Lecture / Ecriture
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L'excursion des jeunes filles qui ne sont plus de Anna Seghers

Anna Seghers
  L'excursion des jeunes filles qui ne sont plus

Netty Radvany née Reiling, dite Anna Seghers (Mayence, Rhénanie-Palatinat, 1900 – Berlin, 1983).
Née dans une famille de la bourgeoisie juive de Mayence, après des études d’histoire de l’art, elle se tourne vers la littérature, Prix Kleist en 1928 pour "La Révolte des pêcheurs de Sante-Barbara", elle adhère au Parti communiste allemand, puis à la Ligue des écrivains révolutionnaires-prolétariens. Placée sous surveillance après l’accession de Hitler au pouvoir, elle émigre en France, où pendant six ans elle participe activement au combat des intellectuels contre le fascisme, tout en poursuivant son œuvre de romancière. En septembre 1940, fuyant Paris occupé, elle part pour les États-Unis puis de là vers le Mexique. Rentrée à Berlin en 1947, elle devient en présidant l’Union des Écrivains de RDA, l’une des figures dirigeantes, l’une des voix les plus écoutées de la nouvelle culture socialiste.

L'excursion des jeunes filles qui ne sont plus - Anna Seghers

L'impact du nazisme
Note :

    Ce n’est pas un livre récent que celui là, écrit par Anna Seghers réfugiée au Mexique en 1943 pour fuir le nazisme, elle y raconte une excursion, celle d’une classe de jeunes filles au début de la première guerre mondiale.
   
   Lorsqu’elle écrit cette longue nouvelle, elle a appris la mort de sa mère dans les camps et la destruction de sa ville natale, Mayence, lors de bombardements. Cette nouvelle dénonce l’antisémitisme, le nazisme, l’intolérance, elle mêle le passé et la période de la guerre de façon subtile.
   Anna Seghers revit pour nous ce voyage dans sa pureté originelle. Il faisait beau "Quelques boutons d’or se mirent à briller dans la vapeur qui s’exhalait du sol à travers l’herbe haute", deux jeunes filles sont sur une balançoire, Leni et Marianne, Lore et Greta plus loin, et aussi Nora et Ida, Sophie et Melle Sichel l’institutrice.
   Toute la troupe s’installe "la terrasse du café, au bord du Rhin était planté de rosiers (...) des tables couvertes de nappes à carreaux rouges et blancs (...) le son de jeunes voix bourdonnant comme un essaim d’abeilles". Une classe de garçons va les rejoindre un moment.
   
   Ce récit idyllique est bien vite fracassé car Anna Seghers, comme un devin qui lirait l’avenir sur le visages de ces jeunes filles, nous dévoile implacablement leurs destins. Quinze destins tragiques.
   
   Telle jeune fille au profil délicat épousera un dignitaire du régime fasciste et refusera son aide à Leni dont l’enfant sera enlevé par les nazis. Telle autre se suicidera de désespoir lorsque son mari accrochera le drapeau à croix gammée à leur fenêtre.
   
   L’incessant va et vient est poignant, et comme les décors d’un théâtre, les deux époques vont s’interchanger au fur à mesure qu’avance le récit.
   Des détails retenus de ce jour là deviennent des marques plus tard de la folie des hommes, ainsi les cheveux noirs ébène de Sophie, que revoit Anna Seghers, deviendront blancs après son voyage en wagon plombé.
   Elle met en avant l’ironie de l’existence qui voulut que Marianne qui refusa son aide à Leni, périsse dans l’incendie de sa maison lors des bombardements mais que l’enfant de Leni survécut.
   
   Anna Seghers cherche à comprendre comment ces jeunes filles ont pu se haïr ou se trahir, nous rappelle les actes de courage, les dénonciations, les reniements, les fautes et les sacrifices, et fait "apparaître en filigrane ce qui aurait pu advenir si .... " Elle sait que la destinée de ces jeunes filles est semblable à la destinée de son pays car "l’essaim de jeune filles serrées les unes contre les autres, qui remontait le fleuve dans la lumière oblique de l’après-midi, faisait partie intégrante du pays."
   
   
   Ce livre court est salutaire pour ne pas oublier et de garder à l’esprit la question restée sans réponse "Par quel processus, lâcheté, ambition, indifférence, tout un peuple a-t-il pu soutenir ou même simplement tolérer le crime commis en son nom?" et comment n'importe quel peuple est capable d'en faire autant!
   Dans sa postface Jean Tailleur qualifie le texte de "requiem" C’est le mot juste.
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critique par Dominique




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L’adolescence comme un paradis...
Note :

   Hasard! coïncidence! je repensai à Miranda du film Pique-nique à Hanging Rock de Peter Weir et à ses amies évanouies cet après-midi après quelques pages de "L’excursion des jeunes filles qui ne sont plus" (Der Ausflug der toten Mädchen) d’Anna Seghers; le propos est infiniment plus politique: Anna Seghers écrivit cette nouvelle en 1943-1944 alors qu’elle avait fui le nazisme jusqu’au Mexique. Elle y évoque le souvenir d’une excursion sur le Rhin, avec sa classe, mais se superpose à ces souvenirs lumineux la prémonition du destin des jeunes filles qu’elle aimait. L’adolescence y est encore montrée comme un paradis, l’âge de la tendresse (celle qui unit par exemple ses amies Leni et Marianne, l’une s’appuyant sur l’autre sur le bateau ou la recoiffant), de la tolérance et de l’altruisme (incarné par Gerda, qui s’éclipse pour soigner un jeune garçon), de l’amour inconditionnel (comme celui qui unit Marianne à Otto Fresenius – la classe de jeunes filles croise une classe masculine), du respect voire de l’adoration (pour l’une des institutrices, la jeune mademoiselle Sibel). Mais la narratrice double ce souvenir de l’évocation du destin des jeunes filles et de leurs amis: tous vont mourir, victimes de la Première Guerre Mondiale ou du national-socialisme, mais surtout toutes les valeurs qu’ils incarnaient se fracassent, certains renonçant à leurs idéaux au nom du pragmatisme, de l’ambition, d’autres fauchés par les bombardements, poussés au suicide par les dénonciations… C’est la désintégration d’une communauté idyllique par la haine et l’intolérance que peint Anna Seghers, évoquant de la même écriture à la fois sèche et nostalgique les bourreaux et les héros, cherchant à comprendre comment les beaux adolescents ont accepté la déchéance…

critique par Rose




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