Ces quatre objets, ce sont des livres. Barður et le gamin sont en effet passionnés de littérature, au point d'entamer leurs maigres économies afin d' acquérir quelques ouvrages.
   Cette fois-ci, dans leur sac se trouvent deux ouvrages qu'ils ont achetés: un manuel de langue anglaise et un récit de voyage. Les deux autres sont des livres qu'ils ont empruntés à un vieux capitaine aveugle: la biographie d'un marin danois, ainsi que "Le Paradis perdu" du grand poète britannique John Milton.
   C'est ce dernier ouvrage qui va plus particulièrement fasciner Barður, au point que plongé dans la lecture des vers du poète, il sera en retard au moment d'embarquer pour partir en mer et en oubliera sa vareuse. Cet oubli lui sera fatal. L'équipage, arrivé au large, sera pris dans une tempête de neige et Barður va mourir de froid.
   Inconsolable suite à la disparition de son meilleur et seul ami, le gamin n'aura plus qu'une idée en tête: mourir à son tour. Mais avant cela, il lui reste une dernière tâche à accomplir: retourner au village afin de rendre à son propriétaire les deux livres qu'ils lui ont emprunté.
   Une fois cette mission accomplie, le gamin mettra-t-il fin à sa vie ou trouvera-t-il une raison de continuer à vivre? C'est cette question qui accompagnera le lecteur jusqu'à la fin de ce douloureux récit qui prend la forme d'une quête initiatique dans laquelle un enfant va peu à peu découvrir, par delà la douleur, sa condition d'adulte en devenir. Au sein de ce village qu'il a du rejoindre afin de rendre les livres empruntés par Barður, il fera la rencontre de nombreux personnages, fascinants et inquiétants dont les plus étranges et les plus troublants appartiennent à ce continent encore inconnu pour lui qu'est l'univers féminin.
   
   D'un récit dont la trame pourrait apparaître à première vue relativement simple et linéaire, Jón Kalman Stefánsson nous offre une narration à la prose hypnotique et poétique servie par une excellente traduction signée Eric Boury. Une fois entré dans ce récit, après s'être accoutumé à cette écriture si particulière, le lecteur se laisse entraîner dans cette histoire sombre où la dureté du climat et la violence sociale peuvent s'avérer fatals aux êtres les plus faibles et les plus démunis. 
   Malgré cela "Entre ciel et terre" n'est pas de ces romans misérabilistes destinés à nous tirer des larmes en nous décrivant les conditions de vie plus que précaires des classes les plus pauvres d'Islande en cette fin du XIXème siècle. L'auteur ne tombe jamais dans la tentation du détail sordide et les personnages qu'il décrit, même s'ils ne sont pas toujours reluisants et exempts de certains vices, sont dépeints avec beaucoup d'humanité et de dignité.
   C'est donc avec fascination et curiosité que l'on se plongera, en compagnie de ce gamin dont on ne connaîtra jamais le nom, dans ce microcosme à l'échelle d'un petit village côtier, à la rencontre de ses habitants ni plus ni moins admirables ou méchants que partout ailleurs.
   Ce récit, qui s'attache à ces quelques personnages perdus sur ce petit bout de terre battu par le vent boréal ne pourra que rappeler la force de ces sagas médiévales islandaises dont Jón Kalman Stefánsson est à n'en pas douter le digne héritier.
    ↓

critique par Le Bibliomane




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Milton et son paradis perdu
Note :

   "Milton était aveugle, tout comme le capitaine, c'était un poète anglais qui avait perdu la vue à l'âge adulte. Il composait plongé dans les ténèbres et c'était sa fille qui transcrivait ses poèmes. Nous rendons donc grâce à ses mains, en espérant toutefois qu'elles avaient une vie en dehors de la poésie, espérons qu'elles ont eu l'occasion de serrer quelque chose de plus doux et de plus chaud que le maigre bois de cette plume. Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n'avons rien d'autre que le bois d'un crayon auquel nous accrocher." (p74)
   
   A mon grand regret, je n'ai pas été vraiment emportée par "Entre ciel et terre", un roman qui s'annonçait prometteur et dont le sujet avait forcément éveillé ma curiosité: un marin qui oublie sa vareuse et meurt de froid en mer parce qu'il a été trop absorbé pas sa lecture du "Paradis perdu" de Milton; un ami qui "entame un périlleux voyage" pour rendre l'ouvrage à son propriétaire.
   
   Dans un monde rude où le danger d'un naufrage est omniprésent, Barour et son ami (dit "le gamin") font figure d'exception en se passionnant pour la littérature et en s'instruisant seuls lorsqu'ils ne partent pas pêcher. Des conditions de vie spartiates, un lit pour deux et une pièce pour tous les marins, un quotidien dont ils s'échappent à travers leurs lectures. Lorsque Barour décède en mer, le gamin ne voit plus de raison de rester en compagnie des autres pêcheurs. Il part donc rendre "Le Paradis perdu" et s'installe dans une auberge, où deux femmes remarquables et trop indépendantes pour être appréciées lui offrent un nouveau départ.
   
