Lecture / Ecriture
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Les Petites filles de Elizabeth Bowen

Elizabeth Bowen
  Les Petites filles
  Emmeline
  La Maison à Paris
  Les Cœurs détruits
  Dernier automne

Elizabeth Bowen est une écrivaine irlandaise née en 1899 à Dublin et décédée en 1973.

Les Petites filles - Elizabeth Bowen

A la recherche du temps perdu
Note :

    1ere publication en 1963 sous le titre " The Little Girls"
   
   En 1960, Diana Piggot, une dame de soixante ans bien conservée, vit à Applegate, belle propriété dans le Somerset.
   A présent seule, le mari disparu et les enfants mariés, elle s'adonne à une activité quelque peu névrotique: enterrer des objets actuels avec l'idée de les garder étanches dans des coffres, et d'expliquer aux descendants qui les ouvriront, à quel point ils sont la trace de l'époque actuelle. Elle envisage aussi de sceller la grotte de son domaine pour que les objets enfouis puissent «commencer leur attente».
   Elle a un complice, le major Wilkins, son voisin, tout aussi désœuvré, qui lui prête main-forte. Ce "caprice" prend de telles proportions que les deux amis semblent atteints du syndrome d'accumulation.
   
   Mais Diana a aussi des réminiscences qui la travaillent: une balançoire de travers dans son jardin, la phrase «scellons le» qu'elle a entendu prononcer par une voix particulière et qui la poursuit.
   Subitement, elle se souvient qu' en 1914, à l'âge de onze ans, juste avant la guerre, elle enterra, dans le jardin de l'école qu'elle fréquentait, avec deux amies de l'époque, un coffre qui leur importait au plus haut point avec un message pour les descendants...
   Bouleversée, elle met des annonces dans les journaux pour retrouver ses anciennes compagnes, Sheila et Clare...
   Appelées d'urgence, les deux amies sont méfiantes, ne comprennent pas pourquoi il faudrait se revoir! Toutefois, elles acceptent de se rencontrer dans un salon de thé. Sheila et Clare se souviennent du coffre, mais l'idée fixe de Diana, revenir sur les lieux et le déterrer suscite de leur part bien des réticences et quelques moqueries...
   
   Voilà un roman tout à fait passionnant! Construit en trois parties avec des points de vue narratifs qui changent à chaque partie, il permet à trois femmes de replonger dans leur passé et de faire le point sur leur vie actuelle à partir de la reconstitution de ces derniers jours de classe en 1914, où en dépit de leur très jeune âge, elles se sentaient vivre la fin d'un monde.
   
   L'image qui est donnée de l'enfance est loin d'être idyllique. Il n'y a pas eu d'instants magiques, rien à magnifier. C'est même pour cela, le sentiment de danger lié à la guerre et à la fin de l'enfance aidant, qu'elles ont voulu enterrer un coffre avec le sentiment d'y laisser quelque chose d'elles-mêmes qui serait meilleur que ce qu'elles vivaient tous les jours.
   
   Meilleur ou pire? Les objets choisis, marqués d'ambiguïté, représentent-ils ce à quoi elles tenaient le plus, ou ce dont elles voulaient se débarrasser?
   Loin d'une recherche du temps perdu (auquel il peut cependant faire penser) ce roman multiplie les apories à propos du souvenir, de la mémoire, de la mort, de ce que l'on peut ou doit avoir comme attitude...
   
   Autour de ces interrogations, les trois amies se retrouvent pour mieux se contredire; Sheila et Clare envient à Dinah retrouvée ses enfants, son ami, et une certaine conservation physique qui la rend plus jeune que les autres. Cette «jeunesse» témoigne aussi d'une incapacité à avoir son âge actuel, mais ses deux amies profiteront à leur manière de cette plongée dans le passé, de ces investigations qui apprendront à chacune à mieux se connaître.
   
   J'avais bien aimé «Emeline», mais ce roman-là lui est supérieur (il est vrai qu'Elizabeth Bowen l'a publié 30 ans après...). Les personnages sont tous bien observés, y compris les petits rôles, le récit est parfaitement conduit, et outre une histoire vivante et bien racontée, le suspens qui naît de la reconstitution de scènes passées, il offre le privilège de donner des pistes de réflexion, de s'élever à des interrogations essentielles, mélangeant les tons, ironie, drame, comédie... il s'agit sûrement du chef d'œuvre de cette auteure.

critique par Jehanne




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