Lecture / Ecriture
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Les champs d'honneur de Jean Rouaud

Jean Rouaud
  Les champs d'honneur
  Des hommes illustres
  Misères du roman
  L'imitation du bonheur
  L'invention de l'auteur
  La Splendeur escamotée de frère cheval

Jean Rouaud est un écrivain français né en 1952.
Il a reçu le Prix Goncourt en 1990 pour "Les Champs d'honneur".

Les champs d'honneur - Jean Rouaud

Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Note :

   Cela faisait bien une dizaine d'années que je voulais lire ce Goncourt de 90 , à l'époque je crois même que nous avions dû lire quelques passage au lycée... enfin, le temps passe et voici que j'ai subtilisé ce bouquin à qui de droit pour le lui rendre d'ici peu et me plonger dans la lecture de Rouaud, je dois dire, que je n'aurais pas dû attendre tant de temps, c'est une écriture prolifique et tout simplement sublime, d'une rare beauté dans cet enchaînement de descriptions toutes plus vraies, plus justes les unes que les autres. C'est toute une époque qui renaît sous vos yeux ébahis, on se retrouve transporté dans des familles où le grand père devient presque le vôtre, où la 2cv magique est là presque palpable et où les gouttes qui tombent, vous font cette impression de fraîcheur... où le grenier du grand père est votre refuge où enfant vous alliez épier et vous cacher, et puis il y a la guerre, l'horrible et l'horreur qui sont partie prenante, un très bel hommage. Même, si parfois, l'enchevêtrement de toutes ces histoires vous fait perdre un peu le fil, que cette continuité entrelacée s'échappe pour vous laisser au souvenir de blocs indépendant... c'est un roman hommage sublime dont vous vous souviendrez de quelques très beaux passages, la description de la guerre de tranchées, la quête de celui qui a disparu, de Joseph... cette expédition aux confins de la France d'alors pour retrouver l'isolé est magnifique de justesse...
   
   Juste deux petits extraits, l'un sur la si célèbre 2CV et l'autre sur la continuité de l'horreur de la guerre :
   
   "La 2 CV est une boite crânienne de type primate: orifices oculaires du pare-brise, nasal du radiateur, visière orbitaire des pare-soleil, mâchoire prognathe du moteur, légère convexité pariétale du toit, rien n'y manque, pas même la protubérance cérébelleuse du coffre arrière. Ce domaine de pensées, grand-père en était l'arpenteur immobile et solitaire. Grand-mère s'en sentait exclue, au point de préférer marcher plutôt qu'il la conduise, du moins pour les courtes distances. Or la marche n'était pas son fort, compliquée par les séquelles d'un accouchement difficile, une déchirure, qui lui donnait cette démarche balancée. Grand-père prenant le volant d'une autre voiture, elle s'installait sans rechigner à ses côtés. Car à toutes elle trouvait du charme, sauf à la 2 CV".
   
   
   "C'est ainsi que Joseph vit se lever une aube olivâtre sur la plain d'Ypres. Dieu, ce matin-là était avec eux. Le vent complice poussait la brume verte en direction des lignes françaises, pesamment plaquée au sol, grands corps mou épousant les moindres aspérités du terrain, s'engouffrant dans les cratères, avalant les bosses, les frises de barbelés, marée verticale comme celle en mer rouge qui engloutit les chars de l'armée du pharaon. (...) Voilà. la Terre n'était plus cette uniforme et magnifique boule bleue que l'on admire du fond de l'univers. Au-dessus d'Ypres s'étalait une horrible tâche verdâtre. Oh bien sûr, l'aube de méthane des premiers matins du monde n'était pas hospitalière, ce bleu qu'on nous envie, lumière solaire à nos yeux diffractée, pas plus que nos vies n'est éternel. Il virera selon les saisons de la nature et l'inclémence des hommes au pourpre ou au safran, mais cette coloration pistache le long de l'Yser relevait, elle d'une intention maléfique. Maintenant le brouillard chloré rampe dans le lacis des boyaux, s'infiltre dans les abris (de simples planches à cheval sur la tranchée), se niche dans les trous de fortune, s'insinue entre les cloisons rudimentaires des casemates, plonge au fond des chambres souterraines jusque-là préservée des obus, souille le ravitaillement et les réserves d'eau, occupe sans répit l'espace, si bien que la recherche frénétique d'une bouffée d'air pur est désespérément vaine, confine à la folie dans des souffrances atroces".

   
   Que dire d'autre? plein de choses sur ce travail de mémoire qui nous renvoie à une histoire proche faite d'horreurs sans nom en parallèle d'une belle histoire de vies... mais je vous laisse découvrir cela ...
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critique par Herwann




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Perfection de l'écriture
Note :

   Ce court roman est un grand moment d’écriture française, un pur bonheur de belle langue, une façon d’écrire qui concilie modernité et maîtrise solide de bases classiques. Il y a fort longtemps qu’il ne m’avait été donné de m’émerveiller sur ce type d’écriture qui, malheureusement, se perd.
   