   Une écriture poétique, sans aucun doute, mais un texte que j'ai souvent délaissé en rêvassant, avec ces dialogues et considérations philosophiques mêlés au corps du texte, cette insertion des pensées de Barour et du gamin au récit lui-même, sans transition aucune. Ce ne sont pas des procédés qui me gênent habituellement mais le caractère dense du texte associé à des sujets qui finalement ne m'intéressaient pas toujours ont fini par me lasser (en dépit des qualités innombrables de ce roman).
   
   Un texte fin, plein de sensibilité, dont j'ai savouré certains passages particulièrement saisissants (comme celui cité plus haut) mais qui, en général, m'a sans doute déroutée. Par ailleurs je m'attendais à davantage d'intertextualité et de réflexions sur la littérature ou la lecture (en réalité c'est ce qui m'avait attirée à la lecture du résumé), or c'est un sujet finalement assez périphérique. Ce roman est davantage une leçon de vie, à travers un récit finalement assez initiatique et viril. Une rencontre manquée donc, mais un roman indéniablement maîtrisé qui mérite de retenir toute votre attention et qui devrait plaire à beaucoup d'entre vous.
   Un autre avis mitigé : Lau "Entre ciel et terre a été mon premier contact avec la littérature islandaise et, pour moi, c’est comme pour la musique, je trouve ça déprimant et même presque angoissant".
    ↓

critique par Lou




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Un Pierre Loti viking …
Note :

   C’est le thème du roman qui me fait parler de Pierre Loti. Jon Kalman Stefansson n’évolue pas tout à fait dans la même mouvance que notre regretté disparu. Mais il y a l’Islande, la pêche à la morue, à la fin du XIXème siècle…
   
   Dans "Entre ciel et terre", les pêcheurs ne partent pas de Bretagne pour une longue campagne de pêche. Ils sont Islandais et partent pour une journée de pêche, quand les conditions le permettent, dans une grosse barque de six pêcheurs, du fjord où des équipes de pêcheurs sont rassemblées, bivouaquant tant bien que mal, pour s’élancer tels des participants à une course mortelle, au petit matin sur des éléments pas trop déchaînés pour remonter à la ligne ces poissons voraces que sont les morues. Il faut donc ramer au petit matin, affronter le grand froid, supporter le mal de mer, être fort physiquement… et survivre. Par exemple ne pas oublier sa vareuse au moment du départ pour cause d’amour excessif des vers de Milton. Car c’est ce qui arrive à Barour, jeune pêcheur à la fibre littéraire et poétique. Trop désireux de relire des vers de "Paradis perdu" du grand poète anglais au moment du départ, il embarque sans sa vareuse et le blizzard qui va saisir la barque partie plus loin que de coutume traquer la recherchée morue lui sera fatal. Au grand désespoir de son jeune ami, "le gamin", embarqué avec lui… j’allais dire dans la même galère (!), qui va assister impuissant au baiser mortel que le blizzard va infliger à Barour.
   
   Ceci c’est la première partie du roman et certains, je n’en doute pas, considèreront que le roman commence alors avec la suite. Pour ma part, c’est cette première partie, la partie de pêche et d’agonie de Barour, qui me parait la plus réussie. C’est comme un second roman qui commence derrière, en rapport avec la lecture, les livres et ce que le conformisme sur la côte d’un fjord islandais pouvait signifier il y a… bien longtemps.
   
   "Le gamin" va en effet se mettre en tête de retrouver le capitaine aveugle, sorte de mentor littéraire du regretté Barour , pour lui rendre l’ouvrage si funeste du "Paradis perdu" qu’il avait prêté à Barour. Cette partie, relativement crépusculaire elle aussi, m’a paru plus confuse et moins intéressante, loin du souffle épique (et des glaciers du fjord) de la partie "pêche".
   
   C’est l’inégalité des deux parties qui me fait coter 3,5 * seulement. Car en fait "Entre ciel et terre" impressionne durablement. Surtout la première partie.
   
   "Ils s’éloignent.
   Toujours postée au même endroit, Andrea les observe alors qu’ils rapetissent au loin. Les expressions de leurs visages s’effacent, elle regarde jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’un corps qui dépose la barque sur la mer, la plonge dans la nuit, vers le poisson qui nage dans les profondeurs, tout heureux de vivre. Andrea les accompagne du regard, demande à Dieu de les protéger, de ne pas les abandonner. Elle attend pour remonter au baraquement que la kyrielle d’embarcations venues du campement principal ait dépassé la falaise."

critique par Tistou




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