Lecture / Ecriture
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Enigma de Antoni Casas Ros

Antoni Casas Ros
  Le théorème d'Almodovar
  Mort au romantisme
  Enigma
  Lento

Auteur français né en 1972.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Enigma - Antoni Casas Ros

Dérangeant et réjouissant à la fois
Note :

   "Enigma" nous conte les aventures sexuelles et littéraires de quatre personnages quelque peu hors du commun. Liés par l’amour de la littérature et de la poésie, ils fondent une curieuse entreprise: changer les fins de romans qui ne leur conviennent pas (Thursday Next a encore du pain sur la planche…).
   
   Joaquim est professeur de lettres à l’université, il est atteint du syndrome Enigma et en cas de crise, il détruit des livres; Zoé est son étudiante, elle aspire à devenir écrivain, et en ce début d’été à Barcelone, elle prend un job de serveuse de nuit dans un bar; c’est là que Ricardo la rencontre, il est poète et tueur à gages (il récite un poème à ses victimes avant de les assassiner), fasciné par une étrange jeune Japonaise muette depuis l’adolescence, Naoki. Tous quatre vont se réunir autour d’un projet commun de librairie, Bartleby & Co, qui donne à leur vie un tournant décisif. Chacun va se découvrir, s’accomplir et trouver la voie de la création grâce à l’alliance secrète des “Philosophes dans le boudoir”:
   “Il n’y a plus de frontière entre la réalité et la fiction, nos vies et notre amour de la littérature. Nous sommes emportés dans la gestation d’une œuvre qui ne se limite pas au langage, elle parle à travers nous, elle crée de la vie d’une manière encore plus absolue. En fait, c’est ce dont j’ai toujours rêvé: devenir le poème plus que le poète. Le corps de Zoé est un poème, votre corps est un poème, celui de Ricardo aussi, et c’est un peu comme si nous formions à nous quatre une vérité poétique qui s’exprime à travers la sexualité, qui invente un grand corps où quatre fragments trouvent leur complétude.“

   
   Le rêve littéraire et artistique passe donc par l’épanouissement sexuel à quatre, même si l’humaine jalousie contrecarre l’idyllique harmonie. Car chacun arrive avec ses fantômes qui sont autant d’entraves. Les traumatismes vont devoir être exprimés, exhibés pour être dépassés et vaincus, grâce à un club secret et une adolescente aussi nue qu’angélique.
   
    Étrange livre donc, qui mettra certainement mal à l’aise plus d’un lecteur. L’alliance des corps et des esprits est certes idéale et rejoint certaines théories philosophiques qui posent l’harmonie intellectuelle et physique comme base de la création. L’homme et la femme ne peuvent s’épanouir intellectuellement que grâce à une sexualité libérée de toute entrave (sociale ou amoureuse); de même, ils ne peuvent connaître une sexualité harmonieuse que dans un environnement intellectuellement stimulant. Fusion idéale du corps et de l’esprit pour atteindre l’extase.
   Certaines scènes pourtant, m’ont semblé quelque peu forcées, voire ridicules, mais peut-être cela tient-il à mon manque de pratique en la matière… Peut-être aussi à la grandiloquence de la description: “Tous les romans, toute la poésie participent à cette profonde extase. La lente chorégraphie de nos cris, le flot stellaire et la Voie lactée de nos mouvements traçaient dans l’obscurité des comètes lumineuses qui ne cessaient de tourbillonner vers leur désintégration.” L’amour à quatre propulse certainement vers les sommets…
   
   Ceci dit, ce roman n’est heureusement pas dénué d’humour, notamment à l’encontre de l’auteur lui-même. En effet, il est plusieurs fois fait allusion à son roman précédent, "Le théorème d’Almodovar", ainsi qu’à un certain Casas Ros, auteur caché vivant à Rome mais que le célèbre Enrique Vila-Matas parvient à visiter. Portrait de lui-même en auteur maudit et caractériel, j’y vois de l’humour, mais il semblerait cependant que l’auteur vive effectivement reclus suite à un accident qui l’a défiguré.
   Casas Ros en profite aussi pour exprimer son admiration à l’encontre de certains auteurs, comme Vila-Matas, Alvaro Mutis ou Roberto Bolaño. Et pourquoi pas en profiter aussi pour érafler au passage l’institution littéraire, les poètes bien rangés et les écrivains reconnus prompts à s’indigner.
   
   Enfin, certains passages raviront certainement les amoureux des livres qui savent bien que ceux-ci ont une vie:
   “Je sentais chaque auteur, chaque texte d’une manière absolument organique. Les livres avaient un effet direct sur tout mon être et de temps en temps, il fallait que je les change de place. Un volume demandait à venir sur la table pour qu’il trouve son lecteur du jour. Un autre désirait réintégrer les rayonnages, se fondre dans la masse anonyme. Certains auteurs criaient, ne supportaient plus l’ordre alphabétique, ils voulaient clairement échapper à une certaine fatalité de voisinage et le disaient haut et fort. Il suffisait d’être à l’écoute des livres pour comprendre qu’on ne pouvait rien leur imposer. Un livre est un organisme vivant, avec ses besoins, ses rêves, ses revendications. Et trop souvent, les librairies et les bibliothèques ressemblaient à des mouroirs où s’entassaient des êtres débilités.“

   
   Un livre étrange, foisonnant, dérangeant et réjouissant à la fois, ce qui en fait un livre à lire si on accepte son étrangeté.

critique par Yspaddaden




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