   Comme, par ailleurs, cette écriture est mise au service d’un fil narratif solidement charpenté qui va nous promener de la grande guerre jusque vers la fin du XXeme siècle à travers quelques personnages attachants et magnifiquement mis en scène par Jean Rouaud, le bonheur de lire est total.
   
   Rien de surprenant donc qu’avec ce premier roman, paru en 1990, Jean Rouaud, jeune écrivain d’alors 38 ans, emporte le Prix Goncourt, signant un véritable coup de maître.
   
   Nous voici transporté au cœur de la Loire Atlantique. Un pays pluvieux, vert, et au climat doux dont la météorologie et l’influence qu’elle peut avoir sur le caractère de ses habitants vont donner lieu à 9 pages admirables (pages 15 à 23). Il y a une inventivité, une drôlerie, une facilité à glisser imperceptiblement d’une évocation à l’autre qui laisse pantois!
   
   Une famille dont nous ignorons le nom va se voir endeuillée par la perte, à peu de temps d’intervalle, de trois membres appartenant à trois générations. Grâce à de somptueux allers-retours dans le temps, nous allons vivre le temps présent et retrouver une petite part du temps passé de chacun de ses trois membres d’une même famille. Un voyage à travers le temps rendu possible par le narrateur, fils d’un homme subitement disparu à quarante ans, foudroyé en quelques jours. Un enfant également marqué par le mutisme dans lequel s’enfermera sa mère après la mort brutale de son époux.
   
   Un voyage à travers le temps qui va petit à petit nous ramener jusqu’en 1916 et à la mort de deux frères, à quelques mois de distance, aux champs d’honneur.
   
   L’évocation de l’horreur et de l’inutilité du carnage donne lieu, une fois encore, à une vingtaine de pages dont l’écriture recèle une force rare. Il n’y a pas de recherche d’effets emphatiques, juste les bons mots, ciselés dans de belles phrases, pour dire la crasse, la mort omniprésente, les cadavres qui font le quotidien des survivants. Jusqu’à la survenue du gaz moutarde qui emportera par milliers des soldats qui n’y sont pas préparés…
   
   Il y a aussi un peu d’effronterie dans cette façon de rendre tendrement la vie d’une famille et de ses petits secrets dont celui du frère, Joseph, premier à tomber sur le front, donnera lieu à une patiente reconstitution par son fils, peu avant sa propre mort.
   
   Pas une phrase inutile, pas de mots en trop. L’écriture y est juste parfaite et hallucinante de maîtrise et nous donne à aimer les personnages mis en scène, avec leurs défauts, leurs tics, leurs manies, tels que l’auteur s’est pris à les aimer lui-même.
   
   Sublime, tout simplement…
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critique par Cetalir




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Chronique familiale
Note :

   Chronique familiale douce-amère qui remonte le temps. Point de départ, la mort du grand-père du narrateur, homme secret, taiseux, dernier d’une fratrie à disparaître. A travers le destin et les portraits de ces êtres ordinaires, que la grande Histoire a meurtris, la tragédie creuse son sillon dans ces vies sans histoire. De ces six frères et sœurs, trois survivront à la catastrophe, gardant blessures et secrets que le narrateur exhumera avec tendresse et compassion.
   Pas de drame ou de complaisance, Jean Rouaud avec humour et drôlerie restitue un pan de son histoire familiale. Une dimension épique et de très belles pages sur la pluie en Loire inférieure!
   
   La Grande Guerre marque un tournant dans la littérature, elle s’en trouvera irrémédiablement modifiée. Ce XXe siècle qui commence dans une horreur apocalyptique va profondément bouleverser les croyances en une humanité civilisée. Pour la première fois, la guerre n’est plus affaire de militaires, elle touche chaque individu, chaque famille, chaque village. Une boucherie sans précédent qui a donné naissance à de nombreux témoignages et récits écrits par ceux qui l’ont vécue et, qui, aujourd’hui encore, inspire les romanciers.
   
   Les écrivains combattants sont nombreux à avoir rendu compte de cette guerre voulue par des états-majors convaincus de la nécessité d’en découdre. Partie "la fleur au fusil", la jeunesse s’est engagée elle aussi persuadée qu’elle ne durerait pas. Ces quatre années de souffrance, de géhenne, de tueries ont détruit à jamais les survivants dans leurs chairs et leur esprit, gueules cassées, estropiés, mutilés, une armée d’hommes jeunes et invalides, qui, à leur retour, se sont sentis abandonnés dans l’indifférence générale, héros anonymes et sans gloire.
   
   Si tous ces récits racontent les tranchées, le front, la faim, le froid, la vermine, les gaz mortifères, la peur, chacun en a une approche différente. Maurice Genevoix (La mort de près), Blaise Cendrars (La main coupée), Henri Barbusse (Le Feu), Léon Werth (Clavel soldat), Roland Dorgelès (Les croix de bois) ont porté témoignage de ce que furent ces quatre années sans oublier Céline dans le "Voyage au bout de la nuit"

critique par Michelle




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